Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 7
L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites l'ont tuée.
Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les moeurs des moines, la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique, extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.
De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de coeur. Il semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.
Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son _Vaisseau des fous_? J'aime autant les _Danses des morts_ qu'on imprime sous toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins: les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.
De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un choeur du mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules. Le _serpent_, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera désormais le peuple, ou du moins diminuera le choeur trop coûteux des chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête, aux brutales harmonies d'un choeur d'ânes et de taureaux.
Voilà donc l'éducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le catéchisme moins compris encore, il écoute le _serpent_. Son oreille est occupée par ces barbares mélodies. Il écoute, bouche béante, muet, distrait. De son corps, il est ici, il doit y être. Est-il sûr que son esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas répondre. Je gagerais bien plutôt que cet esprit, captif et serf, n'en voltige pas moins aux champs, aux forêts. Croyez-vous donc, idiots, qu'on retienne lié dans un sac l'insaisissable lutin, l'éther de la pensée humaine?
Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est loin, très-loin, partout ailleurs. Où est-il? Au chêne des fées, à la source où, depuis mille ans, on se réunit la nuit. Le croiriez-vous bien? Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous, mes maîtres, l'indépendante tradition des cultes que vous croyez éteints. La belle Diane des forêts, les libertés du clair de lune (puisque le jour est aux tyrans), sont chantées et fêtées le soir. Immuable au fond des sources, au crépuscule éternel des grandes forêts, réside l'Esprit des anciens jours, l'âme vivace de la contrée. Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de Rome et d'autres qui passent. Il ne s'émeut, sachant trop bien que l'homme, dans ses inventions, n'a trouvé rien de plus pur que le cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le coeur inviolé des chênes.
Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen âge. (Voir la _Myth. de Grimm_.) Innocente, je le répète, dans l'instinct d'un coeur simple et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa première inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fées, arbre éloquent qui lui parla de la Patrie?
Tels devaient être les effets du tout puissant retour du coeur vers la consolante mère, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point les vrais simples. Faussés, dévoyés si longtemps par l'effort bizarre d'un art insensé qui veut des enfants scolastiques, des paysans théologiens, ils n'évitent d'être idiots qu'en devenant fous. Un accès de sombre folie éclate en ce siècle; elle va gagnant par l'ennui et le désespoir. Sur la prairie des sorcières revient moins la blanche Diane que le détestable Arimane, l'aîné, le dernier des faux dieux.
§ XIII
La sorcellerie[13].--Résumé.
[Note 13: La sorcellerie a peu d'importance dans les classes élevées, oisives, de moeurs libertines, qui, en tout temps, ont eu de mauvaises curiosités, cherché les mystères obscènes, cru sottement trouver des plaisirs au delà de la nature. Mais elle a beaucoup d'importance, la plus sombre et la plus triste, dans les folies épidémiques du peuple, surtout des campagnes, dans les accès d'ennui et de désespoir qui saisissaient des foules d'hommes, et les menaient, troupeau crédule, à la suite des vieilles hystériques en qui véritablement résidait le mauvais esprit.
Les sabbats des sorciers des villes furent souvent nommés ainsi par l'autorité ecclésiastique, lorsqu'ils n'étaient que des cercles de libres-penseurs, de critiques, de hardis moqueurs du clergé. C'est, je crois, le mot réel de la Vaudoiserie d'Arras.
Dans mes extraits du _Malleus maleficarum_, j'ai eu constamment sous les yeux trois éditions: la première, sans date, qui doit être du XVe siècle, de Paris (_venumdatur vico divi Jacobi_); la seconde, de Cologne, 1520; et la troisième, de Venise, 1576.]
Le bon moine allemand Sprenger, qui a écrit le _Marteau des sorcières_, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a si peu de sorciers et tant de sorcières, pourquoi le Diable s'entend mieux avec les femmes. À cette question il trouve vingt réponses savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a la tête légère, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abîme de sensualité, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus vraies peut-être.
La femme, en ce temps bizarre, idéalement adorée en remplaçant Dieu sur l'autel, est dans la réalité la victime de ce monde sur laquelle tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa _Griselidis_, ne dit qu'une histoire trop commune, la dureté insouciante de l'homme pour le pauvre coeur maternel. L'homme se résignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il résulte de son imprévoyance une fécondité immense, balancée par une immense mortalité d'enfants. La femme, jouet misérable, toujours mère, toujours en deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): «Le fruit soit au Diable!» Vieille à trente ou quarante ans, survivant à ses enfants, elle restait sans famille, négligée, abandonnée. Et dans sa famille même, au dur foyer du paysan, quelle place a la _vieille_? Le dernier des serviteurs, le petit berger, est placé plus haut. On lui envie les morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il faut une loi écrite pour que la mère, chez son fils, conserve sa place au feu.
