Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 9

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Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.

Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le siége, _sa présence ferait tout manquer_.

C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge de colonel de l'infanterie.

CHAPITRE IX

PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II

1558-1559

Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité. Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens, s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle.

Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer.

La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.»

L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion contre Luther.

Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour eux.

Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse, catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.)

Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_, continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de souffrir.»

Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: «_Attendre en attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.»

Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes.

_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu, trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir.

On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_; une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête, l'épée de Constantin.

Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de Montaigne!

Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens aussi.

Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon, ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux.

Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le monde contre Philippe II, contre Louis XIV.

Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée du Louvre.)

Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs, de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour.

Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française, rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.

Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté, vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de noblesse, et il montait au rang de plébéien.

Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?»

La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs, devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille.

Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique. Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le grand, l'infortuné Servet. (V. la note.)

Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555), Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas protestants.

Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa crainte.»

Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des puissances.

Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante, sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève.

Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille. Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné lui apparut dans Coligny.

D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_ organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois.

Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555).

C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu, ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main basse sur eux; on en purgerait le royaume.»

Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers, Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta.

Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel. C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit ces réunions. La ville rentra dans le silence.

Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout, on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le châtiment de Dieu, irrité contre les impies.

La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.

À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir arriver l'ennemi.

Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs? non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens.

Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles; vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens, redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre.

C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux _surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_.

Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit, mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les basses-fosses.

Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les restes de la ripaille.

On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice, parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune, fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue davantage?

Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus! dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler pour rien?»

L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!»

Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour et nuit.

Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée. Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux, et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée; un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains du clergé.

La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit. Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive.

Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple, hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.

Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume, on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant, l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après, on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets.

C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions. Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes, et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient dans les prisons.

Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4 mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents, un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel, l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là, assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559).

Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises.

Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons au nord, mais pour nous ouvrir au midi.

Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au milieu de l'Europe.

Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse, abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine qui fit souvenir de la grande Italie.

On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus.

Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques.

Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas, partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son Apologie.

Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu: sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24 avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son maître notre princesse Élisabeth.