Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 8
«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la flamme.
Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec son _Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné, vieux d'un siècle. Au XVe siècle de lumière, tout est perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix publique_, du cri général.
Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit un de ces scolastiques insensibles, homme de sèche abstraction. Il a un coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais, avec ce bon Sprenger, il n'y a rien à espérer, trop forte est son humanité; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme faisaient les plus innocents. Il obtient de parler encore, et dit: «J'ai mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... mais qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent; les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers.
Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que, toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi, les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche, fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit in-18. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de l'oeil, et, sous la table, fouiller son manuel de sottise.
Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende.
Que de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et, pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»
Aux premiers temps du Moyen âge, il attend encore l'agonie pour prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit «_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur du bon sens disparaît au XIIe siècle. Au XIIIe, nous voyons un prieur qui craint tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres; c'est l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme les êtres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes, le diable peut les imiter.» Étonnante concession, qui, dans une bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germe, ajoute-t-il, une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec lui la nature.
Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas la différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piéges tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux créations, la bonne, comme l'autre, en suspicion, est obscurcie et envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie. À juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il, qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_, c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de l'autel. Étrange mortification! Ces nonnes, bien confessées, l'_hostie dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche pas prise. Et, pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant, qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde. L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. À quoi bon? Brûlez cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je? il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise, triomphant dans son juge même, chansonnant son jugement et riant de cette lutte des feux grossiers contre un esprit.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant d'essayer l'intercession de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.
La scolastique avait fini par la machine à penser. La religion semblait finir par les machines à prier.
§ XIV
Résumé de l'introduction.
Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois cents ans trop tard? Pourquoi le Moyen âge vit-il trois siècles après sa mort?
Son terrorisme, sa police, ses bûchers, n'auraient pas suffi. L'esprit humain eût tout brisé. L'École le sauva, la création d'un grand peuple de raisonneurs contre la Raison.
Le néant fut fécond, créa.
De la philosophie proscrite naquit l'infinie légion des ergoteurs, la dispute sérieuse, acharnée, du vide et du rien.
De la religion étouffée naquit le monde béat des mystiques raisonnables, l'art de délirer sagement.
De la proscription de la nature et des sciences sortirent en foule les fripons et les dupes, qui lurent aux astres et firent de l'or.
Immense armée des fils d'Éole, nés du vent et gonflés de mots. Ils soufflèrent. À leur souffle, une Babel de mensonges et de billevesées, un solide brouillard, magiquement épaissi, où la raison ne mordait pas, s'éleva dans les airs. L'humanité s'assit au pied, morne, silencieuse, renonçant à la Vérité.
Si du moins, au défaut du Vrai, on pouvait atteindre le Juste? Le roi l'oppose au pape. Grand bruit, grand combat de nos dieux. Et tout cela pour rien. Les deux incarnations s'entendent, et toute liberté est désespérée. On tombe plus bas qu'auparavant. Les communes ont péri. La bourgeoisie est née, avec la petite prudence.
Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes âmes? Des apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne feront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et disent: «Quelle est cette fille?»
Dante a bâti sa cathédrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del Fiore. Mais on ne goûte que Boccace. L'orfévrerie domine l'architecture. La vieille église gothique, _in extremis_, s'entoure de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se fait jolie.
La persévérante culture du faux, continuée tant de siècles, l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a porté ses fruits. À la nature proscrite a succédé l'anti-nature, d'où spontanément naît le monstre, sous deux faces, monstre de fausse science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger, l'inquisiteur et la sorcière, offrent deux peuples opposés. Toutefois les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont au fond la même foi, la foi au Mal, comme maître et prince de ce monde. Les sots, terrifiés du triomphe du Diable, brûlent les fous pour protéger Dieu.
C'est bien là le fonds des ténèbres. Et il se passe un demi-siècle sans que l'imprimerie y ramène un peu de lumière. La grande encyclopédie juive, publiée dans sa discordance de siècles, d'écoles et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexités de l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grèce réfugiée, n'aident guère; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs sérieux; les principaux ne seront imprimés qu'au siècle suivant.
Ainsi, grandes découvertes, machines, moyens matériels, secours fortuits, tout est encore inutile. À la mort de Louis XI et dans les premières années qui suivent, rien ne permet de prévoir l'approche d'un jour nouveau.
Tout l'honneur en sera à l'âme, à la volonté héroïque. Un grand mouvement va se faire, de guerre et d'événements, d'agitations confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou Luther) les prendra pour lui seul, se lèvera, répondra: «Me voici!»
HISTOIRE
DE FRANCE
AU XVIe SIÈCLE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE
1483-1494
Le 31 décembre 1494, à trois heures de l'après-midi, l'armée de Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit, aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette apparition de la France, entrevoyant chez les _barbares_ un art, une organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.
[Note 14: Pour prendre le vrai point de départ du siècle, il eût fallu d'abord parler de la découverte de l'Amérique. La génération des découvertes fut telle: _celle de Gutenberg éclaira Colomb_, lui mit en main les textes, surtout la phrase décisive de Roger Racon. _L'opinion d'un disciple de Brunelleschi, le mathématicien Toscanelli_, ajouta à ces présomptions historiques l'autorité supérieure du calcul, et, pour ainsi dire, coupa le câble qui tenait encore Colomb au rivage.--Colomb ayant prouvé la rotondité de la terre, _on en conclut qu'elle devait tourner_, comme les phases de deux planètes le faisaient soupçonner, et comme le prouva Copernik, etc.--La découverte de Colomb est le grand fait générateur du temps, celui qui influa le plus à la longue.--Mais les faits initiateurs, ceux qui eurent l'influence la plus immédiate, furent, d'une part, _l'expulsion des 800,000 juifs d'Espagne_, et la dispersion dans l'Europe de cette population industrieuse et civilisée; d'autre part, _les expéditions de Charles VIII et de Louis XII en Italie_, la France italianisée, etc.--C'est par ces deux faits que l'histoire générale doit commencer.
