Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 21
Celui-ci, en réalité, avait à soutenir d'étranges assauts. Louis XIII ne s'habituait pas à cette situation nouvelle de faire la guerre au pape. La reine mère lui en faisait honte, et Bérulle, sans doute, de ses soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi, brusquement, dit à Richelieu: «Il faut en finir.» (Mars 1625.)
Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, que, le 25 encore, il signa le traité du Nord avec les ennemis du pape, le Danois et les Allemands.
Quel était donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi? Grand problème qui m'a souvent absorbé, et je n'en serais jamais sorti, si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207) une pièce écrite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que Richelieu avait ensorcelé le roi.
Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchanté qui, dit-on, troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.
Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.
Ce fut un coup de théâtre analogue à celui de Sully, cet autre magicien, quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV émerveillé.
Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout à coup. Indépendamment d'une enquête contre les financiers, ressource passagère, Richelieu alla droit aux sources régulières, aux comptables, aux receveurs, et il se mit à compter avec eux. Ils furent bien étonnés. Quand on leur demandait de l'argent, ils prétendaient toujours avoir fait des avances, disaient qu'on leur devait plutôt, offraient de prêter et prêtaient au roi à usure l'argent même du roi.
Ce jeu cessa avec un homme sérieux, qui ne plaisantait pas, qui tira tout à clair lui-même. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une générosité altière, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un profit de cent mille écus et en fit cadeau à l'État.
Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuadé que le disgracier, c'était rentrer dans l'indigence où Concini l'avait tenu, dans la honte où le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.
Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le légat et la foudre.
Cette sécurité stoïcienne allait si loin, qu'il s'obstinait à ne pas vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes maladroite et malencontreuse au moment même où Richelieu faisait la guerre au pape.
Leur conduite, à ce moment, a indigné la France. Voici pourtant comment la chose se passa.
Les deux frères, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17 janvier, dans la Charente, que du 1er au 10 janvier on eût chassé des Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils voyaient, croyaient, c'étaient les mensonges politiques de Richelieu, qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle, que tôt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait dans la Charente quelques petits vaisseaux.
Si tous nos catholiques du Louvre, Bérulle, la reine mère, qui vivaient avec Richelieu, se trompaient à cela, combien plus nos huguenots! Lui-même, en ses Mémoires, avec colère, il se demande comment ils purent l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que la fausse paix de 1622 avait été une guerre; parce qu'on en avait profité pour bâtir une citadelle à Montpellier; parce qu'aux portes de la Rochelle, dans l'île de Ré, on élevait un fort pour la tenir sous le canon; parce qu'on avait mis là, un homme altéré de leur sang, l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en Ré on avait brûlé vif un pauvre tisserand; parce qu'on avait lancé le peuple pour les massacrer à Lyon, et pour brûler ici leur temple de Charenton; parce que le magistrat allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin, parce qu'en toute la France la grande chose qui était leur joie, leur force et, disons mieux, leur âme, leur avait été retirée: _la liberté du chant_, et la consolation des psaumes!
Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment était mal choisi. Richelieu le fit dire à Rohan par Lesdiguières. Mais celui-ci, qui tant de fois avait trompé, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai. Rohan et Soubise persistèrent, malgré la majorité des protestants, qui ne voulaient pas bouger, malgré la Rochelle, qui, étouffée, ruinée dans son commerce, s'obstina pourtant dans la paix. À grand'peine, Rohan souleva un coin du Languedoc.
Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement arrangé comme une invasion catholique. Buckingham, qui était venu à Paris, y recommençait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour à Anne d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivarès, eût dû se trouver peu flattée; mais point: elle fut très-attendrie. Tout le monde sait comment le fat se mit à la mode; histoire qui cote la cour à sa valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit brodé de perles mal cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter l'assistance. À Madrid, on se serait cru insulté! Ici, on le trouva très-bon; les plus huppés ramassaient dans la crotte.
Retz dit que Buckingham brusqua son succès près de la reine, qu'à peine arrivé, il vainquit. Aux adieux, à Amiens, ce fou furieux se porta publiquement sur elle aux dernières entreprises. Il outragea la France, et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour faire la guerre aux protestants.
Ce fut un Guise, pour bien renouveler là-bas le fatal souvenir de la parenté des Guises avec les Stuarts, qui épousa la petite reine Henriette à Notre-Dame de Paris et la mena à Londres. Superbe cavalcade de prêtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une _Armada_ ecclésiastique.
La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la simplicité grave des insulaires. Son sérieux époux, Charles Ier, figure roide et altière, où respirait le froid du Nord (par sa mère, il était Danois), lui plut très-médiocrement. Et elle commença tout de suite la petite guerre. Elle était bien stylée d'avance, et Bérulle ne la quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zélée catéchiste, triste, sèche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et mettait l'amour aux jeûnes de la controverse.
Elle n'avait nul égard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait les subsides du Parlement que par des sévérités religieuses. Elle avait droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les châteaux. Mais le plus scabreux était celle de Londres. Elle exigea d'y réunir les catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une église.
