Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 19
Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur assemblée générale, qui se tenait à Loudun avait parole du roi qu'on redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai, _verbale_, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.
Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus besoin contre sa mère, il la mène droit en Béarn. Les protestants, sur le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a donné six mois pour plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. Les protestants se contentent de prendre le ciel à témoin. Ils assemblent un synode de Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse passer par-dessus sa tête l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était avancée. La moindre résistance eût forcé le roi de faire en hiver une guerre de montagne. Les Béarnais disposaient d'une redoutable milice de trente mille paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi et le P. Arnoux, vainqueurs sans combat, entrent à Pau. Le roi jure les priviléges du pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités sont biffés. La langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui n'eût dû se faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice ne se rendra pas en deux langues, mais seulement en français.
Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les deux tiers des biens.
La révolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas moins galants, et tiraient l'épée contre les maris qui ne prêtaient pas leurs femmes. Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela risée. Le roi _assura n'avoir rien promis_. Alors Mornay, qui avait reçu la promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux protestant qui mentait.
Une assemblée générale des huguenots se fit à la Rochelle, et elle ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire. Mornay même voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon, et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste, le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti.
Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants, insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela appuyés des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut de la France, devraient considérer pourtant que nos ennemis les Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'écrasement des protestants français était un côté du plan général qu'on étendait sur l'Europe, et qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche.
À quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de l'imperceptible Béarn, et la petite guerre protestante qu'on pouvait apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entière que la France, occupée à ces misères, livrait à ses ennemis?
Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, _unique héritière_ de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille qui réunit tout et resta encore _unique héritière_. L'Espagne la tenait, relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune immense, à l'heureux petit Cadenet.
Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse, mais d'inappréciable résultat: une ambassade pacifique qui, visitant les protestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant qu'ils n'auraient secours ni des Français ni des Anglais, les jeta dans l'inertie et dans un désespoir stupide, de sorte qu'ils laissèrent écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'Autrichien, mais qui ne liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit doucement la gorge au couteau (1620).
CHAPITRE XXI
RICHELIEU ET BÉRULLE
1621-1624
Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie, le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du Louvre).
Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'oeil eût été flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.
Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la vitre incolore, remplace les vitraux du XVIe siècle. En France, spécialement, le goût de la couleur s'éteint.
Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.
La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant, qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'oeil gris terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine balance européenne et l'équilibre entre les morts.
Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face. Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du tout dans la poitrine, point de coeur, point d'entrailles. J'en ai trop vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.
Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse tout.
Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me devine en mourra.»
Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses Mémoires[5]. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public, surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges.
[Note 5: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, ils sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé, pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants; cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne, ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux) qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul, nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des _Lettres de Richelieu_ que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu, si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements, de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur la forme même des lettres de Richelieu, _qu'alors il n'était pas maître encore, mais le premier entre les ministres_, ce qui confirme ce que les papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au conseil (par Marillac et autres).]
Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol. Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti? ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et fut décidément Français?
Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout. Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième, notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée. L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa place, et n'aurait jamais été prêtre.
Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner les batailles.»
Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.
Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il écrivait contre eux.
Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des sottises, il ne le fait pas comme un sot. Il a des insolences heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort bonne mine.
Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine. Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le prit pour aumônier (1616).
Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements (juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au 30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir. Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et d'expérience.
Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires, n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne, ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent les princes en révolte.
Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler, de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de s'exiler plus loin, à Avignon.
Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain, fait labourer ce boeuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.
Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand, délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet, lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et ses soutiens au Parlement.
Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais.
Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal. Mais, comme de père et de mère il procédait de juges et d'avocats, il excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories, ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le tact, le point précis.
Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à sept ans le voeu de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui ne le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur fit des rivaux. Il prit un mot de l'Italie, _Oratorio_, un peu d'art, de belle musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux. Point de voeux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme, etc.
Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.
Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en face des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'étaient pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges, à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle disgracié ou mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée.
Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste.
En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie.
De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.
Ce fut comme auxiliaire dans cette oeuvre et comme ami des Espagnols que ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le bonheur qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence, le traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la reine mère, à mesure que Luynes s'userait.
Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.
Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants, tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.
Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant, il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui, apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!»
Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme tous les mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie folle, sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à danser dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette folie donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il avait vu.
Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir rien.
La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines. Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière. Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions cernés à l'Est.
D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais, et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas encore, elle étouffait.
L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le 21 janvier 1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, furent obligés de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit les finances, et apporta au ministère ce qu'on a appelé la _politique de Richelieu_. C'était celle du bon sens, celle du péril, de la situation. Depuis treize ans on trahissait la France. Il n'y avait pas une minute à perdre, pour s'arrêter dans cette fatale carrière, pour tourner bride et la sauver.