Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 4
[Note 8: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres, d'autres se tournèrent vers la bagatelle du monde, le néant de cours (_nugis curialibus_); c'est ce que fit Jean lui-même, esprit léger, agréable et sceptique, qui devint le client, l'ami du pape Adrien IV; mais d'autres, plus sérieux, partirent pour Salerne ou pour Montpellier. (_Métalogicus_, c. III.) Là s'abrita la foi. Ces sanctuaires de la science reçurent les croyants de la Nature et du Créateur oublié. De l'autel du Fils ils se réfugièrent à l'autel du Père, du Dieu qui crée la vie, qui la conserve et la guérit par tous les arts conservateurs. Tandis que l'Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l'Orient et l'Espagne arabe et juive le contemplaient en son fécond soleil, dans sa puissance créatrice qui verse ses dons à torrents. L'Espagne est le champ du combat. Où paraissent les chrétiens, paraît le désert; où sont les Arabes, l'eau et la vie jaillissent de toutes parts, les ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le champ de l'intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des Comptes attendit au XVIIe siècle pour adopter les chiffres arabes, sans lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait au monde le plus riche présent dont aucun génie de peuple ait doué le genre humain. Si les Grecs lui ont donné le mécanisme logique, les Arabes lui ont donné la logique du nombre, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable instrument des sciences.
Et combien d'autres choses utiles! la distillation, les sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, l'idée de la lithotritie, etc., etc. (Voy. Sacy, Sédillot, Rainaud, Viardot, Libri, Renan, Amari, pour la Sicile et les rapports de Frédéric II et des Arabes.) Certes, le peuple qui, aux VIIIe et IXe siècles, donna les modèles admirables de l'architecture ogivale, fut un peuple d'artistes. Le contraste apparaît frappant entre eux et leurs sauvages voisins du Nord, dans le poème du _Cid_. La chevalerie alors est au Midi, la douceur, la délicatesse, la religion de la femme et la bonté pour les enfants. C'est ce qu'avouent les chrétiens mêmes (Ferreras, ann. 1139.) Je n'en citerai qu'un trait, mais charmant, et bien propre à toucher le coeur. Dans cette guerre exterminatrice qui déjà avait fait du paradis de Cordoue un désert, la croisade était parvenue au royaume de Grenade, et les _gastadores_, brûlant tout, coupant tout, plantes, arbres, vignes, faisaient consciencieusement leur oeuvre de faim. Un vaillant chef arabe sortit de la ville sans doute pour ramasser des vivres. Dans une prairie, hors du camp des chrétiens, il trouva une troupe d'enfants, fils des grands seigneurs espagnols, qui jouaient en sécurité. Il les caressa du bois de sa lance, et dit: «Allez, petits, allez trouver vos mères.» On s'étonnait. «Que voulez-vous? dit-il, je n'ai pas vu de barbes.» (Circourt, _Histoire des Mores Mudejares_, I, 312; Viardot, _Mores d'Espagne_, I, 351.) Je parlerai des Juifs à la fin du volume.]
Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen âge. Remarquez que pendant quinze siècles, Dieu le Père, Dieu le Créateur, n'a pas eu un temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe siècle, est absolument absente (Didron, _Histoire de Dieu, approuvée par l'archevêque de Paris_). Au XIIIe siècle, il se hasarde de paraître à côté du Fils. Mais il reste toujours inférieur. Qui s'est avisé de lui faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste avec sa longue barbe, négligé et solitaire. La foule est ailleurs. On le souffre; le Fils et la Vierge, maître de céans, ne l'expulsent pas de l'Église. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui garde pas rancune. Car enfin il a été juif. Et qui sait si ce Jéhovah est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils sont croyants de Dieu le Père, et qu'en récompense il leur verse les dons de sa création.
Création, production, industrie de Dieu, industrie de l'homme, tous mots de sens peu favorables et mal sonnants au Moyen âge. La force génératrice, naïvement mise sur l'autel dans les anciennes religions, fait scandale dans celle-ci, pâle et blême religieuse devant qui on ose à peine parler de maternité. Si la mère est sur l'autel, c'est comme vierge. La mère n'est pas mère; le fils n'est pas fils. «Quoi de commun entre vous et moi?» Le père est-il père? non pas; nourricier et rien de plus. Les noëls du Moyen âge, implacable pour la modeste et souffrante image de Joseph, en font leur risée[9].
