Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)

Part 12

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Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les _Barricades_ eurent lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut ainsi; son _Armada_ devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire la grande affaire anglaise.

De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le vainqueur des vainqueurs.

Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps, appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui, si barbarement, traita le clergé portugais.

Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée, Philippe II avait choisi un moment admirable.

L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était fait en 88 la plaie la plus sensible.

Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire, lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne part de la populace demandait un tyran. Les États généraux montrèrent une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les propositions de l'Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, avec la devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»

Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença, parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour la mieux surprendre.

Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe ébranla sa flotte.

Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte. C'est ce que fit le jour des _Barricades_.

Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On aurait dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.

Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés. Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires de Philippe II.

Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître. Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son _Armada_. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais _auprès de l'Union_. (Papiers de Simancas; Mignet, _Marie Stuart_, ch. XII.)

Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence. Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il était difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre au roi en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.

Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus, par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques, mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y associant le duc de Guise.

C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.

Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale, appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt épaisse ou une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela _se perdait_. L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres de chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher toute une armée.

Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que deviendrons-nous?»

Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.

Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie, enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous connaître.»

Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage lui dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!»

À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui, modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.

Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune chevalier, dire au roi que Guise est venu.

Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique: «Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.»

C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon, mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti vivant.

Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, c'eût été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. Beaucoup de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'exécution, Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, il eût eu vingt-quatre heures pour lui.

Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres, aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses politesses sans qu'on lui répondît.

Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?» Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non pas par insolence, mais sans doute par émotion.

Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre. Bref, on le détrempait.

Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit congé. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était sauvé. Il fit venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin, ayant doublé de force par le succès de sa témérité.

Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.

Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.

Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il put, se plaignant seulement des _étrangers_ qui étaient cachés en ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce fut une farce; on se moqua des envoyés du roi.

Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et mettrait la ville au pillage.

Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures avec leurs fifres et quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration ridicule. Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une lieue, toutes ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers armé, le tiers actif.

Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.

Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.

«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.»

À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue.

Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout ceci se fit _contre l'avis de Guise_. Il eût voulu seulement intimider le roi, et il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir les États généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait pas davantage pour le moment.

C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.

Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?»

Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.

Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1º de ne rien prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2º de ne pas tirer.

Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent qu'à midi de l'autre côté.

Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac, qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves. Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se venger.

La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave reste là sans agir, et misérablement livré.

Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux, leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons catholiques!»

Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux, c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos dames.»

Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'_Armada_ put sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir, Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le lendemain eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour tout.

Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait. Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de flagrante rébellion?

Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres diables, d'épargner le sang catholique.

Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou), l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).

Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.»

Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises. Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille, sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un dieu.

Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes, avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur chaque joue. Sa balafre, voisine de l'oeil, le rendait fort sujet aux larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un oeil, et pleurant de l'autre.

Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France, jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi, doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la guerre civile n'était pas assez engagée.

Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui donnerait le champ libre à Philippe II.

L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait manquer d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé, affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.

La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades, apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais, madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne peut retenir...»

Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la tourbe des moines et agents espagnols.

Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les faisait garder toutes, _moins une_ (celle des Tuileries), c'est que probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui, il voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.

La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!» Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot de ralliement était: «Allons chercher _le frère_ Henri!»

Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien faire.

La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait rendus et que le roi emmena avec lui.

Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du Louvre, à pied, la baguette à la main, il alla aux Tuileries où étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride, puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied.