Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19)

midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne,

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s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri, revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste. La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord.

Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur. À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France même, ne se réservant que la Picardie.

Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart, mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine, bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal berceau fut une boîte de Pandore.

L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français. Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa grande flotte tiennent la mer avec les Français.

La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples, spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents d'Italie pour la part du sultan.

L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand, le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne.

Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._)

Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif, grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une petite bande leste et hardie pour le couper cent fois.

Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi.

Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale).

Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors impérial pour assujettir l'Allemagne.

Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait Paris?

Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils.

C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544).

Nos Suisses et nos Gascons, fortifiés d'une nombreuse noblesse française, accourue tout exprès, et qui se mit à pied, soutinrent l'épouvantable choc de dix mille Allemands que le général impérial, Du Guast, nous lançait d'une colline. Trois cents lances françaises enfoncèrent la cavalerie légère de l'ennemi, qui, poussée sur le flanc de son infanterie, la mit elle-même en déroute. Enghien faillit périr comme Gaston à Ravenne. Il se précipita avec une petite bande de jeunes gens à travers le noir bataillon des Espagnols et le perça de part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle était gagnée, et les nôtres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts.

Quel résultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'armée fond, se dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la résistance de Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Français ne lui opposent que leur propre ruine, la dévastation, le désert. Les barbaries de la Provence sont renouvelées sur la Champagne. La France se traite plus cruellement que n'eût fait l'ennemi. L'Empereur va toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daigné le prendre, fait quelques pas, c'en était fait.

L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous, arrive à treize lieues de Paris, à Crépy-en-Valois. On en était aux dernières ressources; on travaillait en vain à faire une armée de séminaristes ou écoliers. Une défaite nous sauva, la perte de Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquiéta l'Empereur.

Très-fatigué lui-même, pris d'un accès de goutte, il pensait qu'après tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux conserver, exploiter cette misérable France ruinée. Affaiblie à ce point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi détruit lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Traité de Crépy, 18 septembre 1544.)

Le roi, en effet, s'engagea à guerroyer pour lui, à fournir, à payer une armée _contre le Turc_ (au fond _contre les luthériens_).

L'affaire avait été brassée de fort bonne heure entre le confesseur de l'Empereur et celui de François Ier.

Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orléans son gendre ou son neveu, le mettant à Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc et souverain, mais _comme gouverneur impérial_. En adoptant ainsi le cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il fondait une bonne et solide discorde entre les frères. Et, en effet, le Dauphin protesta.

Navagero remarque que la mort avait toujours été du parti de Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de grande espérance, et qui avait infiniment souffert de la captivité d'Espagne, était mort en 1536 (d'épuisement ou de pleurésie?). Son échanson italien avoua l'avoir empoisonné. Tout le monde le crut alors. En 1543, voici le troisième fils du roi, Charles d'Orléans, qui meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur, que cet événement dégageait de sa parole. Il n'eût pas ordonné un crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoyés, n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les alliés des Turcs? Rien ne paraît plus vraisemblable.

Au reste, ce ne sont pas les impériaux peut-être que l'on doit accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard, montre qu'il haïssait son frère Charles. Ses amis très-peu scrupuleux, les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter.

Une troisième mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce Bourbon que François Ier venait d'élever si haut en lui faisant gagner une bataille. Qui le tue? Celui même qui profite le plus à sa mort, le jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin.

Dès lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le Dauphin fut le vrai roi.

Sa maîtresse avait tout à craindre. On disait que, si la campagne de 1544 avait si tristement fini, la faute en était à elle, qu'elle avait aidé l'Empereur à prendre Saint-Dizier et les places où se trouvaient nos magasins.

Le roi, très-affaissé, devenait un jouet. On décidait sans lui, ou sur quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois.

Il y avait quatre ans que le peuple infortuné des Vaudois de Provence flottait entre la vie et la mort, condamné en 1540, gracié en 1541, puis incertain de plus en plus à l'approche du nouveau règne. Les Vaudois n'étaient pas d'accord: les uns ne songeaient qu'à la fuite; d'autres voulaient se défendre et achetaient des fusils. S'ils s'étaient défendus, ils eussent été aidés peut-être par les Suisses. Après l'affaire de Cérisoles, le clergé saisit le moment. On détacha au roi un homme qui avait fort à expier, qui devait ménager les prêtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui parla à Chambord, dit que ce petit peuple était fort dangereux, qu'il faisait de la poudre, qu'il y avait là comme un avant-poste de l'Empereur. On était en pleine guerre, à la veille de l'invasion du Nord. Le roi est alarmé; il dit: «Défais-moi ces rebelles.»