Cependant, c'était elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout retombait sur Richelieu. Le légat Barberini était à Paris, et le ministre dans un extrême péril. Il parut là dans sa grandeur, mit bas l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi. À chaque demande du légat, il opposa un _non_ respectueux, mais ferme, fort clair et sans ambages.
Barberini avait commencé par une demande naïvement espagnole: «Une suspension d'armes,» pour que l'Espagne pût réunir ses forces. Et Richelieu répondit: _Non_.
Barberini se retira sur la simple demande de la liberté du passage pour les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie avec laquelle ses hommes avaient été mis à la porte. Mais Richelieu dit encore: _Non._
Alors Barberini jeta sa barrette et pleura.
Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reçu par le pape. Par cette seule petite affaire (qui ne coûta pas un million, ni, je crois, un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale. On a vu, en 1620, que les soldats disaient à Ravaillac qu'ils croyaient faire bientôt la guerre au pape, et en étaient charmés. Cela permet d'apprécier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dévotion du temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il défendrait Charenton, protégerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-là, avait beau saluer la foule; personne n'y faisait attention. Puis, dix années après, quand on lança sur Charenton une bande de laquais et de mendiants, quand les Jésuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du coeur au ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drôles étaient _tout Paris_, que la ville de Paris était encore ligueuse à cette époque, et que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tué dans la guerre des protestants à deux cents lieues de là. S'il en est ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans après, ce légat, à Paris, n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dévot qui vient de brûler Charenton, où donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des feux de joie devant l'hôtel de M. le légat? Mais c'est tout le contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et tout, qu'il prend le temps d'être malade, s'en va à la campagne. Le légat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oublié dans Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel.
L'homme de Rome était aux abois. La reine mère ne soufflait plus, ayant son âme à Londres. On la rappela en hâte, cette âme saintement intrigante. Bérulle saute le détroit. Ni Buckingham là-bas, ni Richelieu ici, n'avaient prévu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit justement la pointe dont usait si bien Richelieu, _l'honneur de la couronne_. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant Henriette, persécutant les catholiques. Pourquoi les ménagerait-il lorsque, chez le roi très-chrétien, un cardinal persécute le pape?... Cela agit. Le roi jura que son beau-frère s'en repentirait, et, pour l'affaire du pape que traînait Richelieu, il dit à Bérulle d'en finir.
Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route pour revenir, déjà tout est fini. Bérulle a bâclé un traité, plein d'équivoques. «Les Grisons restent souverains, _sauf le cas_ où les Valtelins se croiraient lésés comme catholiques. Le roi de France aura seul les passages, _sauf le cas_ d'une guerre des Turcs, où l'Espagnol voudrait aller secourir l'Autrichien.» Or, ce cas était tout trouvé, l'Autriche étant alors aux prises avec le Transylvain, allié des Turcs. Les Espagnols, sous ce prétexte, eussent à l'instant même repris les passages.
Guéri par la colère, Richelieu revient, déchire le traité, en appelle à la France (il demande une assemblée de notables) et au clergé même de France. Sa prise sur le clergé, c'était une victoire qu'il venait de gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de Hollande (15 septembre 1625.)
Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, maréchaux, délégués des Parlements, membres de l'Assemblée du clergé (qui siégeait déjà à Paris), votèrent comme un seul homme pour Richelieu.
La reine mère, Bérulle et le légat faisaient triste figure, restant seuls pour la paix, seuls bons et fidèles Espagnols, devant une assemblée toute française. L'abandon du clergé surtout outrait le légat. «Et toi aussi, mon fils!» Il fit un coup désespéré. Sans dire adieu, il part (23 septembre), tirant décidément l'épée, et résolu de faire des levées de troupes, pour qu'on vît qui l'emporterait de la maison de France ou de celle des Barberini.
Richelieu fit courir après par politesse; mais il ne s'en souciait guère, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un projet superbe de réforme utopique, de ces choses agréables et vaines dont se régalent volontiers ces grandes assemblées. Il est curieux de voir l'idéal de Richelieu.
Cela commence d'abord de façon pastorale, le roi veut imiter saint Louis jugeant sous un chêne; chaque dimanche et fête, à l'issue de la messe, il donnera audience à tout venant, et recevra toute requête, que reprendra le demandeur, «avec réponse au pied,» le dimanche suivant.
La généralité des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais à tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trône le clergé; quatre prélats et deux laïques seulement le forment pour aider le roi à nommer aux bénéfices, et, «en général, pour tout ce qui peut intéresser sa conscience.» Voilà la conscience du roi administrée en république, et en république d'Église.
Le même esprit républicain perce dans l'organisation régulière qu'il veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du clergé en dernier ressort.
À tout curé au moins trois cents livres par an, équivalant aux douze cents que leur donne la Constituante de 89.--Moins d'ordres mendiants, moins de Capucins.--Cloîtrer les monastères de filles.
