Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 16

Chapter 163,793 wordsPublic domain

1562-1563

Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois, vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances, n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561, subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour être fidèle, marcher dans le mépris des lois.

Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique au profit des influences locales. Elle leur remet les élections, l'administration des deniers des villes, etc.

Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions, licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!»

Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour tenir séparés les rangs, les conditions:

Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits, dorures et autres luxes, etc.

Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère, Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes. Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris, et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y en avait eu que soixante à Vassy.

Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance.

Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose fâcheuse pour la guerre civile.

On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde mort morale.

Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus protestants.

Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents.

Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.»

Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité, et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement (comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables, crédules, prêts à tourner au vent de la passion.

Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an, et mis au coeur de la patrie!

Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives. Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante.

L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.»

Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources, par les adieux de la famille.

Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein, madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants, la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta tête les morts de trois semaines!»

Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères et sa maison.

Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second, qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef, l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu, qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi.

Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici.

Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement.

En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de Navarre.

En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens, sollicita l'appui du roi d'Espagne.

En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge.

Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le parti de l'étranger_.

On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte et ce malheur.

Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire des ministres qui y vinrent après.

Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre. Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois, Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers, la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise. La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon, Mâcon, Autun.

Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi, plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par Sancerre au centre.

Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de Sens et de Vassy.

Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils n'arrivèrent qu'en août.

Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé:

1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave, très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau, catholique et agent des Guises).

L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant, pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la France de sang.

Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents, que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier, elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église. Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur, l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait, de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de Guise.

Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé.

Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange:

Ce petit homme tant joli, Qui toujours chante, toujours rit, Et toujours baise sa mignonne, Dieu gard' de mal le petit homme.

Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours _trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante, et la réforme était perdue.

Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin, Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà, qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection protestante.

La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua pas de s'y prendre.

L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent. Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se risque pour eux!»

Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui, reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait, que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.

Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté, flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait le protestantisme.

La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en sont au Vatican (_V._ les notes).

Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils, espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une mer.

Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André. Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne tolérera pas les réformés.

La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs, à regretter leur femme et leur famille.

Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur elle. Voilà le commencement.

Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols.

Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu.

Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à l'oeuvre.

Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais: 1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et là deux cents roués.

Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses, qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir, traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au nom du roi_ captif des Guises!

Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté.

Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient à démembrer la France, que tous les protestants étaient des gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises représentent la Convention.

Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi, sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue fanatique qui la livra à l'étranger.

Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes, et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois, alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez aristocrates.

Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve des infortunés qui périrent à la première répétition de la Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur, orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.

On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises, revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer. Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises, qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit marchand.

On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la chair crue, et mangèrent le coeur des enfants.

Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour tuer les _petits luthériens_.

Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles. Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans les rangs catholiques.

Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée. Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces. Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore _vingt-quatre enfants_!