Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 22

Chapter 223,716 wordsPublic domain

Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines, l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés, que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM. de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou trente épées.

Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois; les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries.

Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la population.

Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au faubourg Saint-Germain.

Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le _premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre, l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui affichait très-haut son mépris, son dégoût?

Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la lui fit tenir.

Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on verrait des torrents de sang.

Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la Saint-Barthélemy de Bordeaux.

Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner; sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang.

Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre? Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août. (_Morillon, lettre du 10._)

Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son droit d'aînesse pour le transférer à Jacob.

D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.

On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai affaire qu'à MM. de Guise.»

Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia.

On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,» qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles se firent paisiblement à Notre-Dame.

Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant, vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols.

Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez bientôt malgré vous.»

Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non. Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter _tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait, ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas.

Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait peu de monde, six cents épées, le reste des valets.

Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante certainement par instinct maternel.

Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou.

Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir.

Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps, fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut pas sortir de France_.»

Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX, de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_ qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_ futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère éternel et de le mettre à Saint-Denis.

Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet, docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était trop vrai en effet.

Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit: «Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus l'avoir échappé belle.»

Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la plus antipathique, une alliance avec les Guises.

Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre, il leur fallait un coup pour se relever.

Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.

Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.

Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny; ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.

Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé, bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière. Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles de cuivre, appuyée et couchant en joue.

Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire; protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.

Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes, voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute l'assistance.

Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs, avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.

La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).

CHAPITRE XXIII

BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT

22-23 Août 1572

Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent échanger dans ce monde.

Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.

Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois avant de tirer l'épée.

Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à sa sûreté.

Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore mieux.

Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre Douvres, Boulogne et Calais.»

On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des Pays-Bas.

Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe, surtout ses prétendus amis.

Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.

Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla.

Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit: «Avertissez le roi.»

Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on pût y concentrer des protestants.

On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort.

Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre un capitaine ennemi de l'amiral.

L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné la tête et l'entendement.»

Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.»

Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux choses:

Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.

D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme point qu'ils aient fait le coup.»

Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.

Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos sûretés.»

Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins.

Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec fureur le plus terrible serment.

Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des Églises, il articula deux accusations.

«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc d'Albe n'en soit averti au moment même?»

Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.»

«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il assassinait.

Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit, madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou, qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.»

Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit: «Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter, et Téligny répondait de la sincérité du roi.»

Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre; qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de venger l'attentat fait sur Coligny.

Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).