Elle s'éloigne en grondant, elle rôde sur la prairie déserte, elle erre dans les froides nuits, le fiel au coeur et maudissante. Elle invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en créera. Le diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa mère, sa fiancée, ne veut plus adorer que lui.
Qui eût retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en symboles incompréhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renoncé? Fanée, pauvre, déguenillée, huée des enfants, elle garde une volonté violente, un infini de haines, de désirs bizarres. (Où s'arrête-t-on une fois sorti du possible et lancé dans le désir?) Mais ce qu'elle acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frappé. Elle opère l'avortement que subit la dédaigneuse qui la regarde avec dégoût. Une royauté de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose plus dire la _vieille_. C'est _Madame_, on la salue. La mère lui viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. «La sorcière, en son grenier, a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit: «Choisis, ils sont à toi.»
Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes les routes étant enfoncées, une misérable population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui couvraient tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes d'aussi nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Grâce ou à Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds! Elle avait alors des envies fantasques, étant si puissante, d'être belle, aimée du moins. Elle s'amusait à rendre fous les plus graves personnages. Des moines d'un couvent disaient à Sprenger: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils ont mangé...» désignant le moins appétissant des philtres.
Les sorcières, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très-convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable, où _Dieu permet_ généralement que le Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.
Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens _pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des péchés, succédèrent les _directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie, qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est la sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d'Allemagne, et resta pour un siècle au moins le guide et la lumière des tribunaux d'inquisition.
Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des pèlerins, il en vit deux de Bohême; l'un jeune prêtre, l'autre son père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--À côté de vous. À cette réponse, j'eus peur, et je me reculai. J'envisageai le jeune prêtre et je fus étonné de le voir manger d'un air si modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. Sous lequel? La sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et de relique en relique. À chaque station, exorcisme, fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, si communs en Allemagne, étaient rares en Italie, une vraie curiosité. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les _Malleï_ et autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure démoniaque. Son _Malleus_ dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquît la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence. L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination de terreur.
Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté, semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais la situation de ces princes, les très-grandes inquiétudes que leur donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables. Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Saltzbourg, semblaient minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme. L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles, brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain, auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois sur les sorciers, comme, en 1349 et dans tant d'autres occasions, on l'avait lancé sur les juifs.
Seulement il fallait un homme. L'inquisiteur qui, le premier, devant les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du reste, s'est piquée toujours de choisir très-bien les hommes. Peu soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des agents envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme? D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.
«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et _bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais (dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie grecque, _diabolis_ signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_ (Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»
D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _malè de fide sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très-grande. Si le _maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un hérétique, et tout douteur est un sorcier. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras; et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.
Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections. Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes contraires, saint Thomas, Bible, légendes, canonistes et glossateurs. Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.
Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien! maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église et les canonistes admettent ce motif de séparation!
Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_, le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher, que si malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
C'est partout la même méthode. Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.
Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui eût fabriqué un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les machines propres à mouler ainsi le cerveau humain. L'école de Paris était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et ignorantins, race si prospère et si féconde.
Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature autant que de la raison, siége avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le _Directorium_. Il n'en sort pas. À tout le reste il sourit. Ce n'est pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que le Malin.
J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette déguenillé à l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire ou des hauts déserts des Alpes: voilà les sauvages qu'on présente à l'oeil terne du savantasse, au jugement du scolastique.
Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle jouit visiblement de la terreur de l'assemblée. C'est son maître, c'est son amant. Seulement, c'est un rude maître qui la mène à force de coups. Une fois pleine et gonflée de lui, elle voudrait en vain jeter hors l'hôte terrible, en vain courir; où elle court, elle l'emporte. Comme le malade travaillé du ver solitaire, qui le sent montant, descendant, vivant en lui et malgré lui, elle s'agite parfois furieuse; lui s'en amuse d'autant plus; c'est son jouet, c'est sa toupie; et si elle flagelle le monde, c'est qu'elle est durement flagellée.
Voilà une vieille bien folle, et l'autre ne l'est pas moins. Sots? Ni l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un inquisiteur? Il n'est nullement rassuré lorsque, de sa plus grosse voix, il dit à la vieille; «S'il est si puissant, ton maître, comment ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des chiens, des singes,» etc.
La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir qui n'est pas libre?»
Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin.»--À quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible; il en est cause,» etc.