Il paraît que Paulin voulut un ordre écrit. Après la paix, le 1er janvier 1545, le cardinal de Tournon écrivit et présenta à la signature du malade _une révocation_, de quoi? De la grâce accordée en 1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le Procès, et Muston, I, 107.) Ce témoignage lui est rendu par l'historien protestant et vaudois, qui, plus sérieusement que personne, a épuisé l'examen de l'affaire.

Au reste, cette signature n'était pas tout. Il fallait celle du secrétaire d'État; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mît le sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et donna cette pièce informe à l'huissier du Parlement de Provence, qui était à la porte, attendant cette arme de mort.

Elle n'eût pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'exécution militaire. Au-dessous de la signature, d'une écriture toute autre que celle de la pièce, quelqu'un, on ne sait qui, écrivit l'ordre qui livrait ce peuple aux soldats.

Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si zélés contre l'hérésie, étaient des familles seigneuriales qui allaient recueillir la dépouille sanglante des victimes. Ils étaient juges et héritiers.

L'arrêt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pièce informe de 1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout.

Pour en être plus sûr, on s'adressa à des brigands, aux soldats des galères, dont bon nombre étaient repris de justice, endurcis aux guerres barbaresques. Le président d'Oppède, sans bruit, sans notification, mène lui-même cette bande. Des dix-sept villages vaudois, plusieurs étaient vers Avignon, en terre papale. Mais le légat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29].

[Note 29: Il semblerait même que la première impulsion vint de lui et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pièce manuscrite, le procès-verbal original de l'exécution, que l'exécuteur Paulin de la Garde conservait précieusement à son château d'Adhémar, et qui est maintenant aux _Archives d'Aix_.]

Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrières s'étant livrés sur la parole du président, il dit aux troupes de tuer tout. Elles refusèrent d'abord; les galériens se montrèrent plus scrupuleux que les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler et violer.

La chose une fois lancée, il y eut des barbaries exécrables. «Dans une seule église, dit un témoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres âmes de femmes et d'enfants.» Et comment? Avec une furie, des supplices, des caprices atroces, dignes du génie de Gomorrhe. Vingt-cinq femmes, échappées, cachées dans une caverne, sur terre du pape, y furent, par ordre du légat, enfermées, étouffées. Cinq ans après, quand on fit le procès, on retrouva leurs os. Il y eut huit cents maisons brûlées, deux mille morts (au moindre calcul), sept cents forçats. Les soldats, au retour, vendaient à bon compte aux passants les petits garçons et les petites filles, dont ils ne voulaient plus.

La nouvelle ayant éclaté, il y eut un violent débat en Europe. Les Espagnols louèrent. Les Suisses et Allemands poussèrent des cris d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi qu'on n'avait tué que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir que l'étranger se mêlât de nos affaires.

En quel état se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-même? Les protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il était fini et ne régnait plus.

Vieilleville place en 1538 une scène qui ne peut être de cette année, puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des derniers temps où, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; où les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent régner et déjà oublièrent le mourant.

Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu'à son avénement il ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la scène, auquel on n'avait pas pris garde, était un simple, vieil enfant et fou _à bourlet_, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par la duchesse d'Étampes, il court au roi, et, fièrement: «Dieu te garde, _François de Valois_!» Le roi s'étonne. «Par le sang Dieu! tu n'es plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thaïs, tu n'as plus l'artillerie, c'est Brissac.» Et à un autre: «Tu n'es plus chambellan, c'est Saint-André,» etc. Puis, s'adressant au roi: «Par la mort Dieu! tu vas voir bientôt M. le connétable qui te commandera à baguette et t'apprendra à faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.»

Le roi fait venir la duchesse d'Étampes. On fait dire au fou tous les noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du Dauphin. Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fenêtres. On brise, on casse tout. Mais après, qu'aurait fait le roi? Il n'avait pas d'autre héritier. Sa maîtresse, tout à l'heure sans appui et à la discrétion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner.

Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La plus grande était de laisser le trône de France à cette triste figure d'Henri II, qui n'avait rien de son père ni de son pays, qui ne représentait que la captivité de Madrid, qui, lors même qu'il aurait des succès, des conquêtes, n'irait qu'à la ruine. Pourquoi? En combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol.

Le songe de Basine et de Childéric se renouvelle ici. Elle vit les descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de tournebroches qui se mangeaient à belles dents.

Un tel fils, de tels petits-fils ont relevé beaucoup François Ier par le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant à l'accuser, l'ont traité avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont même excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mérite en aucun sens.

On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces héros intrigants, protégés de Diane, qui mirent leur catholique épée au service d'une jupe fort sale, allaient nuire cruellement à la France, par leurs succès surtout, qui pervertirent l'opinion.

Des mots sauvages ouvrirent le nouveau règne. Pendant l'agonie du roi, Diane et Guise folâtraient et disaient: «Il s'en va, le galant!» et le fils même, aux funérailles, voyant passer le cercueil de son frère qui précédait celui de son père, fit cette bravade parricide: «Voyez-vous ce bélître? il ouvre l'avant-garde de ma félicité.»

Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent à Genève, et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point d'armée; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination.

[Note 30: Quatorze cents familles françaises s'établirent à Genève, en huit années seulement, sous le règne de Henri II: c'est le chiffre donné par M. Gaberel (_Histoire de l'Église de Genève, t. I, page 346_). Le _registre des réceptions de la bourgeoisie_, que j'ai compulsé aux Archives de Genève, donne un chiffre inférieur; mais il est visiblement incomplet et mutilé. Voir sur le temps antérieur la _Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle _Chronique de Froment_ (1855), éditée avec un soin infini, admirable, par M. Revillod. Beaucoup de pièces inédites et de renseignements curieux ont été publiés dans l'excellent _Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme_, spécialement par M. Read, et dans la _France protestante_ de M. Haag.

J'ai réservé Genève pour le règne de Henri II, ainsi que plusieurs détails essentiels sur l'histoire intérieure de l'administration de François Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.]

Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois révolutions.

Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'épée des Guises, éblouissent ou corrompent[31]!... Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes.

[Note 31: Nous avons vu parfaitement, à l'époque des affaires d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait des héros à force de réclames. Ces moyens sont fort employés au XVIe siècle. Telle fut certainement une chanson, assez mesurée pour le roi (donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la France au secours par sa fenêtre de Madrid. Le premier qui accourt, pour délivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Société d'histoire de France_, t. I des _Documents_, p. 267.]

FIN DU TOME DIXIÈME

TABLE DES MATIÈRES

AVERTISSEMENT 1

Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume 7

NOTE

De la méthode, ruine de l'histoire doctrinaire 9

CHAPITRE PREMIER

LE TURC, LE JUIF. 1508-1512 11 Progrès irrésistibles des Turcs 13 Le _grand canon_ d'Albert Dürer 17 Persécutions des Maures d'Espagne 18 Persécutions des Juifs 23 Excellence de la famille juive 25 Les dominicains et Grain-de-Poivre 26 Reuchlin défend les Juifs 27 Fraternité de l'Orient et de l'Occident 30 Anquetil-Duperron et Burnouf 31

CHAPITRE II

LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516 33 L'Allemagne plus vivante que la France 33 Epistolæ obscurorum virorum. 1514 38 Victoire de la Presse 41 Vie d'Hutten 42 Il se retire chez l'archevêque de Mayence 46

CHAPITRE III

LA BANQUE.--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519 49 Banques juive, italienne, allemande 50 La banque et les peintures d'Augsbourg 52 Tous les rois étaient jeunes et prodigues 53 Danger de l'Europe 54 Génie exterminateur de Sélim 60

CHAPITRE IV

SUITE. 1516-1519 63 Culte meurtrier de l'or 63 Extermination des Américains 64 Brocantage des indulgences 65 La Hongrie couvrait encore l'Allemagne 67 Les électeurs 69 Les Fugger font l'élection 70 Adresse de Marguerite d'Autriche 71 Ses calomnies contre la France 74 Juin 1519, Charles-Quint élu empereur 78

CHAPITRE V

RÉACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE 81 L'Allemagne a conscience de la situation 82 La Melancolia d'Albert Dürer 85 Chants de Luther 89 Origines populaires de la musique 92 Grandeur de Luther; la joie héroïque 96

CHAPITRE VI

SUITE.--LUTHER. 1517-1523 101 Luther a épuré la famille 102 Il a rendu la lecture populaire 105 Ses précédents 107 Sa prédication 111 La diète de Worms et la Wartbourg 116 Humanité et tolérance de Luther 117 Son embarras au milieu des femmes réfugiées chez lui 119

CHAPITRE VII

LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520 122 La querelle de Charles-Quint et de François Ier 125 Ils courtisent Henri VIII 128 La cour au camp du drap d'or 133 Juin 1520, l'entrevue 134 Anne Boleyn 137 François Ier irrite Henri VIII 140

CHAPITRE VIII

LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE. 1521-1522 142 1521-1715.--Guerre de deux siècles 144 Dès le début François Ier manque d'argent 148 Fureur des Impériaux 149 Le roi ne défend point le peuple 152 Mouvement religieux de Meaux 155 Marguerite y prend part 156 Son portrait 158 Ses lettres et sa passion 159 Brutalité de son frère 166 1522.--Sa mère nous fait perdre l'Italie 170

CHAPITRE IX

LE CONNÉTABLE DE BOURBON. 1521-1524 172 Il était Gonzague et Montpensier 173 Sa puissance royale 176 La reine-mère veut l'épouser 177 Il traite avec l'empereur 181 La noblesse et les parlements le favorisent 184

