Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
Part 9
Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique. Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_.
Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six, après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!
Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord, entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté de le croire un peu fou.
Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son compte la conquête du Portugal et des Açores.
Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des comparaisons.
Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti; c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.
Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu. Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.
Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2 janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente, bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue _est celui même de l'Évêché_; l'évêque était toujours Gondi, le frère du conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? _L'achat des armes._ Déjà on projetait les Barricades.
Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents instruments.
Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.
Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs, on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme le Béarnais va traiter les bons catholiques.»
Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après, viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.
Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à Guise: «Il le faut.»
Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.
À la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.
Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome consulter cette autorité.
Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques, espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa négociation consiste à livrer tout.
Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à Mayenne, Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinant au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient contre lui.
Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port, une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court, au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient. Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.
Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su tout, révélé tout.
Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.
Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et, le 10 août, avait publié un manifeste en commun avec lui et le prince de Condé. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'étaient pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne eût franchement, fortement secondé les Guises.
Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne; tantôt ce sont des fonds qui viennent.
En réalité, rien.
Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre 85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.
Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.
Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre. Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour faciliter le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle éclaircît de nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.
Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour accélérer le miracle.
CHAPITRE XI
LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART
1584-1587
Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308, 1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre, inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes étranglées,--mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.
Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui d'Élisabeth et le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un règne de crise, dans une lutte si inégale contre la coalition de l'Europe catholique.
Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, _De Monarchiâ visibili Ecclesiæ_, livre écrit par un secrétaire de Marie la Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders, homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la monarchie du pape, mais _qu'il est la monarchie_, une religion essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir absolu.
Maintenant, représentons-nous ces jeunes coeurs d'exilés, cherchant, dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas! est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un coeur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort.
Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la mystérieuse _junte de nuit_ qui gouvernait sous lui (et presque sans lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique.
C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et corrigeaient les actes du clergé espagnol.
Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent bien moins pontifes que princes.
L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le coeur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des voeux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII, que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.
Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés, quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583), même sans le pape (1585).
C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire périr Élisabeth.
Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient pourtant deux défauts:
L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie même de la prisonnière.
L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff, VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543, s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes:
«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à la reine Élisabeth.»
Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès de moeurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en Allemagne (procès imprimés par Joseph II).
La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, _au moyen des confessions auriculaires_, découvrir les menées des catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti catholique à la police protestante.
Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents, domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth!
L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres, Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber.
Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au coeur du parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables relativement, la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut prise l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims.
On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti, mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle. Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des coeurs, cette prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible, qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest, vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait dire: «On pleure pour moi.»
Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par coeur les très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte».
Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale fée tout ce qui faisait le danger du monde.
Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux, protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage, encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'oeil fixe et baissé, n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la parent des récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre d'Élisabeth.
Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint, non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre? L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée. Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.
De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée, étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury, faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess (Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.»
Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans Labanoff, VI).
Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.
Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres, horriblement satiriques.
Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.
Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le coeur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre Élisabeth.
Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand peuple uni, déterminé à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, cette attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et portée sur le coeur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne durent trouver guère que des fous.
Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois; plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart, étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.
L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, _on n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain_. Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses scrupules.
Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda à voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin catholique qui le dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord, _ne connut pas_ Parry; puis le connut, mais _ne se souvint pas_ qu'il lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait chapitré fort et ferme, _détourné de son crime_. C'était la finale ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.
Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une machine contre Élisabeth.