Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)
Part 18
Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.
L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en ayant vu bien d'autres.»
Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du protestantisme.
Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des coups violents qui envenimaient encore les haines.
Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises, elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien ne la détourna.
Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi, prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises, qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...»
Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie, plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre civile.
CHAPITRE XVIII
LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE
1564-1567
À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître, lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la tête_).
Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.»
Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.»
Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident. Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France): «_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat d'Élisabeth.
Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst, plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.
Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination malade par cent contes insensés.
J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II (Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux, prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il ira loin! On lui fera tout croire.
Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564, Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de révoquer les grâces octroyées aux rebelles.
Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits (de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui armaient.
La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial. Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril 1565).
Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la tête aux grands.»
La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard, charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy.
La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains. Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance est réservée.
La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12 août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la _restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai, mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure de joie.
Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord; ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire servir contre les protestants (août 1567).
Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc, dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie, neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de foyer, de toit, que le manteau des mères?
Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral. Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_.
On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi contre le roi.
Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles, avec ce mot: _Roi des fidèles_.
Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient, fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres, croissait la pensée du _Contr'un_.
Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les plus graves y marchaient.
L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait partout.
La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances.
Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher, tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée: _qu'il avait fui_!
Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant les arrivages.
Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que, recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils étaient, pour affamer la ville de l'autre côté.
Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois, la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États généraux.
Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre, elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au peuple.
Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10 novembre 1567).
Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures, «suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la casaque blanche et le pistolet.»
Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il mit derrière.
Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant elle.»
Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis, chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son pays.
Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le lendemain à la même place et brûla La Chapelle.
Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut l'audace des protestants et l'immobilité de Paris.
La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.»
C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.»
Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que, revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui, réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.»
CHAPITRE XIX
--SUITE--
CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
1568-1570
Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique, l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce que présente ce moment mémorable (1568).
La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe, et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe effrayée le supplice inconnu de don Carlos.
Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.»
Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre. Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant.
Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_.
Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour, ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait, sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches. Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de mélancolie.
Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en 1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour commencer (Gach. Phil. II, p. 23).
Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père, cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore, j'en serai éclairé.
La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole, nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.
Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI.
Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent l'épouvantable chute.
La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard, l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en part.
Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même.
Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance, celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir.
Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire.
Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague, fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers.
Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils.
Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui ressemble.
Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme, avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord, il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours au lit.
À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce, d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin, l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le trône passa à Henri de Navarre.
La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on travaillait.
Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis. Qui leur succéderait?
Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion, échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.