CHAPITRE X

DÉFECTION ET INVASION DU CONNÉTABLE. 1523-1524 188 Son traité avec Charles-Quint et Henri VIII 190 L'invasion de 1523 191 Fuite de Bourbon 195 Désaccord et retraite des Anglais et Impériaux 199 Saint-Vallier sauvé par Diane de Poitiers 201 Mort de Bayard 203 Bourbon envahit la Provence. 1524 204

CHAPITRE XI

LA BATAILLE DE PAVIE. 1525 209 Le roi assiége Pavie 211 Il passe l'hiver dans une villa italienne 212 Caractère de ces villas 213 L'Italie du Corrège 214 La bataille (8 février 1525) 217

CHAPITRE XII

LA CAPTIVITÉ. 1525 220 Le roi envoie sa bague à Soliman 221 Il s'humilie devant Charles-Quint 222 Ses poésies 223 Demandes de l'empereur 225 Embarras du vainqueur.--Révolutions 227 Dure captivité du roi en Espagne 230 Sa maladie, voyage de sa soeur 231 La France trahit-elle l'Italie? 233 Conspiration de Pescaire 234

CHAPITRE XIII

LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526 243 Le roi abdique 244 L'Europe se rapproche de la France 245 L'Espagne s'intéresse au captif 246 Comédie du traité de Madrid 249 Le portrait du Titien 252 Le retour, la nouvelle maîtresse 253 Chambord 255

CHAPITRE XIV

LE SAC DE ROME. 1527 258 Tortures de l'Italie 259 L'armée de Bourbon et de Frondsberg 262 Bourbon à Rome, sa mort, 6 mai 266 L'Europe peu émue du sac de Rome 267 Erreur de Machiavel et de Michel-Ange 269 _La peste de Florence_, par Machiavel 270 Le tombeau des Médicis 272

CHAPITRE XV

SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532 275 Discipline et modération des Turcs 276 Venise seule comprenait l'Orient 277 Les vizirs civilisateurs 280 Notre envoyé Rincon 281 Le génie d'Ibrahim 283 Sa victoire de Mohacz (1526) 286 1528, Échecs de François Ier en Italie 289 Il traite à Cambrai (1529) et trahit ses alliés 291 Soliman échoue devant Vienne 296 Isolement de François Ier 299 Troisième invasion de Soliman (1532) 300 Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536) 303

CHAPITRE XVI

LA RÉFORME FRANÇAISE. 1521-1526 308 Les Vaudois des Alpes 309 Réforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre 315 Charles-Quint a l'initiative des persécutions 318 Les premiers martyrs français (1525) 319 Le roi sauve Berquin 320 Appel de Zwingli à François Ier 321

CHAPITRE XVII

RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535 323 Marguerite désespère de convertir son frère 324 Passion d'Henri VIII et son divorce 327 Mutilation d'une image à Paris (1528) 332 Béda et les Capets, Ignace de Loyola 333 Supplice de Berquin (1529) 337 Lutte de la Sorbonne contre le roi 338 Il crée le Collége de France (1529) 340

CHAPITRE XVIII

ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RÉFORME. 1530-1535 343 La Réforme crée partout des écoles 344 Le roi pouvait choisir encore en 1532 346 Affront qu'on lui fait à Milan (1533) 348 Les fanatiques menacent Marguerite 349 Placards protestants à Blois 351 Supplices pendant tout l'hiver (1535) 352 La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie 354 Immense extension du protestantisme 356

CHAPITRE XIX

FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE GARGANTUA 358 Maladie du roi et de Charles-Quint 358 Le roi à Fontainebleau.--Les artistes 361 Rabelais comme créateur de notre langue 367 Il ne doit rien à ses prédécesseurs 368 Sa vie 371 Son principe d'éducation 372 Le Gargantua est-il protestant? 376

CHAPITRE XX

ROME ET LES JÉSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA RÉACTION. 1535-1538 378 Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525 378 Réforme et réaction catholique 380 Loyola ordonne l'obéissance jusqu'au péché mortel inclusivement 384 Le pape pousse le roi à envahir l'Angleterre (1534) 387 Le roi appelle Barberousse en Italie 388 Charles-Quint, vainqueur à Tunis, outrage le roi 389 Invasion de Provence 394 Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de Poitiers 397 Embarras de l'empereur; trêve de Nice. 1538 402

CHAPITRE XXI

DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier. 1539-1547 406 Maladie terrible de François Ier 406 Voyage de l'empereur en France (1540) 409 Montmorency dupe, disgracié: gouvernement des cardinaux 412 Assassinat de Rincon, guerre (1541-3) 414 Bataille de Cérisoles (1544) 420 Charles-Quint impose le traité de Crépy 422 Mort du jeune fils du roi et d'Enghien 423 Massacre des Vaudois (1545) 426 Fureur du roi méprisé de son fils; sa mort (1547) 427 Sinistres prémices du nouveau règne 428 L'Europe sera sauvée par Genève 429

PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.