Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)

Part 17

Chapter 173,920 wordsPublic domain

Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident, l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet archevêque, Espinac, qui couchait avec sa soeur, n'en était pas moins terrible pour les moeurs du roi; il avait écrit sur lui et sur Épernon, en langage de Sodome, le _Gaveston_, livre effroyable, qui appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard empalé par sa bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en justice et pas même comme témoin.

Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son maître devenir ce qu'il pourrait.

Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de France, «roi de Blois et de Beaugency.»

Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens. Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»

La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de coeur avec ses parents, et, sous main, écrivait aux Guises.

Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée que ce pauvre hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job.

Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée, très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le coeur de tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue ce ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de Noël), on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau dans le coeur.

Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile, faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il n'en faut pas plus pour drapeau.

Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon Guincestre, qui s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita de même le roi; il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait trouvé le mystère d'_Henri de Valois_, que ce nom, par son anagramme, donnait le _Vilain Hérode_, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode empoisonneur et assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du Parlement, devant le Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit en devoir d'arracher du portail les armes de France et de Pologne, de les briser et de marcher dessus.

Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre sur leurs tombeaux.

Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.»

Le Parlement continuait de rendre justice au nom du roi. Le 16 janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy, entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes désignées et tous s'en vont à la Bastille.

À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs d'eau et portefaix, qui auraient assez aimé à les assommer, pensant que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage, s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide; on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir, parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il crut être habile en faisant en cachette une protestation où il assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit.

Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme, assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de Paris.

Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais sa furieuse soeur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son lit pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi.

Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un héros, un dieu de Henri de Guise, avait eu justement pour effet de mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits une solide opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne pouvaient le tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait eu contre lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre d'achoppement de tous les prétendants.

Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute préparée du _Conseil général de l'Union_ que Paris créait pour la France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille hommes.»

De sorte que le vainqueur, le _Conseil général_, était presque aussi dépendant que le vaincu, le Parlement.

Pour consoler un peu le _Conseil_ de sa nullité, on le payait grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois, forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.

Le _Conseil_ avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait déjà la diminution. Et personne d'ailleurs ne payait, du moins nulle taxe générale.

Chaque ville avait assez à faire de suffire aux _razzias_ locales que faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les besoins ou prétextes de la guerre civile.

Mais ce qui rendit le _Conseil de l'Union_ bien autrement populaire, ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'_autorisation donnée aux locataires de ne plus payer le loyer_. Il y eut réduction expresse d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.

Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer, de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère un paradis relatif.

Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le coeur de cet infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain appelé tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!

De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: _le clergé dispensa le peuple de payer impôts et loyers; le peuple dispensa le clergé de payer la rente publique_.

Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et rentiers ne reçut plus rien.

Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se dispenser de payer la rente.

Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.

Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin, etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion d'un _bon_ patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française. Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils ont bon coeur, et leurs _pratiques_ peuvent les faire aller loin; ils ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien aisément du bâton.

La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de faire enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une part à la Saint-Barthélemy,--la voilà, cette bourgeoisie catholique, qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule, elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant ravagés.

Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes (l'Estoile.)

Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors, non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne, pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que, comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien autre idéal que celui des Jacobins.

Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que, le jour du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient aux églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes ou leurs maisons.

Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les nobles des ennemis de la Ligue?

La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela, non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre.

Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y est seul.

Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes, devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique, intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force de peur.

Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant ceux-là.

À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais, dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites, pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants, en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers, etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot, tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons, il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine, sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos que dans la mort.

Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de Duranti, premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique, qui avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci chez lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar d'Avignon. Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un livre des cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du _De divinis officiis_, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à Rome aux dépens de Sixte-Quint.

Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue.

L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à la tête du peuple pour la déchéance du roi.

Duranti y résista.

Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville.

Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent; on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui perça le coeur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se divertirent tout le jour à lui arracher la barbe.

Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions, violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets de terreur. Ce sont des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer, où l'on passe sous l'oeil perspicace des tyrans du jour, notant un à un leurs moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant l'un, désignant l'autre.

Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée des mondains et leur sainteté subite.

À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor. On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue. Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter, avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent, et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne s'appliquait que trop bien.

Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se décida sans hésiter. Elle mit bas les robes et les jupes, passa le drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une simple dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne ne se déconcerta pas. Elle avait lancé la mode.

Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume.

Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence; honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés, s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.

Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits pieds douillets sont agréables à Dieu.»

Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près, remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges, passaient rapides et violents avec d'aigres chants de _Dies iræ_; aux haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer plus loin), les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la mèche, tout comme ils auraient éteint, foulé, soufflé _le Valois_.

CHAPITRE XIX

HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.

MORT D'HENRI III.

1589

Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement les meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, oeuvre capitale de la langue, âcre et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un coeur ému, mais si loyal et si sincère! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie laborieuse, héroïque et sainte, écrite par une sainte aussi, la pieuse dame de Mornay, écrite en présence de Dieu et pour un enfant, déposition naïve, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient tout en justice.

En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrétaires de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à peine il existait.

Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende. Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard éclipse en guerre le génie du prince de Parme.

Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national! J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes heures: _les martyrs et les vrais héros!_ Tout cela dans la poussière et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard, d'autres hochets sanglants.

Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du côté du joyeux Gascon.

Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement: «Mon brave _capitaine de cavalerie_.» Nous trouvons sévère aussi le mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est qu'_un carabin_.» Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le coup de pistolet.

Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV. Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme, de sa gaieté, de son regard.

Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au hasard des Dieux.