Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 23

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Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants, que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il fallait se hâter d'égorger les protestants.

Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.

Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, étant en réalité plutôt dans leurs mains.

Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.

C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes, s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.

Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous retirer.

Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes (homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante pour le fils et la mère.

Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.

Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou, lieutenant général du royaume.

Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.

Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence.

Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite: «Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.»

Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme, ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr.

À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque sa famille était accusée.»

Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait: «Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des catholiques_ par M. de Guise.»

C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans l'exécration éternelle!

La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France, tout concourut à la terreur.

Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que personne prît les armes_.

Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_ protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la _Relation_ contre son propre système, et dément la longue préméditation qu'il attribue à Charles IX.

Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause.

Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_, mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit, saignée immense, vastes ruisseaux de sang...

Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche: «Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux amiral!»

Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur. Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la France, s'ils ont des armées étrangères, etc.

À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_, de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet.

Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en lave les mains.»

Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son niveau.

Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et consentit...

On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes, si elle avait pu.»

«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray, nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.»

CHAPITRE XXIV

MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE

22-26 Août 1572

Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole royale, par les promesses et les traités faits avec les princes étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où, femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la bénédiction du vieillard.

Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on voudra.

Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée, orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la terre?

Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.

Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la prière à l'heure dernière de Coligny.

Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.

C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche 24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins. Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui avait les clefs ouvre; il est poignardé.

L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta: «Je remets mon âme au Sauveur.»

«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta seul avec l'amiral. (_Relation._)

Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.

On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du roi d'Espagne, mais finit misérablement.

Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour constater sa foi de renégat.

Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.

L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?»

Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que, malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des hommes.

Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant, lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un goujat!...»

Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis, vinrent lui donner chacun son coup.

Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême. Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en veut rien croire, s'il ne le voit.»

Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la fenêtre; cependant il tomba.

Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder. Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit: «Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.

Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait demandée.

Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre.

Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin.

Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta dans Paris.

Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur côté, flottant, ballant, le ventre en l'air.

D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes.

Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_) Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_) Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou. La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures, les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de pistolet; Coligny tué.

Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut commencer _entre cinq et six_.

Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard.

Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre, sous le toit du roi? Grande et cruelle question.

Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible.

Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit avaler.

C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours, Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs, officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux? _La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes et l'attente d'un combat sanglant.

Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine de Navarre:

«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que, sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue.

«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses gentilshommes aussi.