[Note 9: On se trompe entièrement sur le caractère qu'a la famille du Moyen âge dans l'idéal et dans le réel.
_La mère est-elle mère? le fils est-il fils?_ ni l'un ni l'autre. Elle ne l'élève pas; il est au-dessus d'elle. L'enfant idéal est docteur et prêche en naissant. L'enfant réel, qui naît damné par le péché originel, est élevé comme damné, à force de coups. (Luther avait le fouet cinq fois par jour.)
La femme, n'ayant point le caractère de mère qui fait son équilibre, devient une vision (la Béatrix du Dante) ou la triste réalité de Boccace, la pauvre Griselidis. Griselidis aime et regarde en haut, et elle épouse un chevalier qui s'amuse à briser son coeur, si bien brisé qu'elle ne défend pas même son enfant, qu'elle est dénaturée, n'est plus mère, n'est plus femme.--Béatrix n'est pas moins contre nature. Elle regarde en bas, élève l'homme inférieur, l'initie; mais à quoi? à la lumière stérile, sans fécondité, sans chaleur. Il en reste aux pleurs, aux regrets.--Dans le réel, c'est la dame féodale qui élève son page. L'élève-t-elle, tombe-t-elle avec lui? Voir le Petit Jehan de Saintré. Le mariage est condamné dans toute la Société féodale comme lien inférieur. Là, comme dans l'idéal religieux de la famille, il n'y a pas de famille, parce que le père et l'époux manque. L'époux n'est pas l'époux du coeur. Le père n'est pas le père, n'étant pas l'initiateur. L'initiateur, c'est l'étranger, la pierre d'achoppement et le brisement du foyer.
Le Moyen âge est impuissant pour la famille et l'éducation autant que pour la science. Comme il est l'_anti-nature_, il est la _contre-famille_ et la _contre-éducation_.]
L'Ormuzd créateur de la Perse, le fécond Jéhovah des Juifs, l'héroïque Jupiter de Grèce, sont tous des dieux à forte barbe, amants ardents de la nature ou promoteurs énergiques des activités de l'homme. Le doux et mélancolique Dieu du Moyen âge est imberbe, et reste tel dans les vrais siècles chrétiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prêté la barbe jusqu'au rude âge féodal. La barbe génératrice! à quoi bon, pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour mourir demain? Toute activité productive doit cesser. «Voyez les lis, ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vêtus que vous.» Ainsi finit le travail. «À César ce qui est à César.» Toute patrie finit dans l'Empire. «Ni Grec, ni Romain, ni barbare.» L'Empire s'écroule, le barbare entre. Saint Paul même, démentant hardiment la loi Julia, tolère à peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manière la plus froide, les époux se séparant d'un commun accord, lui moine, elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'idée de la séparation.
Voilà la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benoît cultive un moment la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une dérogation forcée à l'inertie légitime. Tout bientôt rentre en son repos.
Comment la chaîne des temps allait-elle continuer? La course éternelle du monde, où, comme aux fêtes d'Athènes, «tous se passent le flambeau de la vie,» (_et quasi currentes vitaï lampada tradunt_), n'était-elle pas finie? N'était-ce pas fait de ce sublime choeur? Les dieux de la beauté, brisés, étaient enfouis dans la terre. Les manuscrits brûlés, perdus. Constantinople, elle-même, sous l'Isaurien iconoclaste, faisait aux muses la même guerre que faisait Grégoire le Grand. Le jour s'était vu où l'humanité ruinée, pauvre veuve, eut son dernier patrimoine réduit à une phrase de Porphyre dans la traduction de Boëce! L'occasion était belle pour renoncer à toute science, pour embrasser une bonne fois l'imbécillité. Pascal n'eût eu que faire de dire son mot pieux: «Abêtissez-vous.»
Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire: «Heureusement les moines étaient là, religieux conservateurs de l'antiquité, ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons bénédictins copiaient, multipliaient les livres.» Et voilà justement où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux, la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers de l'inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité.
«Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grâce de visiter la fameuse bibliothèque. Un moine me dit sèchement: «Montez, la porte est ouverte.» Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait sur la fenêtre; les livres dormaient sur les bancs dans une épaisse poussière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux uns, il manquait des cahiers; à d'autres, on avait coupé des feuillets pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux, et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que ses frères, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de petites lettres (_sans doute des talismans_).» Tel est le récit naïf de Benvenuto d'Imola.
