Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)

Part 5

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[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En priant Dieu vous donner cet que vous désirés... come jé dit has Boinvin...» (_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant les protestants vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil à Henri III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est plus que puéril, dans son épuisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a provoquée étourdiment, malgré les conseils des Montluc, des Vénitiens. Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la paix, je vous tiens perdu.» (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. 1575._)--La lettre inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (_Guerres de relig._, p. 280) est _ms. dans Bréquigny_, t. XXXIII.]

Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de Montluc et de tous les militaires.

Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, _Revue rétrospective_, XVI, 256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).

Sage conduite qui serra le noeud des protestants et des politiques. Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.

En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, plus fortes que n'en fit jamais Coligny.

Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques. Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le venger.

Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!» Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).

Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en hâte; _son fils Alençon s'est sauvé_ (lettre ms. du 18); toute la cour court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône à la tête des _politiques_.

Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575), elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu, vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son désespoir, n'aille au-devant de la mort.

En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme aux reposoirs (ou _petits paradis_) qu'on avait faits dans la ville et où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.

Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas, disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son prisonnier délivré un médiateur.

Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du parti catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir son duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr (Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom populaire de _Balafré_.

Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la bataille, il relevait le coeur du roi, le refaisait brave et homme un peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.

De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment, importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.

Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie, en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce qui se disait alors de ses amants innombrables, et très-spécialement de ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui se survivait, n'en était pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour couvrir les faiblesses de son aventureuse moitié. Henri III s'emporta une fois jusqu'à vouloir jeter à l'eau une demoiselle de sa soeur, trop serviable et trop complaisante.

L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise; son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le 30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie soeur du roi de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de Vitaux, qui avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût fort aisément pardonné. Viteaux détestait Du Guast.

La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église. C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable. Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut loyal. Du Guast fut tué le lendemain.

Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi. Les étrangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais _les catholiques_ (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, jamais royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 novembre 1575).

Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri III semblait perdu.

Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon, espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui. Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le roi, que tous quittaient.

Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne voulait en tout cela que «_se servir_ des huguenots». En même temps, par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.

Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des traités (6 mai 1576).

L'article 1er n'était pas moins que _le démembrement de la France_. On refaisait Charles le Téméraire. Alençon recevait tout le centre du royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) Navarre avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien sûr que les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet, _ils vont avoir cinq gouvernements_. Des treize que comptait le royaume, trois peut-être resteront au roi.

L'article 2 _constituait les protestants en une sorte de république_, ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées. Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des victimes.

Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux qui l'avaient soulagé de sa royauté.

Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, _les États généraux_, qui devaient emporter le reste.

* * * * *

La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).

CHAPITRE VI

LA LIGUE

1576

Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière, spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa bonne foi.

Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple. L'ancienne France avait beaucoup du caractère _savoyard_.» J'ajoute _irlandais_, _polonais_. Ces vieilles races catholiques nous aident à deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères, charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.

Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; tout effort pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée, peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austérité de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort économique) furent regardés de travers, comme une prétention d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés n'eût eu qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce que disait _le bon moine_.

On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand Tolède envoya ici Loyola _étudier_. Encore plus populaires brillèrent sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi pour _étudier_.

Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger, qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon, à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la Chaise.

_Il fit croire tout ce qu'il disait_; cela, c'est la puissance même.

On a vu que, le 24 août 1572, _on fit croire_ que Montmorency, avec force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny, tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.

Le 25 août, _on fit croire_ que l'épine refleurie indiquait la joie du ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.

_On fit croire_, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).

Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux badauds épouvantés l'acte de la Ligue.

Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là, en 1576.

Reprenons les origines vénérables de la Ligue.

De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible, la suite dans la persécution, qu'eut la royauté espagnole. La tourbe ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est le premier mot de la Ligue.

Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas, «n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.»

La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par la commune.»

Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.

Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577 apparaît quinze ans plus tôt. _Premier acte de la Ligue_, en mai 1561.

La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur _capitaine_ Henri en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements du royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des bravi, des reîtres. _Voilà le premier trésor de la Ligue._

C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville. Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe de l'évêché et des cures si puissantes de Paris.

Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce qu'en doit au XVIe siècle attendre le protestantisme.

On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une poupée d'Henri III.

À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais, Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À gauche, rugissent Saint-Benoît, Saint-Séverin, Saint-Côme, Saint-André-des-Arcs. _C'est la publicité de la Ligue._

On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III, le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein paquet de vipères.

On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une _revanche_ des excès des protestants; que la Ligue catholique était aussi une _revanche_, une imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps en choeur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité.

La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre, original. Marquons bien les différences:

1º Les unions protestantes sont les actes _défensifs_ d'une minorité massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte _offensif_ d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut lui retirer le couteau.

2º Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace, l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques. Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est traité en traître, puni dans son corps et ses biens.

3º Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement, comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de _grand juge_ pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.

4º _Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue, telles qu'elles furent du temps de Clovis._ Appel direct à l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.

Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger, ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale, l'appel à la dissolution.

Voyons les ligueurs à l'oeuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au Châtelet, s'en vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que la Picardie, donnée à Condé par le traité, forme une association _pour le roi_, pour maintenir son autorité, mais _sous la réserve_ du serment qu'il fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). Paris, menacé d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un capitaine.»

«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,» c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont cueillies.»

À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin, pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur. Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.»

Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent les La Trémouille. Et de là partout.

Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de trente mille hommes.

Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la _majorité_ du royaume, pour la _presque totalité_. Il s'en fallait terriblement. La France était fort _politique_. Si les choses eussent été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur. Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une vérité à force d'audace.

Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue. Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, avec leur finasserie qui si souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile épouvantail pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la parole qu'on leur avait donnée.

Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement importante. Il négociait en Italie pour faire venir les _Gelosi_, excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le destin de la France.

Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine, s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût enviée.

CHAPITRE VII

LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS

1576-1577