Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 5
Ce grand enseignement était l'alpha de la Renaissance. Il circula dès lors comme un Évangile éternel. Plusieurs l'enseignèrent dans les flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: «_Quod doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi._»
§ IX
L'évangile héroïque.--Jean et Jeanne.--Efforts impuissants.
Le premier mot de la Renaissance était dit, et le plus fort. Toutes ses tentatives ultérieures, celles même du XVIe siècle, sont relativement rétrogrades. L'originalité de génie et d'invention, la grandeur des caractères, ne feront rien à cela, jusqu'au XVIIIe siècle. La porte a été ouverte et elle a été fermée. Tout ce qu'on essayera maintenant, pour s'affranchir du Moyen âge, se fait lentement, à grand'peine, et avec peu de succès. Pourquoi? C'est que ces efforts se font dans le cadre même du système dont on veut sortir. On le veut, on ne le veut pas. On en sort, et l'on n'en sort pas. Joachim de Flore lui-même s'excuse, repousse bien loin l'idée d'Évangile éternel. À qui offre-t-il son livre? Au pape même qu'il anéantit. Dante qui, cent ans après, a levé le sceau des trois mondes, humanisé le Moyen âge par la force de son coeur, il le détruit dans un sens, mais dans l'autre il le consacre, lui prêtant, par son génie, un nouvel enchantement[10]. Luther même, au XVIe siècle, dans son élan héroïque, «dans son mépris magnifique et de Rome et de Satan,» vous croyez qu'il va démolir le passé de fond en comble. Point du tout. Il veut un passé plus antique, et par saint Paul il prétend y retourner.
[Note 10: Dans son cours sur Dante, récemment publié par M. Mohl, M. Fauriel établit fort bien que le grand poète théologien ne fut jamais populaire en Italie. Les Italiens de ce temps, qui étaient des hommes d'affaires et succédaient partout aux juifs, ne retinrent du poème que quelques vers satiriques. Du reste, la parfaite conformité de la théologie de Dante à celle de saint Thomas leur fit oublier tout à fait l'audace extraordinaire de la déification de la femme, d'une dame morte récemment et que tout le monde connaissait. On sentit si peu la portée d'une telle nouveauté, qu'on fit des leçons dans les églises sur la _Divine Comédie_. L'Église enseigna gravement l'apothéose de madame Béatrix de Portinari. M. Fauriel, avec un parfait bon sens, prouve qu'il ne s'agit nullement d'une allégorie ni d'un mysticisme amoureux, mais très-positivement d'amour.]
Spectacle extraordinaire, étrange, auquel il faut bien s'arrêter. Dans ces âges de fer et de plomb, de 1300 à 1500, la Providence prodigue les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanité et ne la réveille pas. _Ferreus urget somnus._ Dieu ne sait plus que croire de sa création.
Voyez vous-même. En 1300, l'oeuvre la plus inspirée, la plus calculée du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentrée, la _Divine Comédie_, passe et n'a nulle action. Florence, qui à ce moment succède partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a bien autre chose à faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le _Décaméron_. Le grand poème théologique est renvoyé à saint Thomas, à l'École et à l'Église, aux prédications du dimanche.
Pétrarque, bien plus populaire, échoue dans son pieux effort d'exhumer l'antiquité. Il attire les maîtres grecs, mais ils n'ont point d'écoliers. Ombre errante d'un monde détruit, lui-même va rejoindre ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homère qu'il baisait et ne pouvait lire.
Les vrais restaurateurs de Rome, zélateurs de l'ancien Empire, c'étaient nos légistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du _salus populi_, attesté contre les papes, l'est bientôt contre les rois. Les Marcel et les Artevelde croient fonder la République sur la base de la bourgeoisie. Celle-ci se dérobe et s'efface, s'aplatit, et tout s'écroule.
Née hier à peine du peuple, elle le voit avec épouvante dans sa première apparition. La révolution de Paris ne veut avoir rien de commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frémit, en a horreur. Ce Lazare ressuscité est tellement défiguré, que tout fuit à son approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en avoir compassion.
Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais grande et sainte, prélude d'unité fraternelle. Le génie de chaque nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides tentatives, par un premier bégayement, ce mystère d'unité: _Patrie!_
L'Italie commençait à parler le même idiome; aux dialectes effacés succédait la langue du _si_. La France dénouait la sienne dans Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son Verbe à l'Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss, avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa patrie et sa langue.
Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'écrivant la vue se trouble et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire, l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse trop sur notre coeur? Ou bien ton point de départ, la Passion douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les larmes?
Le monde, abreuvé de légendes et de faux miracles, vit le vrai et le réel, un miracle sûr, ne le sentit pas.
Quelle légende pourtant, quelle fable se soutient devant cette histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels de l'Occident, héros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?
Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage éprouvé par la vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif, repoussé, accepté. C'est un martyre actif, voulu, prémédité, une mort persévérante de blessure en blessure, sans que le fer décourage jamais, jusqu'à l'affreux bûcher.
L'Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l'_Imitation_, nous dit: «Fuyez ce méchant monde.» L'Évangile héroïque (un livre? non, une âme) nous dit: «Sauvez ce monde, combattez et mourez pour lui.»
Et quel est ce révélateur, cet étonnant martyr qui prêche de son sang à travers les épées? C'est cette fille qui filait hier près de sa mère, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est son coeur, et dans son coeur est sa lumière[11].
[Note 11: J'ai conté deux fois la légende de Jeanne d'Arc dans mon _Histoire de France_ et dans un des volumes de la Bibliothèque des chemins de fer. Voir les _Pièces du Procès_ dans l'excellente publication de M. Jules Quicherat.--M. Bonnechose a rendu le service essentiel de traduire les _lettres de Jean Huss_, M. Alfred Dumesnil de les dater et de les interpréter, de replacer dans la lumière un si grand événement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et tellement le héros du peuple! est un des précurseurs directs de la Révolution, autant et plus que de la Réformation. Âme sainte et tendre coeur, il n'a rien enseigné au monde, rien que ce qui est tout, le grand mystère moderne, le banquet de la Révolution: _La coupe au peuple!_ (C'est le cri des Hussites.) Communion circulaire des égaux de la table ronde, sans prêtre, et la table est l'autel. À la sombre ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes humaines, succède la joie vraie de tous unis en l'Un, la communion fraternelle au libre sein de Dieu, dans l'éternelle Raison et la bonté de la Nature.]
Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié. Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: «Le sang de France!» La France naîtra de cette larme.
Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance sublime qui confond les docteurs, l'autorité de la voix intérieure, le droit de la conscience.
Le monde va tomber à genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel? Détrompez-vous. Quand le bûcher s'allume, quand l'antique légende, que tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la reconnaît, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux nôtres, aux grands morts de la liberté.
Ô génération malheureuse! Âge désespéré qui vit sans voir! Est-ce donc l'excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre, qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, même avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient envahi le siècle, disons mieux, un néant! Maîtres jaloux du peuple, ses prétendus éducateurs n'avaient formé qu'un peuple d'ombres. La stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le Moyen âge, en s'en allant, laissait derrière lui un désert.
Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam, quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut anéanti. Combien moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'Évangile héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution?
Il s'était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort. Car une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous goûtons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce peuple: _deux Frances en une_, deux peuples, peu amis, de culture diverse et contraire. Aux pires siècles du Moyen âge, quand tous, peuple et barons, chantaient les mêmes chants, et le _Dies iræ_, et le chant de Roland, il y avait, certes, de dures différences sociales, pourtant quelque unité d'esprit. Vers le XIIe siècle, les hautes classes voulant des chants à elles, une littérature raffinée, le clergé a gardé le peuple et s'est couché dessus, se chargeant seul de lui. Malheur à qui y eût touché! Ce nourricier, comment l'a-t-il nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en bas, morne, abandonné, restait le peuple. La distance a grandi toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est nulle ici. Le XVIe siècle n'a point rapproché les deux peuples, et le fastueux XVIIe les a encore plus séparés. Quel paysan connaît Molière? Et que connaît-il? Rien du tout.
§ X
L'architecture rationnelle et mathématique.--La déroute du gothique[12].