Ceci donné à la méthode, il reste à examiner les sources.--Des livres imprimés, nos chroniques sont extraordinairement ou sèches ou romanesques; souvent ce sont des panégyriques écrits par les domestiques des grandes familles. Il n'y a rien à comparer à Machiavel et à Guichardin. Commines, admirable et exquis, doit toutefois être examiné de près et discuté. C'est un vieillard frondeur, qui _a tâté de la cage de fer_, un conseiller de Louis XI, qui néanmoins s'associe à la réaction féodale contre sa fille.--Ses belles pages démocratiques n'ont pas d'autre sens.--Son procès avec les Thouars est aux _Archives_ (_section judiciaire_).
Les sources manuscrites sont fort pauvres pour ces trente années (1483-1514).--Les collections de la Bibliothèque, riches pour Louis XI, abondantes pour François Ier, surabondantes et débordantes pour les derniers Valois, sont indigentes pour les règnes de Charles VIII et de Louis XII.--Gaignières ne donne rien ou presque rien. Cela étonne surtout pour Louis XII, qui, dans sa guerre au pape, fut obligé de faire un appel continuel à l'opinion.--Il est infiniment probable que le roi, fort timide, et la reine Anne, fort dévote, ont détruit, autant qu'ils pouvaient, la trace de leurs témérités.--Les _Registres du Parlement_ et ce qui reste des archives de la _Chambre des Comptes_ sont encore la principale source.--Dans les actes judiciaires, on a généralement détruit les papiers des Commissions auxquelles on renvoyait la plupart des procès politiques.]
Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de Charles le Téméraire, où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme nationale, organisée sous Charles VII et devenue mobile, qui devait à cette mobilité une action décisive et terrible[15]. Il y avait bientôt un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de l'imiter.
[Note 15: Comparez les Italiens Paul Jove et Guichardin, les Français la Trémouille, etc., et les deux pièces rarement citées du _Voyage littéraire de deux Bénédictins_, t. II, p. 184 et p. 379. La diversité d'évaluation peut tenir à ce que les uns comptent l'armée avant le passage des Alpes, les autres à Florence ou à Rome. Même incertitude sur la force réelle de l'armée de Bonaparte en 1796. Selon sa Correspondance, il avait 45,000 hommes contre 76,000; selon ses Mémoires, 30,000 contre 80,000; selon Jomini 42,000 contre 52,000.]
L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable.
En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.
Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.
Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.
«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»
Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur semblaient des monstres.
Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.
Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des masses de fer.
Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement, non traînés par des boeufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en batterie.
Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les moeurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.
Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition, malgré sa soeur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis XI. À quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un _portrait de Rome_.
Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi malhabiles qu'on l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité, leur bassesse de coeur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.
On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder l'expédition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe, on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.
Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent terrifiés. Une chose était visible: c'est que la France était très-forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué l'impôt, réduit la gendarmerie, elle apparut tout à coup regorgeant de moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers, artillerie, que n'avait nulle autre puissance.
On avait cru, à la mort de Louis XI, que son ouvrage, oeuvre d'art très-pénible, retomberait en poudre. Cette oeuvre, l'unité de la France, avait pourtant sa légitimité naturelle qui devait la perpétuer. L'unité qui naissait dans la décomposition de la tyrannie féodale au XIIIe siècle avait été, il est vrai, brisée de nouveau par la maladresse des rois, qui refirent une seconde féodalité. Louis XI avait expié cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse, écrasé celle-ci à la sueur de son front. Mais était-elle vraiment anéantie, et n'allait-elle pas reparaître?
Il y avait apparence. Lui mort, l'impôt cessa; plus d'argent, plus de Suisses; ils partirent tous. La royauté désarmée, avec un roi de treize ans sous une soeur de vingt, gisait à terre: princes et grands, nobles, clergé, tous accourent, crient, pendent ses domestiques, mais ils ne peuvent ramasser le pouvoir[16]. Le plus vivant encore, après tout, c'était le mort. Et le plus terrible. Il n'y en avait pas un qui ne pâlit et ne claquât des dents, s'il eût reçu à l'improviste un parchemin signé: Loys.
[Note 16: Nos archives possèdent cent trente actes sur le procès d'Olivier le Daim, Coctier et Doyac. Le Parlement procéda contre Olivier avec une violence, disons-le, avec une fureur extraordinaire. Le pauvre diable ne pouvait échapper, ayant contre lui l'évêque de Paris, l'Université, enfin tous ceux qui en voulaient à Louis XI. Son grand crime était d'avoir, par ordre de son maître, emprisonné un greffier et même un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se justifier par aucun ordre écrit. Il fut traité avec une extrême barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un chirurgien fit rapport qu'il était blessé par ses fers. L'arrêt rendu: «Fust mis en délibération si on avertiroit le Roy. Conclu a esté par la cour que le dict arrest sera exécuté _sans aucunement en avertir le Roy_, veues ses lettres,» etc. Le greffier rapporte qu'il mourut avec fermeté, en montrant la plus grande attention pour faire payer ses moindres dettes. _Registres du Parlement, Criminel, reg. 46, 49._]