Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 2
Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore, accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames, on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.» Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le visage sens devant derrière et le cou tordu.»
En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi (on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets, feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les carmélites espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur couvent de Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthélemy. Les capucines firent une entrée saisissante et dramatique, portant chacune une couronne d'épines, et conduites par les princesses de la maison de Guise.
Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire, enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.
Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment. Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on avait renvoyés _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines déchirés, maîtres de camp morfondus, chevau-légers estropiés, canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude. L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur réputation mendient quelque pauvre repas.»
Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606. Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait, sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.
Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme, jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,» disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne suffisait plus à le consoler.
Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain, de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.
Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire, fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils saisissaient les passages du Rhin.
Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.
L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté, condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.
Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour l'honneur de Rome.
La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne, elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise parut revenue. Il fit opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua des médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.
Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.
Il était impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir son frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son cabinet.
Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.
Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif, pour la France et pour l'Europe:
«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous conterai une histoire.--Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....
«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne m'en attendrai à vous ... Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils aîné de l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»
À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre; sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et prédications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah! vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet. Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai bien sur des barricades.»
Le Parlement enregistra.
Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors. Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût été plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé. Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix? Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du Rhin.
Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.
Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans la tragique auréole des martyrs.
L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons. Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.
Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier moment de sa vie, à l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la plus pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit bien dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la mort et entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à lui l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il périt presque sous ses yeux.
Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison, que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande, il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice, son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange? Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils, seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.
Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues années après ces événements, ne parle de cette dame qu'avec une émotion visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme très-bien faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime que l'on sentait autour d'elle, une angélique bonté, la rendaient irrésistible. Tout d'abord, elle allait au coeur.
Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une autorité de respect, d'amour.
Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider au mariage français.
Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière. Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que quelqu'un périt, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un fût Gabrielle.
Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.
L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et de la cour.
Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.
Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement, plus discret, lui répugnait-il.
Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les nuits.
Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles de Lyon, de Bordeaux.
On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.
Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait épousé la France» à son sacre. (Fréville, _Inventaire_.)
Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la fantaisie de coucher dans le Louvre même, et le roi lui donna le grand appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y coucha, mais elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le scandale de cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne venait guère que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, l'effrayât de sa solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller où Catherine médita la Saint-Barthélemy.
Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi. L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré, insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.
Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule. Sa tante n'y était pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de Rosny et tâcher de gagner Sully.
La ville était fort émue. Le Parlement avait été forcé d'enregistrer l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de _raccourcir_ les prêcheurs d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait exécuté deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi avait mis en face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient décidé hardiment que l'affaire de la possédée n'était point surnaturelle. Bien plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompté le diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un véritable agneau, fit ses pâques comme les autres. De là des risées, d'autre part, une rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprévu, terrible, comme avait été la mort de madame de Montmorency!
«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa mort.
Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il la suivit jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté de la litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre, rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la Varenne et revint auprès du roi.
C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule, toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.
Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands services qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait rien désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses _levers et couchers_. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué, si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.
Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est descendue.
Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la _petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III, devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop d'esprit pour jamais demander rien.
Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie le jardin de l'hôtel Zamet.
Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des _entrées_ des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le jardin.
Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y était, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités des bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez Zamet.»