Le roi réduit tellement sa maison, qu'il reviendra à la dépense d'Henri III.--Plus de vénalité d'offices.--Plus d'acquits au comptant; le roi se ferme le Trésor.--Plus de vagabondage, taxes des pauvres.--Moins de colléges, moins de lettrés pauvres (d'abbés faiseurs de vers, de prestolets solliciteurs, etc.)--Moins de luxe. Chacun, réduisant sa dépense, supprimant les clinquants italiens et passements de Milan, n'aura plus à chercher de _mauvaises voies_ pour se refaire. Quelles voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que le gentilhomme ruiné venait en cour spéculer sur sa femme.
Cet âge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps à la fois, l'Assemblée du clergé, la Sorbonne et le Parlement, poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lançait contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu n'eut qu'à le contenir.
Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clergé qu'en le leurrant d'une chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle. Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forcé l'Angleterre à se déclarer contre lui; elle eût disloqué sa ligue du Nord (Hollande, Suède, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Bérulle, la reine mère, ne désiraient pas autre chose. Ils le poussaient à la victoire fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais, Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-même, en novembre, il offrit la paix aux huguenots, ce qui mécontenta le clergé et lui fit retirer en partie l'adhésion étourdie qu'il lui avait donnée contre le pape.
Il désirait avoir la main forcée par les Anglais, pouvoir dire qu'il n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit venir en décembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire en main et avancèrent la chose. Mais d'autant plus Bérulle, la parti espagnol, voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi par le scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour eux sur quelques mots d'aigreur qui lui échappèrent contre Richelieu, et ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mère dit à la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de Richelieu), qu'il pouvait signer le traité _in ogni modo_. Le traité que signa Fargis, c'est justement cet amas d'équivoques que Bérulle avait minuté trois mois avant, et que Richelieu avait déchiré, «Les Grisons restaient souverains, _à moins que_ les Valtelins ne se disent lésés dans leur religion.» Et ils l'auraient dit à coup sûr.
Ce beau traité, conclu (disons plutôt comploté, conspiré) entre Olivarès et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est passé du roi, on s'est passé de Richelieu. Celui-ci tombe à la renverse. Il se trouvait que nos amis et alliés, les Anglais, alors à Paris, sans lesquels on traitait ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour traîtres à Londres. Quelle force donnée au procès que déjà les Communes commençaient contre Buckingham? Charles Ier était forcé de devenir le mortel ennemi de la France. Le but de Rome était atteint.
Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne s'était compromise que pour avoir quelque sûreté contre l'Autriche, et la Savoie ruinée, que pour s'indemniser sur Gênes. Et tous étaient sacrifiés. La France traitait pour elle seule.
Le panégyriste de Bérulle, l'abbé Tabaraud (d'après d'autres plus anciens, et non plus sages), assure que c'était Richelieu même qui avait poussé Fargis, sauf à le démentir, que lui-même voulait ce traité qui lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont là, et son très-sérieux éditeur, M. Avenel, d'après les pièces, a remis l'affaire en lumière (t. II, p. 90).
On lava la tête à Fargis. On raccommoda le traité, mais comment? On en laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souveraineté qu'un petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur payerait la Valteline. Celle-ci, petite république catholique, eût laissé, à coup sûr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils auraient voulu.
Deux choses décidèrent Richelieu à accepter cette oeuvre de ses ennemis.
D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.
Deuxièmement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela fût, Richelieu en était embarrassé. Qu'eût dit le confesseur du roi? et comment la conscience de Louis XIII se fût-elle arrangée de cette guerre obstinée contre le pape?
Donc, il céda, et endossa l'indignation et le mépris de l'Europe, proclamé traître par tous ses alliés.
La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulière affaire, il y avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu (à juger par les précédents); le saint, Bérulle. Mais ce fut le saint qui mentit.
CHAPITRE XXIII
LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU--COMPLOT DE CHALAIS
1626
Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu, brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe, affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée lâche, dont il se confesse lui-même.
Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne, d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu, le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, il laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin, le chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel en serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? Point du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme _ne serait que toléré_, et encore _dans une ville_, résidence du Palatin!
Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement, après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.
Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment des forces vives, des passions dont vit l'humanité.
Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche, qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!... Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait obstacle.
Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible, haï du parti espagnol comme apostat et renégat, et du parti anti-espagnol pour sa récente trahison.
En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites (Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.
La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.
La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.
La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui, l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.
Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on avait à grand bruit imprimé dans le _Mercure_, pour la joie de la France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine. L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements. Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela, pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès.
Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits, un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne faisait rien qu'à sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce rire qui faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à une autre, plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des coureuses de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne direction, elle eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était désespérée. Elle voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France sous son influence. Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis XIII, on pouvait être plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade espagnole y songea et poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un dit à Gaston «qu'elle ne veut pas qu'il se marie.»
Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de Richelieu, II, 232).
Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.
Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter celui-ci le 5 mai. Grand étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi, monseigneur,» dit Richelieu.
Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus. Pouvait-il bien devant sa belle-soeur qui voulait le traiter en homme, se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.