[Note 12: On écrira un jour l'histoire d'une curieuse maladie de notre temps, la manie du gothique. On en sait le premier et ridicule commencement. M. de Chateaubriand, au Val aux Loups, près Sceaux, hasarda de bonne heure une très-grotesque imitation. La chose resta là vingt-cinq ans. En 1830, Victor Hugo la reprit avec la vigueur du génie, et lui donna l'essor, partant toutefois du fantastique, de l'étrange et du monstrueux, c'est-à-dire de l'accidentel. En 1833, dans mon second volume, j'essayai de donner la loi vivante de cette _végétation_; Goethe avait dit _cristallisation_. Mon trop aveugle enthousiasme s'explique par un mot: nous devinions, et nous avions la fièvre de la divination. Les textes qui ont éclairci le sujet n'étaient pas publiés.--Le clergé, dans ces premiers temps, était fort éloigné de tout cela, indifférent, peu bienveillant, comme à toute nouveauté; l'abbé Pascal protestait encore contre le gothique. Peut-être n'eût-il pas été amnistié si les jeunes architectes, bien plus intelligents, n'eussent entrepris de faire entendre aux prêtres qu'on pouvait faire de cela _une affaire_. La presse, qui va vite, avait beau oublier la chose, les architectes ne l'oubliaient pas. Ils couraient chez Hugo, venaient aussi chez moi, cultivaient tous les gens de lettres. Nous étions un peu étonnés de leur fanatisme pour _nos doctrines_; nous ne comprenions pas. Voici en réalité ce qui se passait. Les hommes de gouvernement, se sentant si isolés dans la nation, tendaient la main au clergé et voulaient s'entendre avec lui. (Voy. les articles de M. Guizot dans la _Revue française_.) Mais s'entendre sur quoi? Que voulait le clergé? Nos enfants, notre avenir, l'enseignement. Le gouvernement eût voulu le contenter à moindre prix, lui livrer l'art, les monuments. Voilà ce que saisirent merveilleusement les architectes hommes de lettres. Ils coururent des uns aux autres. Le côté facile était le gouvernement, le difficile était le clergé. Il ne se soucie guère, au fond, de ces vieilles masures; à toutes les avances gouvernementales, il disait sèchement: «Gardez vos pierres, donnez-nous les écoles.» Les artistes, pourtant, lui firent comprendre l'importance de la clientèle populaire d'ouvriers qu'il allait acquérir dans toutes les villes. Ce qu'on lui proposait, c'était tout bonnement une clef du Trésor, une plume pour écrire lui-même au budget ce qu'il daignerait recevoir. Dix millions pour Sainte-Clotilde, vingt sans doute pour Notre-Dame, trois ou quatre pour Saint-Denis; combien pour Saint-Germain-des-Prés! et pour cent autres églises! Le gouvernement lâcha tout. Les villes lâchèrent tout. Les plus obérées votèrent des sommes énormes pour ajouter aux dons de l'État. Rouen (d'un si terrible octroi, avec ses tisserands à dix sous par jour, dans une telle cherté des denrées) vota trois millions pour gâter Saint-Ouen!--Pendant que l'alliance du gouvernement des bourgeois avec le prêtre et le maçon se consommait, portait ses fruits, nous autres, gens de lettres, nous regardions plus attentivement l'objet de notre enthousiasme. De savantes études se publiaient. M. Vitet établissait, dans sa _Cathédrale de Noyon_, que les oeuvres gothiques, que nous avions crues anonymes, furent bâties par des gens connus, par des francs-maçons, _laïques et mariés_.--M. Vinet, dans ses très-beaux articles du _Semeur_, manifestait la crainte que l'âme religieuse ne se prît à ces pierres, et que, tout occupée du matériel, elle n'oubliât trop le moral; il citait le mot de Jésus aux disciples qui admirent le peuple: «Est-ce là ce que vous regardez?»--Les années 1843-1845, la lutte du Collége de France contre les jésuites, furent un réveil de la critique. Le _Journal des Débats_ fut contre le clergé, et le gouvernement n'osa trop le soutenir. En 1846, l'Académie des beaux-arts, par l'organe de M. Raoul-Rochette, lança un manifeste contre le gothique. Grand trouble chez les architectes alors en plein cours de travaux; leur fortune périclitait. M. Violet-Leduc, homme d'esprit autant qu'artiste distingué, trouva vite le mot sauveur de la situation, le mot _national_. «C'est l'architecture _nationale_ qu'on attaque,» dit-il.
