Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 13

Chapter 133,768 wordsPublic domain

C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste, homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux conjurés d'Amboise.

Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère. Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais, d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à craindre que les punitions canoniques.

Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux. Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.)

Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire, et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny.

En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi, l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes de finances et de guerre.

L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela, disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.

C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts.

Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit très-mauvaise contenance devant un vrai héros.

En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes l'intrépide et cruel Montbrun.

Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire périr ceux qui s'étaient tant avancés.

Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les faire mourir comme hérétiques.

Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi, qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)

Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les reliques.

Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes, donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les Vaudois.

Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci? La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges; elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement, suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons, nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle.

Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour les sauver.

Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils avançaient toujours vers l'abattoir.

Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie, cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes, sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc, homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter leurs crimes.

Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage à l'exécution.

On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.

Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui montrent la gueule à trois rues.

Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié, livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius. Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés.

Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir, s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une mort commune.

La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue. Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt. C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal, qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante, devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de Marie Stuart.»

Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille survint, puis la gorge parut gangrenée.

Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et eux-mêmes n'avaient pas signé.

Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout, pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.

Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu, espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux. L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux. Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans et leur petite armée?

Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la laisser à Catherine.

Et que lui donnait-on à cette dupe?

Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la restitution de Philippe II.

De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila.

CHAPITRE XIII

CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE

1561

Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable de France.

Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière. Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les finances, l'argent, c'est dire à peu près tout.

Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir, découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris.

Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États, et la plupart des autres députés sont des protestants politiques.

On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il fut respectueusement, mais positivement écarté.

La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta quatre cahiers.

Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes, l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_.

La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale, plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures. L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux.

C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France. Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange, avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le lurent, lui seul parla.

Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait réformer.

Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols. Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille, des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés.

Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_ noble et un du Tiers, pour apporter réponse.

Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les réformes.

La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance, sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_, repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance, garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu des États Généraux.

La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux, si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient _nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).

Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que tout était perdu.

Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé, fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé?

Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent; l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier de revenir.

Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats, se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre avec MM. de Guise.

Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II, reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon conseiller de la couronne d'Espagne.

Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément contre.

En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine ignorée de sa permanente fortune.

Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous avons déjà citée.

Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait égorger.

Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois déclaration des biens et revenus des bénéfices_.

Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle, Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent enlevés par le grand et réel orage.

Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se fait contre l'évêque, le frère de Coligny.

Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité, s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même, l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut, soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas un n'y manque. La maison était riche.

Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet, fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.

En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et ils couraient encore aux Mathurins.

Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille.

Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi.

Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner.

Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification.

Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à l'étranger_.

Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_. Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne.

On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans).