Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 6

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On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à fait, lui crever les yeux?

On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine, l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.

L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de Dieu.»

Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie.

Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox, etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle, soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse et veuve glorifiée d'un martyr.

L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.

Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux martyrs et deux amis.

Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le plus aimés.

Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien petite grâce!... Mais je le veux bien.»

Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni, dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on avait du peuple.

Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte, profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe, j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»

Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.

Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il était, un saint, un héros, un martyr.

«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain, dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»

Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande lumière et une inexprimable joie.»

CHAPITRE VI

L'ÉCOLE DES MARTYRS

1547-1559

Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les _luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a fait mourir pour cela trente mille personnes.»

Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.

Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les armes.

Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin, Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève d'Alciat, Calvin.

Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices, ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa mort.

C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant, ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.

C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.

Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond, sincère, de la vérité et de la loi.

Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère obscurité, et changea sa vie sans retour.

Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était une courte apologie.

Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines, trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.

C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand, pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte, étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.

Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui tranche.

On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience, d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il meurt.

Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme révolution!

Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.

Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.

Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se relevait riant, prêchant de plus belle.

Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la peine.

Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie. Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent.

Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.

Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au Rhône.

Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.

Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais, d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.

Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.

Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même. Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États, ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des populations allemandes.

Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis, veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre forge où se forgeassent les élus de la mort.

L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève, irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les _Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France. C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire, un jeune protestant!

La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet. Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la question.

Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève réformée.

Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du martyre.

Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.

L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire soi-même.

Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication, les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est morte; il faut la pleurer...»

Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation, un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes. Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient, lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son coeur!

Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.

Crime du temps plus que de l'homme même!

N'importe! il fut des nôtres!...

Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du passé nous ont préparé l'avenir.

Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue, l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait cordonnier.

Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail, austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon, suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé, cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de Calvin.

Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.

Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles! Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume, un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela passer dans le nôtre!»

Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est l'histoire de quelques martyrs.

J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir.

On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les livres, le désir de les répandre et de les interpréter.

Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M. Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin, barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés. Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus haut.)