Un nouveau champion entra alors en lutte, intrépide jeune homme qui se jeta entre les Grecs et les Gothiques, et leur dit: «Assez d'imitations! _Essayez d'inventer._ Finissons cette mascarade d'édifices d'autres pays et d'autre âge, ce carnaval de pierres!» Ce jeune homme était Laviron. Ses deux brochures (_Revue nouvelle_, 1846-7) mériteraient bien d'être réimprimées. Pleines de force et de sens, elles tranchaient la question et ne laissaient point de réplique. On se garda d'en faire. On alla son chemin. Chacun le sien, les uns vers la fortune, et Laviron vers Rome, où il devait mourir (on sait comment).--Huit ans se sont passés (1847-1855) sans polémique; les Gothiques, complétement rassurés et maîtres du terrain, vont de la truelle, de la plume, vont hardiment. N'ont-ils pas imprimé ces jours-ci que le gothique _est l'art calculateur_? Insigne maladresse de fixer l'attention sur le point faible! Le plus simple bon sens indique _que le calcul était de luxe dans un art qui, soutenant ses constructions sur des appuis extérieurs, était toujours maître de fortifier_ ces contre-forts, ces arcs-boutants, ces béquilles architecturales, pouvant y ajouter à volonté, selon qu'il découvrait ses fautes et ses faiblesses. Cet art calculait peu d'avance, par la raison très-simple qu'il pouvait toujours réparer. Nos Gothiques ne diraient point ces choses imprudentes s'ils savaient à quel point leur théorie est minée, porte en l'air. Pendant qu'ils triomphent de dire et font la roue, la modeste _École des chartes_ a ruiné de fond en comble, par des textes irrécusables, ce système tout littéraire. Le jour où ces textes seront imprimés, les Gothiques chercheront en vain un contre-fort pour l'étayer; tout tombera. M. Jules Quicherat leur prouvera, par les archives du Rhin et de Paris, par le témoignage même de ces maîtres anciens dont ils se disent les disciples: 1º que l'art gothique n'a calculé que tard, _in extremis_, au XVe siècle; des pièces officielles, authentiques, établissent qu'alors seulement, trente ans après Brunelleschi, ils élevèrent la flèche de Strasbourg (1439), faussement attribuée à Erwin;--2º par d'autres preuves non moins sûres, M. Quicherat démontre que, si les églises gothiques subsistent encore, c'est qu'elles ont été l'objet d'un continuel raccommodage. Ce sont d'immenses décorations qu'on ne soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent, parce qu'elles changent pièce à pièce; c'est le vaisseau de Thésée. Notre-Dame a subi en 1730 une restauration presque aussi forte que celle d'aujourd'hui. Sa grande rose, qu'on croyait du XIIIe siècle, descendue dans l'église, a laissé lire sur sa membrure aux antiquaires déconcertés quatre chiffres _arabes_, donc très-modernes. M. Quicherat y a lu de ses yeux: 1730.--La restauration actuelle sera-t-elle la dernière? Nullement. D'autres viendront, amis plus réels du gothique et qui tiennent au style, au caractère, à la date du monument; ils effaceront les mélanges qu'on se permet en ce moment; ils ne laisseront pas les coquetteries de Reims sur Notre-Dame de Paris, ils en ôteront des clochetons surajoutés et rétabliront cette église dans l'austérité de Philippe-Auguste. Combien de millions faudra-t-il alors? Je ne puis le dire. Je crois seulement qu'avec le prix de deux restaurations de Notre-Dame on eût fondé une autre église plus vivante et plus selon Dieu: renseignement primaire, l'éducation universelle du pauvre.]
Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu dans l'art, et cela pour deux raisons.
_La voie théologique semblait décidément fermée._ Les réformateurs de l'Église, les Pères du concile de Constance, un Gerson! brûlèrent vivant le fervent chrétien dont la foi différait si peu de la leur! Pour une dissidence extérieure, les partisans de Jean Huss furent voués à l'anathème, comme l'avaient été ceux qui renversaient l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée et toute la terre appelée à son extermination. Exemple inouï, terrible, des férocités de la peur. Gerson, à qui l'on attribuait l'_Imitation de Jésus_, n'aurait pas trempé ses mains dans le sang du juste s'il n'eût cru en faire un ciment pour réparer cette ruine croulante de l'Église, cette voûte lézardée qu'il suait à soutenir et qui s'affaissait sur lui.
