Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)
Part 24
«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre! Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût guéri.
«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang. M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous deux.»
Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi. Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua à faire croire qu'il l'avait toujours médité.
Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, les achevaient.
Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps.
Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français, étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des gens désarmés, n'importe.
Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.
Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre, Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré, furieux, d'un misérable fou.
Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.
Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de vengeance, il eût été tué à deux pas.
Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy.
CHAPITRE XXV
QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE
Août 1572
Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.
Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la saignée est bonne en août comme en mai.»
Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et Gonzague en Italiens calculés et politiques.
D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.
Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre agréable à beaucoup de gens.
Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on l'égorgea.
Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi; il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui fuyait, et on le tira.
Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance, qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient... Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira.
Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort l'Amaury.
À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de tuer et piller.
Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans leurs maisons.
On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au massacre? c'est ce qui restera fort obscur.
Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le fond.
Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient pas leurs affaires.
Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un marchand qu'il reçut dans son ermitage.
Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends, dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas.
Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré, qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur insolent Pierre Ramus, ou la Ramée.
Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.»
Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_.
Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement, qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen, et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de fermer solidement cette porte des sciences.
Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse.
Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique, et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire attention.
Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent.
De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par Milton.
Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée: «Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge, combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...»
Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme, n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage.
Il resta, et il périt.
Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait ici et là, chacun cherchant ses ennemis.
Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_, c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail.
Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il vivait encore.
Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta la tête (sans doute pour Charpentier).
Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui donnèrent le fouet.
Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_.
Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.
Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui a éclairé la France au mois d'août.»
Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.»
Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.»
Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours. Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre homme mourut, et probablement de chagrin.
CHAPITRE XXVI
SUITE DU MASSACRE
Août, Septembre et Octobre 1572
Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait, mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien de rompu dans l'édit de pacification.
Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour _vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises, puis les Guises par les Châtillons.
Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché, les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la _Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre; peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau, très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle? La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée; car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait; ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise, c'était la justice de Dieu.
Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats, et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et le jeta.
Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les sifflets.
Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en possession.
Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant, l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est poignardé.