Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)

Part 6

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S'il y a un monument romain à côté, le contraste est grand. Dans son altière solitude, il regarde dédaigneusement l'éternel raccommodage de son fragile voisin, et cette fourmilière d'hommes qui le fait vivre et qui en vit. Lui, bâti depuis deux mille ans par la main des légions, il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que les Alpes ou les Pyrénées.

Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'était, dit son biographe, un homme d'une volonté terrible, qui avait commencé par apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les mathématiques son harmonie et sa durée. Il avait l'âme de Dante, son universalité d'esprit, mais dominée et guidée par une autre Béatrix, la divine mélodie du nombre et du rhythme visible.

Par elle, il échappa vainqueur à toutes les tentations, spécialement à la sculpture, dont l'attrait viril le retint d'abord. Perspective, mécanique, arts divers de l'ingénieur, voilà la route par laquelle il alla serrant toujours la poursuite de cette Uranie qui imite sur la terre la régularité du ciel et l'éternité des constructions de Dieu.

Jamais il n'y eut un temps moins favorable à ces hautes tendances. L'Italie entrait dans une profonde prose, la matérialité vivante des tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de finance et d'argent. Une religion commençait dans la banque de Florence, ayant dans l'or sa présence réelle, et dans la lettre de change son eucharistie. L'avénement des Médicis s'inaugurait par ce mot: «Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien.»

Brunelleschi vend un petit champ qu'il avait, et s'en va à Rome avec son ami, le sculpteur Donatello. Voyage périlleux alors. La campagne romaine était déjà horriblement sauvage, courue des bandits, des soldats des Colonna, des Orsini. Chaque jour, en ce désert, l'homme se perdait, le buffle sauvage devenait le roi de la solitude. Elle continuait dans Rome. Les rues étaient pleines d'herbe, entre les vieux monuments devenus des forteresses, défigurés et crénelés. Ce n'était pas la Rome des papes, mais celle de Piranesi, ces ruines grandioses et bizarres que le temps, «ce maître en beauté,» a savamment accumulées dans sa négligence apparente, les noyant d'ombres et de plantes, qui les parent et qui les détruisent. De statues, on n'en voyait guère; elles dormaient encore sous le sol; mais des bains immenses restaient, onze temples, presque tous disparus maintenant, des substructions profondes, des égouts monumentaux où auraient pu passer les triomphes des Césars, toutes les sombres merveilles de _Roma sotteranea_.

Pétrarque avait désigné Rome oubliée à la religion du monde, Brunelleschi la retrouva, la recomposa en esprit. Que n'a-t-il laissé écrit ce courageux pélerinage! Presque tout était enfoui. En creusant bien loin dans la terre, on trouvait le faîte d'un temple debout. Pour atteindre cette étrange Rome, il fallait y suivre les chèvres aux plus hasardeuses corniches, ou, le flambeau à la main, se plonger aux détours obscurs des abîmes inconnus.

Le Christophe Colomb de ce monde n'était pas un dessinateur pour se contenter de la forme. Il fit la plus profonde étude du genre des matériaux, de la qualité des ciments, du poids des différentes pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles) des bases énormément larges, et par delà le besoin, à leurs monuments. L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premièrement les voûtes énormes des Tarquins, et, par-dessus, enlèverait le Panthéon à trois cents pieds dans les airs.

Il revint et demanda à achever la cathédrale de Florence, dont l'architecte était mort après avoir seulement jeté les fondations en terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait la question. Dans cette affaire difficile, le génie n'était pas tout. Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'écouter les ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine diplomatie qu'il n'eût fallu pour régler toutes les affaires de l'Europe.

Son coup de maître fut de dire qu'il fallait préalablement qu'on fît venir de partout les grands architectes, surtout les maîtres allemands, qu'on n'eût pas manqué de lui opposer, s'il ne les eût appelés lui-même. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en une fois. Convoqués, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le génie des formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient opéré jusque-là par tâtonnements, fortifiant les appuis extérieurs, selon la poussée des murs. L'enfant se tenait debout, mais à condition d'être soutenu par la lisière paternelle. C'est fort tard qu'ils ont calculé, seulement au XVe siècle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui soit antérieur à ce congrès architectural de Florence, réuni en 1420.

Là, placés au pied du mur et sommés de se passer de leurs soutiens extérieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui ultérieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dôme. Tel était cet art sans art dont on faisait tant de bruit.

Non-seulement ils employaient toute sorte d'étais visibles; mais, comme me l'a montré l'architecte actuel d'une de nos cathédrales, dans l'ornementation même, les parties les plus hasardées étaient soutenues par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire que ce fer s'oxydait bientôt, et qu'il fallait une réparation continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succédaient, sans être jamais plus solides.

Il s'agissait de faire pour la première fois une construction durable qui se soutînt elle-même et sans secours étrangers.

Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les juges se mirent tout d'abord du côté des impuissants. Tous rirent. Il fut convenu qu'il était fou. On le dit; le peuple le crut, et on disait en le voyant passer: «C'est ce fou de Brunelleschi.»

Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir: «Eh bien, montre-nous ton modèle.» Ils l'auraient copié sans doute. À ces malicieux ignorants, Brunelleschi répliqua par un argument digne d'eux, il tira un oeuf de sa poche: «Voilà le modèle, dit-il, dressez-le...» Et, personne n'y réussissant, il le casse et le fait tenir. Tous crient: «Rien n'était plus simple!--Eh! que ne vous en avisiez-vous?»

Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout à la fois l'héroïsme et l'art, l'oeuvre et le martyre du génie. Il vainquit, à condition qu'il subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres difficultés lui vinrent. Ses ouvriers le quittèrent. Il en fit. Il apprit à tous leur métier, aux maçons à maçonner, aux serruriers à forger, etc. Il eût échoué cent fois, s'il n'eût été soutenu dans le détail par cette étonnante universalité qu'il avait de bonne heure acquise et subordonnée au grand but.

Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement, comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne, riant de leurs craintes, et disant: «Cette masse elle-même ajoute à la solidité.»

Voilà donc la forte pierre de la Renaissance fondée, la permanente objection à l'art boiteux du moyen âge, premier essai, mais triomphant, d'une construction sérieuse qui s'appuie sur elle-même, sur le calcul et l'autorité de la raison.

L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du beau et du vrai.

Profondes religions de l'âme!

«Où voulez-vous être enterré?» demandait-on à Michel-Ange, qui venait de bâtir Saint-Pierre. «À la place d'où je pourrai contempler éternellement l'oeuvre de Brunelleschi.»

§ XI

Élans et rechute.--Vinci.--L'imprimerie.--La Bible.

L'héroïsme encyclopédique qui veut embrasser toute chose semble le génie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout était divisé; il y avait des peintres, des orfèvres, des sculpteurs, des architectes. L'art est quelque temps général, mêlé et marié de tous les arts. Cela dure un demi-siècle, jusqu'à Vinci, génie vraiment universel de tout art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais Raphaël et les autres grands maîtres du XVIe siècle se concentreront dans un art.

Ce qui étonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'oeuvre qui fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a peu d'influence, est peu imitée. En présence de cette victoire de la Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier effort; il apprend à calculer et dresse la flèche de Strasbourg. Fatigué dès ce moment, il s'enfonce dans l'impénitence; loin de songer à s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur, du brodeur, frisures, guipures. La coquette église de Brou, défaillante à sa naissance, demande tout d'abord des réparations; Saint-Pierre même, oeuvre sublime du plus grand disciple de Brunelleschi, rappellera les formes du maître, mais non son robuste génie. Ce dôme admirable sera contrebandé, appuyé du dehors; il ne se tient pas de lui-même.

La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck, à l'énergique créateur et générateur, à l'homme succède une femme, Hemling, qui peint au clair de lune, et qui s'est si bien exprimé à l'hospice de Bruges, où on le voit en bonnet de malade.

Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut supposer que l'élan de la Renaissance était décidément donné, c'est lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complet, équilibré, tout-puissant en toute chose, qui résumait tout le passé anticipait l'avenir, qui, par delà l'universalité florentine, eut celle du Nord, unissant les arts chimiques, mécaniques, à ceux du dessin. On entend bien que je parle de Léonard de Vinci.

«Anatomiste, chimiste, musicien, géologue, mathématicien, improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre, précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire dans la théorie de l'unité, il se souvient qu'il est peintre, et il veut appliquer à l'art humain le dessin du créateur dans l'unité des organisations.» (Quinet, _Rév. d'Italie_.)

Le Moyen âge s'était tenu dans une timidité tremblante en présence de la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la campagne lui apportant une espèce d'écusson de bois pour y mettre des ornements, il le leur rend paré d'un monde d'animaux repoussants, terribles, combiné en un monstre sublime qui attirait et faisait peur. Même audace dans ses Lédas, où l'hymen des deux natures est marqué intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours, et toute la création retrouvée parente de l'homme.

Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté, les défaillantes figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds de la Vierge du Moyen âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses contemporaines, il y a plus d'un millier d'années.

Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte, maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit, m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent.

Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à deux moments différents. «Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature naissante: il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des dieux.

«Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur: un regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit nouveau qui cherche la science et s'écrie: _Je l'ai trouvée!_» (Quinet). C'est le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc. Ironie si légitime, que vous reverrez victorieuse, décidément reine du monde, dans les dialogues voltairiens de Galilée.

Il n'y a à dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades. Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le Bacchus et le saint Jean, ces âpres prophètes de l'esprit nouveau, en souffrent, en sont consumés. Vous le voyez à leurs regards. Un désert les en sépare, avec cent mirages incertains. Une étrange île d'Alcine est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la croyiez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci lui-même, le grand maître de l'illusion, fut pris à son piége; longues années il resta là sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile, fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.

Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican, faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent, ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années, Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la spécialité de Géricault.

Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts, de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et de l'aplatissement du XVe siècle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes, les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade; pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit, étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette diversité infinie, changeante. _On aurait voulu un symbole_, on eut une encyclopédie. _On aurait voulu un type_, simple, applicable, qu'on pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant, n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus que Jésus.

De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires (par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait immobile et ne prenait rien.

§ XII

La farce de Patelin.--La bourgeoisie.--L'ennemi.

L'oeuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de _Patelin_, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà nous avait donné le _Chant de Roland_.

Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins expressif. Fait pour un âge de fripons, _Patelin_ en est le _Roland_, la _Marseillaise_ du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile, il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet, pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que _Bè_!

Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du marchand, il ne puisse devenir escroc.

L'éditeur veut que _Patelin_ ait pour auteur l'écrivain auquel nous devons le roman le plus répandu du siècle, le _Petit Jehan de Saintré_. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire l'abaissement de la noblesse aussi bien que _Patelin_ a exprimé la bassesse du peuple et de la bourgeoisie.

C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un prince, oeuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le goût des _Racines grecques_. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ. Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice, cette maîtresse adorée.

C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent. De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique, l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde, servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une noblesse.

Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée, l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et plein d'avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Coeur, marchand d'esclaves, commerçant aux pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant _coeur_ rien d'impossible.»

Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.

Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur, avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure, équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage implique presque infailliblement celle de l'âme.

Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au besoin et pèsera lourdement sur lui.

Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.

C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête. L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.