Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 22
Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur, qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc. Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de mystère.
L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans. Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny, ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procédé monotone. Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.
Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée, commodément tueraient l'homme sans armes. Les _dames_ (Anne d'Autriche et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.» Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il voulait lui faire.
Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»
L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron. Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le royaume.
Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa main. Il l'étouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).
Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais, qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.
L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de laisser entrer les hommes, que quand il y serait.
Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande oeuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur, humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux et valétudinaire.
Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux coups viennent le frapper.
1º La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être lui-même envahi par l'Autriche.
2º L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la brouille complète d'Henriette et de Charles Ier. Celui-ci en moins de six mois, sera forcé d'armer contre la France.
Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier, c'était de quoi faire réfléchir Charles Ier et le refroidir. Mais il n'y parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête homme et régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace à la jeune femme.
Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les saints Jésuites de la _Conspiration des poudres_, et là, agenouillée, elle fait sa prière à ces célèbres assassins.
Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la morale, à la conscience de l'humanité.
Charles Ier, qui déjà périssait, qui en était réduit à dissoudre son parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible misère, reçut de la main de sa femme cette pierre pesante pour l'enfoncer dans sa noyade. La scène fut violente contre les prêtres et les femmes de la reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes sauvages.» Le 9 août, lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux barreaux des fenêtres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots, clameurs, etc., une scène publique surprenante dans les moeurs anglaises, où tout se passe sans bruit. Le roi était mal à son aise, se sentant posé dans ce drame comme l'indigne et barbare tyran.
Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient déchirées.
Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique. Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.»
La jeune reine d'Espagne, soeur d'Henriette et fille de Marie de Médicis, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimées.
Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la reine mère. Bérulle s'adressait au coeur du cardinal, à sa piété, bien sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.
Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi, qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi, et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il fallait d'abord, pour mettre Charles Ier dans son tort, lui envoyer une ambassade.
On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore. Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la reine. Refus du roi. La guerre va éclater.
Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion de la guerre.
Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre. L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever nos finances était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La grande défaite du Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait l'Autriche et la Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans le conflit maritime des États de l'ouest, devant les grandes puissances navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'étions pas en garde. Il fallait sans retard organiser l'armée, créer la flotte. Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un déficit annuel de dix millions, d'une dette exigible de cinquante-deux millions, avec un pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait plus de sa sueur, mais de son sang.»
Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement monarchique.
Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse, au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.
Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y fallait peu de façon. Il eût pu s'épargner des frais d'hypocrisie, qu'il fit pourtant (par habitude), _réduisant l'impôt_ de six cent mille livres, _pendant qu'il l'augmentait_ de plusieurs millions.
L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le trésor, _deux tiers sur les provinces_. À elles d'y pourvoir par les moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix. Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur eux, sur les riches et privilégiés.
Là se révèle la situation réelle de Richelieu. _Il ne pouvait demander aux deux classes riches._ Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté, menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien soin d'eux, et l'Église leur remplit la bouche dans le courant du siècle avec les biens des protestants.
Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans. Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux roturiers, aux pauvres.
À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait rendre la taille _réelle_, non _personnelle_, faire payer tous les biens, _y compris les biens nobles_. Richelieu n'aurait pas été ministre vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.
Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.» Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse allait grandissant par l'Europe.
Ajoutez une autre espérance, le futur _rétablissement du commerce_! Le roi _voulait_ qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros (comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il _voulait_ que les nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il est vrai, par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, étant si impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la piraterie.
Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.
Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa figure lugubre: le dictateur du désespoir.
En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé, c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.
La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses ennemis, Autrichiens, Espagnols.
Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette passion mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose excellente qu'il présenta aux Notables: _le rasement des forteresses inutiles_, et leur démolition confiée aux communes mêmes. Dans la liste qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité était protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela fut salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y gagnaient en tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus encore du clergé.
Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon, étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la Rochelle.
CHAPITRE XXIV
SIÉGE DE LA ROCHELLE
1627-1628
Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626), suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême (onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche, les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe, s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.
La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands organisés par l'Empereur.
La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise, ou bien la brûler dans le port.
Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle.
Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore, il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il pourrait les occuper à ce vain projet de descente.
Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.
C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition étrange, nos alliés l'Angleterre, la Savoie et Venise; d'autre part, la Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques.
Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos!
Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en novembre.
Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625, il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre, Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu.
En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne. Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et pillant sur deux monarchies.
Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé, eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les voeux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin.
Dans cet emportement de passion, il écrivit, en France, au duc de Rohan qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente mille hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné.
De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut pas.
On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots furent avant tout français.
La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle, renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation. Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des demi-catholiques, épiscopaux et anglicans.
La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre.
Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec lui, et pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs conventions, il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur Thoiras, avec le régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel accueil à l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours à se refaire, au lieu de marcher droit au fort.
Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta l'Anglais, mais on resta très-froid.
Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle, l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous.
Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne!
En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui extorque quelques millions.
Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitués à faire l'improbable, réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq jours, fut ravitaillé pour deux mois.
Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.
Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi _quand même_, s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans recevoir Buckingham.
Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.