Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 5

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Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et, au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_, de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.

Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq opérations des sens_.

On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie du coeur sanglant.

Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.

Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape, Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des dominicains.

En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.

Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne, moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout pour aller aux enfants.

Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible; elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du monde.

Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol; l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils perdaient l'infini du roman.

Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et enlevaient à sa juridiction même ses _familiers_, tout son monde d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533, 1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant. Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de l'Inquisition.

Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet.

Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre, horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'_Intérim_ et de ses mésintelligences avec le pape.

L'année même de l'_Intérim_, une femme fut enterrée vive à Mons.

Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient peu du pape, trop peu catholique à leur gré.

Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du protestantisme.

Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers, des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols.

Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte, l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions, travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se retirer au couvent et de songer enfin à Dieu.

Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg.

On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort, chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée. Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance par sa future bataille et par le sang des protestants.

Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur, c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails.

Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours.

Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi, aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.)

_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut pas une alcôve où ne veillât un oeil ou une oreille ouverts pour le pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine, le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy.

CHAPITRE V

LES MARTYRS

1547-1559

«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille, lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu, devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie, s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs, qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond.

«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu. Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient. Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes. Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.»

La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une sorte de ravivement moral et de résurrection du coeur, se croyait un simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle.

D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être bientôt étouffé.

Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'_harmonie_, le chant en partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'_harmonie_ n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient la symphonie au paradis de l'avenir.

«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?» (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.)

Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous avançons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?»

Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que, dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire, une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à la mort.

Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient chrétiens.

Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.

Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en 1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.»

Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un, laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de latin.

Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant.

On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait:

Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos?

Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque, éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe. Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de l'intrigue passionnée, de la femme et du désir.

«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg, Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon, Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.

La Réforme, je le répète, devait périr: 1º comme spiritualiste; 2º comme incomprise de la majorité du peuple; 3º elle devait périr pour son indécision sur la question capitale de _la légitimité de la résistance_.

On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même. Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique d'où dépendait son salut.

Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.»

Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement, sauvons l'âme, et laissons le corps.»

Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans, allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui, dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu'à celle du dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime, l'extermination du christianisme?

Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543) en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur celle d'Espagne.

Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait chaque essai de timide résistance.

On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé d'Espagne et des Pays-Bas.

Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul doute.

Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat de ses martyrs.

Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser tout haut sa foi.

Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges.

Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans les horreurs du bûcher.

«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues; c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien, un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité. Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi! lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire qu'à me réjouir?»

Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes.

Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières, extraordinaires et terribles.

Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes _enterrées_ vives.

La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une _razzia_ de victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats; l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard, épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier: à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion, femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la sainte Écriture.

Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.

Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière, mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger, étranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_, 1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit heureusement son esprit au Seigneur (1549).»

Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait briser (1536).

Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini. Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (_martyre d'Hooper_, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé, brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait comme un seul homme.

Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans. L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout, étendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la concession.

En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une _affaire_. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et monstrueuse du _tiers des biens du dénoncé_!