Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Part 10

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Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même, _la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth hostile, implacable, et jusqu'à la mort.

Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur voulut qu'ils mourussent peu de jours après.

Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas loin de renvoyer les Guises.

Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_ qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe; la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse, nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté, dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée.

Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice, entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.

Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire. L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière, et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile interrogatoire les innocenta malgré eux.

Voilà donc en présence des juges diversement coupables d'avoir violé ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay, se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé des martyrs.

La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui, trente années durant, servit la France dans les plus difficiles missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile autre qu'Aristote et Papinien.

La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé les Guises au profit de Montmorency.

Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite, à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien et siégeant là comme un espion.

Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation, trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour. Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ?»

On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux, révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui troubles Israël.»

Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse, puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny.

Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois, qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II le fit recors et archer.

Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes. Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est évanouie.

Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_ n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens.

L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.

Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se célébrer.

Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort, Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la visière de son casque, et lui entra dans la cervelle.

Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie, dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant.

Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton Dieu?»

Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même qui le firent: _la république réformée_.

Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait eu lieu au faubourg Saint-Germain.

Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces, vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie religieuse.

D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève?

Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir, d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?) l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait quelques retraites à la mystérieuse assemblée.

Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les ministres, chacun amenant un ancien et un diacre.

Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition, elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier ce ministre.»

Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_.

Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat, quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique!

Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école, fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure, sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!

La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée? La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne forceraient-ils pas de prendre un autre glaive?

La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée?

Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit d'obéissance recommandé par le christianisme.

CHAPITRE X

ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II

1559-1560

C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises, menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au Louvre on réglait tout sans lui.

En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique, populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se groupait pas encore.

Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre, Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot, le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave, sombrement résignée du héros, du futur martyr.

Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques, inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue, et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.»

Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et seront effrayés.

Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part. Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince? elle écrase?...

François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris, d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait, contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous.

La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.

Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra des Valois.

François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas. Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un nez camus complétait cette figure royale.

Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart (pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier. Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine, transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif, mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme, troublait tous les coeurs.

En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue, avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les panneaux.

Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se faisait à l'idée d'en changer.

À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI, avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre, une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France.

Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge, bref, le chassant avec honneur.

La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre, premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter Coligny.

Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme! Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble, commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.»

Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises. Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout, dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son ascendant.

Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.)

Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre, ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que, sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir.

Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre. Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il aurait tenue d'eux en fief.

Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la France.

Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher pour chef un roi.

Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de cette idée.

Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri, balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II, convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général, régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de Philippe II.