Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)

Part 8

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Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis XII.

Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement. Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait parfaitement. Il réunit tout contre lui (_Guerre des amoureux_, novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du _vert galant_.

Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou. Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de _sa faiblesse pour les hérétiques_ (26 novembre 1580).

On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas, Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient être maîtres de l'Europe.

La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe siècle, un de ses ancêtres avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux Açores.

Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il était parvenu à tirer des États l'acte qui leur coûtait le plus, la déchéance de Philippe II.

Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce fut un coup de foudre.

À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du roi.

Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. _Et nunc erudimini qui judicatis terram._

L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force, ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._

Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement: _Assassin._

En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une force, en révolution, de mépriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de 93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des victoires que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.

Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment _un Jupiter_ incestueux et libertin.

Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le coeur de Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune Antonio Perez!

Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.

Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde par la grandeur et l'audace de ses entreprises?

Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).

Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_, et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois. Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un peuple, contre le premier roi du monde.

La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.

Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV, Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580, son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique, visaient à lui ôter la vie.

Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.

Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais. Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant, l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.

Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés, le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais passé un jour sans prier _pour la reine_.--«Pour quelle reine?» lui dit-on.--«Pour la reine Élisabeth.»

Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.

Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81, le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir entraîner Philippe II.

Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le poignarde; un moment on le croit mort.

C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme, dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques, n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur traître comme son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre, menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.

En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et l'extraordinaire beauté de coeur. Elle donna au grand homme, dans cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui l'image, l'âme même de Coligny.

CHAPITRE X

LA LIGUE ÉCLATE

1583-1586

On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria: «Vive la reine!»

Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582), où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous disons: «Vive Élisabeth!»

La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II. Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Élisabeth est le palladium commun des nations.

Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises. Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse, qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace Élisabeth.

Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres et des assassinats.

On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme; le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à faire tuer le prince d'Orange.

La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.

Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de les recevoir en Hollande malgré les États généraux.

Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises et du prince de Parme pour assassiner Alençon.

Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant mieux.

Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie. Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté, voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.

Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de coeur et de morale, la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde d'indignation, réveillé tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi. L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratégique sur les Belges, abattus, effrayés et lassés.

Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour, n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative, audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).

Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims, le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.

Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II. Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols. Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer deux mille moines.

Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes, mais que la saison était avancée, l'Angleterre _trop froide_, qu'il fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques anglais qu'après l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-même aiderait à les chasser_.

Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise. Défiance sage mais qui fit tout manquer.

Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.

Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa basse perfidie d'assassin.

L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis. Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard, spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).

Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser sa mort, et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant, très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne.

En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la force, où? aux pieds d'Henri III!

Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.

Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères; il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa famille.

Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était, elle les voulait toujours, et détestait les deux vizirs, Épernon et Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône _ses parents de Lorraine_. Étrange aveuglement. Cette femme de tant d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les Guises travaillaient pour eux.

Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher, de la prier d'intervenir.

Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.

L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait force, tout lui échappait.

Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui, mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib. 81).

Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31 décembre 1584.

Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.

Cet acte d'_Union_ fut la porte par où l'Espagne entra en France.

L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse? Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent fort bien que ce n'était qu'un acte politique.

Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le paraissait?

Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon catholique, pénitent des Jésuites. De coeur et de nature, il avait une vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la Saint-Barthélemy.

Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait bien vu déjà les faciles revirements; il s'épuisait à dire _qu'il ne demandait qu'à s'instruire_, que d'avance il se soumettait à ce que déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc., etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient fort pensifs.