Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)
Part 3
Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves, de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.
L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse. Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille, on sue à tâcher de comprendre.
Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais, maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère, et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet, improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure, fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et consacrait tout.
L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers, qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).
Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet ce mystère et ce tout-puissant talisman?
C'était peut-être la question du règne.
Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut supprimer le temps.
Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon. Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé, déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe!
J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et l'avenir.
En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors, dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air d'écouter.
Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux; ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise elle-même à son enchantement.
Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et si charmante.
L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle, ou ne serait-elle pas un portrait?
Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une fugitive et lointaine ressemblance.
Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.
Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du monde est dans sa chevelure.
Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère. Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une femme? Cette idée vient et trouble.
L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard, dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour, surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?
L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté, d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.
La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui trouve un air d'Henri II.
L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude, brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable, et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de grondeuse fidélité.
Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant, l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous.
Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la réalité.
Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa destinée.
Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_, en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.
Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.
Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir, disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui achèvent la digestion.
Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.
Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés, comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer; mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit, lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui contait tous les scandales.
Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme. Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.
Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait; Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité.
Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment? Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites, écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son ennemie, la duchesse d'Étampes.
Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles. Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de Diane, ses oreilles et ses yeux.
Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une pareille, si servile et si corrompue?
«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.
Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans, donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis? Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux? Non, pour un point physique.
Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de l'Italie.
Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la médecine défend spécialement d'en avoir.
On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué, il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder cette femme et lui faire ses adieux d'époux.
Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre civile.
Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy. Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.
Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.
Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna. Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de vérité.
Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc. Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère reine, pour la toujours voir.
Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve, d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et la seconde aux Guises.
Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.
Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi, Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne, etc.).
La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale.
Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante. La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on n'alla jamais au fond.
On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville, des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges, les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des _affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.
Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices:
1º Les confiscations sur les protestants; 2º Les procès pour les terres vacantes; 3º La punition des révoltes que produirait le désespoir.
Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes.
Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur, prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui, d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le brûler.
La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit tout remède impossible.
Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de sanglantes farces.
En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on prit le roman.
L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant cette influence, le roman avait commencé.
Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la Table ronde.
Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui ruine la France pour manquer l'Italie.
Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue, souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré par sa femme, etc., etc.
Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal passé dont ils faisaient leur point de départ.
Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux Pays-Bas.
Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des Guises.