Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)
Part 11
Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux.
Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route, sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se gardèrent bien d'aller à lui.
Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même, s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant pas même un regard.
Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile. Sur tous, il lui suffisait de souffler.
Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse. Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire, eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le 29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise de la régence.
Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter.
Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol.
Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe.
On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de ses ministres sa misère et son impuissance.
Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de ses débris. (Granv., VII, 281.)
On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153, 195; juin 1560.)
«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.)
Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne, _faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana, la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le noir par économie.
En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI, 247.)
L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de déficit_.
La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146, 156, 183.)
Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg, que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550). Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard, Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible, nul n'est tenu.» (Gr., 167.)
Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose à Granvelle de publier un jubilé.
Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers temps, payé par an deux ans d'impôt.
Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la rente.
Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait toujours?
Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés, n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie! de l'inquisition de Séville!
Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme de tout autre petit prince.
Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux. Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle, allait se pervertir dans son épouvantable rôle.
La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup. L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes, transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques. Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur persévérance.
Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr., VII, 240.)
CHAPITRE XI
TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE
1560
Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la surpasser, s'ils pouvaient.
Comment allait s'organiser la machine des persécutions?
On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible la Terreur ecclésiastique.
Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin, etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers, sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse, avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?
Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs se composait ainsi.
Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui, depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit, se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que, comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_ d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées. Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font déclarer tout.
L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons, les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie. L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps, donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse d'ivresse, de sang et de pillage.
On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les enfants protestants.
Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre lui.»
La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse couvrit la justice de honte.
La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre? Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement. Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et l'obligé.
Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises, qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le garrot, à la mode espagnole.
La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois. Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment diverse, mais absolument spontanée.
L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.
Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève condamna cet événement.
Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.
Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable. Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que l'épée.
Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_ et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement obscur de la Renaudie.
Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait se plaindre au roi.