Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 20

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Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes (relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même.

Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.

On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.

Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps. Elle t'en rend le maître et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. Tous deux également nous portons des couronnes, Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes.

Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.

L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.

Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre. Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide, et s'extermina par l'amour.

Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du royaume.

En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait l'aînée.

En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le duc d'Anjou.

Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth, qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change. Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand danger.

Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:

«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter au mariage des obstacles insurmontables.

Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse, et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires, n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée, contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient le naufrage de l'_Armada_.

Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie, le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.

Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient leur immuable plan de conquérir la Méditerranée.

De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.

Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte, disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.

On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes encore.

Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris. Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se donner à lui.

Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le mettre hors de France.

Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme, et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français, moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être, pour épouser Marie Stuart.»

Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien plus fort que vous ne pensez.»

Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que notre clergé est si riche.»

L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud.

En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement, sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571).

Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants, firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des Pays-Bas (Charrière, III, 232).

Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne.

Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux d'Élisabeth et chef des protestants.

Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny, pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord donné aveuglément dans cette idée.

Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant.

La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II, celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre femme le lendemain.

La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques catholiques. C'était la première répression sérieuse.

Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt visible de la couronne de France.

Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.)

* * * * *

Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre, cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le roi.

Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme comme Charles IX, et prophétisait l'avenir.

CHAPITRE XXI

COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY

1572

Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!»

Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy.

Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même? Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?

De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face étonnamment austère.

Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains; elles mettent en pleine lumière la chose essentielle:

_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance.

L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance, non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.»

Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui (par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.

Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. (Lettre d'avril 1571.)

L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on célébrait même en Turquie.

Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux.

C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa vie, de la jouer sur cette carte.

J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.

Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite, il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.

Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:

1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale.

2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre lui.

3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en 1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.

Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient les fous et les héros.

Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.

Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta plus. Il lui fallut sécher.

Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé. Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut vivre_. Il faut nourrir l'armée.

Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux, qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui ordonnaient tout cela.

«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre.

Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante.

Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur, absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans, chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur, quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de chanter.

Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569, l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère, Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.

Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable, mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort.

Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. _Eripitur persona, manet res._

Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre de Coligny.

L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé à mort les misères et la honte de son propre parti.

Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure, la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.

Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un principe. Une chose éternelle est en lui.

C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera.

Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu prononcer.