Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)

Part 15

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_Deuxième acte._ Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide. Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là, il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.

Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus son voisin, ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.

_Troisième acte._ Cette unité brutale, confuse et de vertige, en préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu, mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité, en haine de la paternité.

Mais comment se _mangeait-elle_? Les juges font semblant de croire que c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas de chair humaine.

La chair dont on communiait était (_fictivement_) celle d'un enfant de la société et de son dernier mort.

La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule, pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant, à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.

Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il fallait mépriser les feux d'enfer.

Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant, démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...»

_Quatrième acte._ Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église, qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion dernière, son rêve absolu d'unité.

Est-il vrai que le frère s'unit même à la soeur, comme en Égypte, à Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des sociétés secrètes.

_Cinquième acte._ Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait s'évanouir aux flammes.

La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.

Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière, il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice, accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.

Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu au XVIe siècle. Je vois, au XVIIe, des familles régulières de sorciers, pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être augmente. Si le fils n'est plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre les siens, et parfois faire brûler sa mère.

Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont vêtus de velours vert.

Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une _affaire_. Elles faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents. Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui avaient peur d'elles.

Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination, elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.» L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.

Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.»

Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent toutes.

Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres avec l'argent des riches.

Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des danses moresques, dramatiques, amoureuses.

Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, rapporté de l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux Pantagruélion de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de bonne heure un puissant agent du sabbat.

À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si commun dans le commerce!»

Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac.

L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au XIIIe siècle, et qui, au XVIe, est encore un remède assez cher pour les malades, va se répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du froid mortel, du vide, de l'aplatissement.

D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de lui-même, des autres, de toute affection.

Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le meilleur de lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux.

Cet isolement fatal commence précisément avec le XVIIe siècle, à l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet. Elle a supprimé le baiser.

Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins: «Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.»

Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme iront divergents.

Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le vrai roi du sabbat.

Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.

Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet, dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et l'anéantissement de l'amour.

En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés dans la mort.

CHAPITRE XVIII

GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES--LES SORCIÈRES BASQUES

1615-1617

Nous sommes loin du XVe siècle; on ne voit plus au XVIIe le cas terrible avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge, tenant la sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard, ensorcelé au tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant, il est vrai, sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le Diable est né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, de procureur à procureur.

Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie), s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à entrevoir les différences nationales, provinciales, qu'offraient la sorcellerie.

Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On était tout d'abord athée.

En Allemagne, au contraire (_V._ Mythologie de Grimm), la sorcellerie reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux de la contrée, elle leur garde un amour fidèle.

L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (_V._ Lancre, _Incréd._, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.

Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc, blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62). L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur le Diable par les oeuvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à Notre-Dame.

Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie. L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la ruineuse liberté des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce pâtre ne chausse la sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste pas moins sans femme ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de bonne heure sorcière (on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la _lane du bouc_, comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent. Voilà le sabbat.

Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes, du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.

Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers entraînaient le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux terreurs, celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne, dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas passer par mes mains.»

Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.

Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous, «qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un juge plus consciencieusement exterminateur.

Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet, en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins.

Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par les fourbes.

Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable, dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment, brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes.

Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer (1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en semble le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du Poitou et de la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses horribles sacrifices?

Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne.

Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des démons_ (1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement, raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où, en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes.

Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _Du Prince_ (1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.»

Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère; il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse était sa sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église. Le curé ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre).

Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.

Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.

Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.

Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit, dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et forme d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en amour, autant qu'en sortilége.»

Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains qui ont égayé la robe au XVIIe siècle, joue du luth dans les entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faires brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité, inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité: plus ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.

La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente. Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d'un enfant mort sans baptême, etc.