_C'était par des voies indirectes qu'on pouvait accélérer la fin du Moyen âge_, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et devenait plus cruel en touchant à sa dernière heure. La voie de la science était fermée depuis la persécution de Roger Bacon et d'Arnauld de Villeneuve. Mais l'art était moins surveillé. Les tyrans sentaient peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les libertés diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait donner à l'affranchissement littéraire et philosophique.
Notez que, si le vieux système faisait encore grande figure, c'était dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son oeuvre et son fruit. Quand un système religieux s'est emparé de toute chose, chaque énergie productrice des activités de l'homme semble inspirée de ce système, et on lui en fait honneur. Déjà cependant Giotto, le grand peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrés, avait montré, par un coup inattendu d'audace, combien en réalité il était libre de la vieille inspiration. Il avait laissé les types consacrés, les insipides et muettes figures du Moyen âge, pour peindre ce qu'il voyait, d'ardentes têtes italiennes, de belles et vivantes madones, qu'il entoura de l'auréole et mit hardiment sur l'autel. Changement immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur à l'oeuf, fait flamboyer la vie dans cette brûlante peinture qui pâlit l'autre et l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir près de la scolastique.
Là pourtant n'était pas vraiment le combat décisif de l'art. Le coeur de l'art chrétien, sa poésie, sa prétention d'effacer les âges passés, était dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe siècles) avait été adoptée au XIIe par les francs-maçons, combinée avec génie dans des monuments sublimes. Cette révolution laïque, qui enleva l'architecture aux mains des prêtres, n'en faisait pas moins leur orgueil. L'Église s'y croyait invincible. À qui contestait sa logique ou mettait sa légende en doute, elle répondait en montrant cette légende de pierre, le miracle subsistant de ces voûtes improbables. Elle disait: «Voyez, et croyez.»
La tradition mystérieuse des maçons gothiques semblait au XIVe siècle exister surtout sur le Rhin. Elle y était venue tard, mais elle y avait fait école. Elle y dressait le monument d'ambition infinie où plusieurs ont voulu voir le type définitif de l'art, l'inachevable cathédrale de Cologne. L'Italie même ne semblait pas contester la primatie des loges maçonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur rendait hommage, et le duc Jean Galéas ne crut, dit-on, pouvoir, sans leur secours, fermer les voûtes de Milan.
Cette papauté des francs-maçons, cette infaillibilité qui les constituait en une espèce d'Église d'art, cliente de l'Église théologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda d'un oeil sévère ces fantasques constructions, contesta leur solidité, et contre leur orthodoxie fragile bâtit la durable hérésie qui maintenant est la foi de l'art.
Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le sacro-saint nombre trois, le mystérieux nombre sept, étaient soigneusement reproduits, en eux-mêmes ou dans leurs multiples, pour chaque partie de ces églises. «Remarquez-bien, disait-on, ces 7 portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-même est 3 fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est-à-dire 18 fois 12, encore un multiple de 3, etc. Bâtie sur 3 et sur 7, cette église est très-solide.» Pourquoi donc alors tout autour cette armée d'arcs-boutants, ces énormes contre-forts, cet éternel échafaudage qui semble oublié du maçon? Retirez-les; laissez les voûtes se soutenir d'elles-mêmes. Tout ce bâtiment, vu de près, communique au spectateur un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducité précoce. On s'inquiète, on est tenté, le voyant chercher tant d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.
Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des hivers? Les appuis qui font sa solidité. Vous diriez d'un faible insecte montrant, traînant après lui un cortége de membres grêles, qui, blessés, le feront choir. Une construction robuste abriterait, envelopperait ses soutiens, garants de sa durée. Celle-ci, qui laisse aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins; je n'appelle pas autrement les villages de maçons que je vois établis au pied de ces édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs nombreux enfants, réparateurs héréditaires de cette existence fragile qu'on refait si bien pièce à pièce, qu'au bout de deux ou trois cents ans pas une pierre peut-être ne subsiste de la construction primitive.