Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
Part 6
Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et surtout le _Prince_. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de Blois.
Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce parti même une simple minorité.
Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la réalité des choses.
On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini, usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des singularités tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son sacre de Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; cette _envie_, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la fin il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de chemise.
Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé pour lui en emprunter deux.
Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira, et l'on tâchera d'attraper les protestants.
C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.
Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine. C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis. Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même. De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.
Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse. Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était majeur et saurait se faire obéir.
Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui emportât le pouvoir, la royauté même.
Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner en soumettant la France à Rome.
Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et transmis à Philippe II.
La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un matin sur son bureau une proposition anonyme.
C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que l'abolition de la monarchie.
Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les _deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.
Premier échec de la Ligue.
N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre sans lui rien donner pour la faire.
La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé; que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même vivre.
Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse (_qu'il n'y eût plus qu'une religion_).
Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît _sans guerre_.
Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies, les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez clairement des intentions pacifiques.
Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?»
Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue, assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine, Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!
L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas aux États généraux.»
La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.
Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).
Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.
Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.
«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.
Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé. «Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur, ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.
Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie, non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même chose.
Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du roi. Le Tiers n'y consentit point.
La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles. Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés, abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17 sept. 1577).
Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.
Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour supprimées.
CHAPITRE VIII
LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]
1577-1578
[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que, quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès, _Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras, le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs. «Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne, cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit au mur latéral de Sainte-Gudule.]
Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé _Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»
Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier, sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).
La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres (Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit Philippe II.
Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne «fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se laissant peu voir, _donnant peu et tard_.»
Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers ne perdirent pas moins de 58 p. 100.
Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.
Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.
Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid, et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis (avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se déclaraient contre l'invasion espagnole.
On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus, dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple, quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).
Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative, pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une impulsion anonyme.
Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.
Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).
Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur? Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.
Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à Paris.
Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants. Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.
Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs atroces des guerres civiles qui vont venir?
Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché, tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands foyers de la Ligue.
En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont des jésuites.
À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue, qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir. Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.
Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les _flagellants_ aux comédies.
La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la vaccine de la vérité_.
Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne, leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_ ajournera Galilée.
Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il se promène en vain pour recruter un écolier.
Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.
Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers, Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent, ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais.
La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand, qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance, jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente ans.
En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et par l'intrigue, et par l'enseignement.
Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans, élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.
Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.
Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe II.
Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé au moins par la jalousie!
On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens (cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par Strozzi, dont personne ne parla.
Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous, rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié, qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette royauté de Barbarie.