Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
Part 14
Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé, à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du temps.
Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les habits du roi et des herbes dans ses souliers.
Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet.
La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée.
La reine se retira quelque temps à Blois.
D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété.
Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer, publier son factum. (1619, _Archives curieuses_, XV, 145.)
L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de telles circonstances.
Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613, qui arrêtait tout, «_vu la qualité des accusés!_» fût réformée, au profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée.
Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée, qu'on chansonnait par tout Paris.
La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain et à l'eau.
Il y avait un égout dans Paris, _les Filles repenties_, où l'on entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit. Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle gisait là par terre et dans l'ordure, grelottante, affamée, pleurant pour le rebut des chiens.
Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de sa mort.
CHAPITRE XVI
DES MOEURS--STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE
1615-1617
Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.
C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique.
Ils sont tous en trois mots: _sorcellerie_, _couvents_, _casuistique_[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient: _stérilité_...
[Note 3: Je reviendrai sur la _casuistique_ et les _couvents_; et, quant à la _sorcellerie_, je donnerai mes sources et ma critique, quand le Diable expire à Loudun sous l'horreur et le ridicule.--Sur le tabac, V. la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. Ferdinand Denis a jointe à l'opuscule de M. Demersey (1854). Oviédo, Thévet, Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne; il le donna à notre ambassadeur Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à déterger et calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de Médicis, qui accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on l'appelât _Catherinaire_, ou _Médicée_. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le fisc s'en empara bientôt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, 165) qu'on en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de la moitié, et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et l'énervation! C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les lieux humides, pour le marin peut-être; mais pour tous les autres un fléau, une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et partout.]
On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, d'intrigues, de duels, ces _raffinés_ du point d'honneur, ces fondations de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin, des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.
J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est un grand homme, et le gentil saint François de Salles, puis tout à l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du nôtre.
Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616). Fermons le XVIe siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.
Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.
J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître! quelle flamme aux _Amours_ de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la pointe et l'aiguillon du mâle.
L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)
Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose, l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du _positif_ et de l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au XVIe siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble coeur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe siècle était fini, et l'autre était inauguré.
On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour mettre deux abbayes dans leur famille.
Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est, en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses ont baissé, les moyens, le coeur et l'espoir, «un temps serré, transi et morfondu.»
Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir _à ce trône pourri_ de la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.
Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610, il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ... peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants, et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres ambitions; l'un, il veut le _fourrer_ dans la ferme des sels (une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la maison de Guise! On voit que le coeur s'apetisse ... Nous cinglons à pleines voiles dans les temps de la platitude.
Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros mariage.
On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les moeurs du siècle.
Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours tarissant, _l'homme aussi veut être stérile_.
Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est exempt, ou, comme _élu_, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres de façon à ne rien payer.
Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches, de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront _en religion_. L'oeuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.
Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché. C'est l'origine principale de la casuistique.
On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on fraude le mariage en conscience.
Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne le croient eux-mêmes.
Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.
C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On ne peut plus nourrir d'enfants.
Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas vérifié[4]. C'était le _bon seigneur_ vivant sur ses terres, et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus. Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?
[Note 4: Ce beau livre d'Ollivier, le _Théâtre d'agriculture et ménage des champs_, est beaucoup plus économique que patriarcal et philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorisés. Le seul conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s'il eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs salariés.--Voir sur la condition des paysans le grand travail de M. Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol, en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M. Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible distance des OEconomies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux de Boisguillebert, si cruellement désespérés.]
Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt sous! La mort devient un voeu dans cette misère. Mais il vaut mieux encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.
Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.
CHAPITRE XVII
DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL ET LE TABAC
1615-1617
Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du XVIIe siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition, et on pourra mesurer le changement.
J'ai dit ailleurs (_Renaissance_) ce que fut la sorcière, une création du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la _reprise de l'orgie païenne_ par un peuple qui a désespéré du christianisme. C'est une _révolte nocturne de serfs_ contre le Dieu du prêtre et du seigneur.
Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible). Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.
Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit abandonné de Dieu.
Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le coeur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.
Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un berger, ton grand amour de la prairie?--Le diable prit la figure d'un veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»
Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que tout serait fait à rebours, à l'envers.
Mais décrivons d'abord la scène.
On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde. Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y parlaient.»
Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un _monsieur_, ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.
L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela. Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église, et de son vampire féodal.
Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche, faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.
On avait si cruellement abusé de l'idée de _paternité_ et de divinité, que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La _fraternité_ seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, barbare et sensuelle, un grossier communisme.
Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle entassés dans les galetas. Les _communs_ succédèrent, où tout était mêlé encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la _mansarde_, c'est-à-dire sous Louis XIV.
Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par familles, mais de les tenir réunis en une _villa_ ou vaste métairie où un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» qui levaient et couchaient ensemble.
L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour offrir le denier ou le plat de noces (_V._ Grimm et toutes les coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.
Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage, qui est le fond de nos vieilles moeurs? L'Église n'en tenait compte, ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux que de l'étranger.
Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que l'assemblée d'un _parentage_. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne les eût pas admis à la complication de ces orgies de révolte. Cela aide à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait permis en famille.
_Premier acte._ Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur, tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.
Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers. Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en l'air et en tournant le dos.
L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur, qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était un crapaud proprement habillé de vert.