Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
Part 2
L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth, au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres ms., 30 mai 1573.)
Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers, enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout à l'heure va faire honteusement le plongeon.
Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?
Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue catholique: _adhérer franchement à l'Espagne_, s'unir à elle, accabler partout le protestantisme.
Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce de démembrement de la France (1576).
Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:
Unie et subordonnée à l'Espagne, _suicidée_.
Ou bien,
Flottant à part, divisée, impuissante, _suicidée_.
Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la France.
Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX. Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la catastrophe imminente.
Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui. Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre? On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la dissolution des catholiques.
La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris, entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.
Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).
Pourquoi? pour trois raisons: _Élisabeth était reine_ bien plus que protestante, et haïssait toute révolte. Puis _Élisabeth était pape_, et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur, horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle _suivait l'impulsion du commerce anglais_, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui en effet elle s'allia le 1er mai 1573.
Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île, attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large. Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.
Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France, et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi. Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement au parti _fanatique_, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort. Les _fanatiques_ sauvèrent la ville, la maintinrent libre et république; une ville vainquit la royauté.
Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres, jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu, incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant intrépidement les redoutes des catholiques.
Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville. Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes. Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France, Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon, avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait, on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés, attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient d'entrer dans ce guet-apens fratricide.
Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.
Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de coeur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées.
Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).
Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la France même_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins, et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et furent arrivés à Paris.
Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté d'Orient.
L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «_s'étant meslé de sa conscience_, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)
Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent; d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut tous les trônes.
En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou moins chimériques.
Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince d'Orange.
Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau, qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.
Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance, convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem, l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit, nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et maître de tout ce qu'il prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).
Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12 juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres, passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe. Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés, lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.» (Groen, IV. Appendice, p. 81.)
Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus? C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas, dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui paya.
L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).
Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.
Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient véridiques.
La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.
La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec eux.
«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri, l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre, et la cour en resta couverte de confusion.
Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.
Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais (_Démocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles paroles: «On a maintenant le secret de la _démocratie hypocrite du protestantisme_, c'était tout simplement une arme contre la royauté, une cuirasse pour la noblesse,» etc.
Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec sévérité.
M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que, quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases diverses que lui imposait la persécution, son essence est _la liberté, la démocratie, le principe antimonarchique_.
Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?
Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de robe, d'artisans et de bourgeois.
Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a conduit souvent à vouloir retrouver le _fédéralisme_ de 93 dans les tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards des assassins.
Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:
La résistance protestante, _bien loin de couvrir le retour à la royauté_, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins, fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme du massacre et du guet-apens.
La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les droits des électeurs du _plat pays_.
Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister. N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque dont la lutte fut un miracle.
Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _né peuple, essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui puissent résister); mais, _au siècle de Louis XIV, son immense majorité est peuple encore, industrielle_, et la Révocation de l'édit de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.
Que vois-je au XVIe siècle? _Que le protestantisme seul nous donne la République_, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la grotesque caricature.
Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.
Le mot. C'est sous son influence que _république_, chose publique, mot appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre du gouvernement collectif.
La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et habile le plan d'une constitution républicaine, _non pour s'isoler de la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans résistance la contribution générale de guerre.
Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province _comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinière, janvier 1575). La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en 1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en fait, de trois cents ans.
Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.
Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.
Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du massacre, échappé d'un coeur ému et grandi sous les poignards, qui, dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.
Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul succès n'a été si grand jusqu'au _Contrat social_.
L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie, puis contre la tyrannie même.
Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire convienne à un monde tellement changé.
Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.
Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de telles moeurs, et non le droit du genre humain.
Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du fief.
Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le _Contr'un_, écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute qu'il n'en courût des copies.
Le livre de la Boétie fut intitulé _Le Contr'un_. Celui d'Hotman aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_.
Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.
Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a toujours eu) un _gouvernement collectif_.
Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs évêques; les capétiens leurs pairs, etc.
Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.
Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps, restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du monde.
Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux, scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou. Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent le sac et le pillage nocturne de cette maison.
Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)
On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant général, Alençon avec les États généraux.
Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des protestants.
Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident La Mole alla tout dire à Catherine.