Près de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une école arabe de médecine, la vieille école de Salerne, obstinément protégée par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique, à en croire la légende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apporté, traduit Hippocrate et Galien, premier trésor de cette école. Mais les Arabes ne s'en tenaient pas à cette impiété de lire l'ancienne médecine païenne. Hardis des encouragements du prince des impies, l'empereur Frédéric II, ils firent cette chose intrépide, ce sacrilége sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinèrent, chose horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, tuèrent une chose pour sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant poète et mauvais croyant, passait pour un tel scélérat qu'on crut pouvoir lui attribuer le livre des _Trois Imposteurs_, qui n'a jamais été écrit. Ce qui est sûr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de l'humanité par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie, interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui eût pu briser l'épée des croisades: «Quelle idée avez-vous de Dieu?»
Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les Italiens, leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait du Dieu de la nature. Inhumé, non pas trois jours, mais mille ou douze cents ans, il avait pourtant percé de sa tête la pierre du tombeau. Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert ces puissants élixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme, son enfant, et qui sont peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mère, qu'on ne sait comment nommer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible, chancelant, qui ne pouvait aller à elle, elle s'élançait, la grande mère, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.
Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand coeur, une sublime et immense volonté. Un héros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).
Élève d'Oxford et de Paris, ayant épuisé d'abord la creuse théologie du temps, il apprit l'hébreu, le grec et l'arabe, tranchant les vieilles questions par cette simplicité hardie: «Il n'y a point de chrétien que celui qui lit l'Écriture.»
Ayant centralisé à grands frais la science d'alors, tout ce qu'on pouvait avoir d'écrits arabes et grecs, il suivait la voie des Arabes, poussait vigoureusement au sein de la nature. Dénoncé, comme de juste, par les moines ses confrères qui le croyaient magicien, il envoya au pape pour justification son colossal _Opus majus_, se prouvant infiniment plus coupable qu'on n'avait cru. «La magie n'est rien,» disait-il. «Bien, dit l'Église; mais pourquoi?» Il ajoutait: «Parce que l'_esprit humain peut tout_ en se servant de la nature.»
Effrayante assertion qui supprimait la magie, mais en renversant la magie sacrée, et laissant pour tout miracle la toute-puissance de l'homme.
Encore s'il n'eût envoyé qu'un livre! mais il y joignit un livre vivant, un homme improvisé par lui, se dénonçant ainsi pour le plus rapide, le plus terrible éducateur qui eût existé. «Voyez bien, disait-il au pape, ce jeune homme qui porte mon livre; il s'appelle Jean de Paris; il a appris en une année ce qui m'en a coûté quarante.»
Foudroyante rapidité de l'éducation du bon sens! Puissance étrange de tirer, avec l'étincelle électrique, la science préexistante au cerveau de l'homme, et d'en faire jaillir la Minerve armée!
Les moines avaient très-bien dit que ce dangereux Bacon forgeait une tête d'airain qui devait rendre des oracles.
Le pape, qui reçut ce message, fut stupéfait, n'osa toucher au magicien. Son successeur l'emprisonna. Combien judicieusement! Son livre, plein de lueurs terribles, préparait pour un nouveau monde la force et la vérité.
La force, l'égalité des forces, la poudre et l'artillerie, y sont enseignées; l'Amérique indiquée, prédite, et c'est sur ce mot qu'est parti Christophe Colomb. Le télescope, connu des Arabes, est pour la première fois ici entrevu par un chrétien. La haute loi des sciences et de l'homme, la perfectibilité indéfinie, se lit dans l'_Opus majus_ cinq cents ans avant Condorcet. Que devient le type immuable de l'_Imitation_ et le _Consummatum est_?
On l'eût brûlé certainement. Mais il lui advint justement ce qui arrive plus tard à son confrère Armand de Villeneuve, l'inventeur de l'eau-de-vie. Le pape le poursuit comme pape, le ménage comme médecin. Bacon a écrit un livre sur les moyens d'éviter les infirmités de la vieillesse. Si ce mécréant avait l'art d'éterniser la vie de l'homme? Pendant que le pape rumine cette question et ce doute, Bacon, qui a quatre-vingts ans, se tire d'affaire en mourant, et vole à ses ennemis le bonheur de lui voir faire le désaveu de Galilée.
Voilà la perplexité de l'autorité de ce temps. L'homme de l'esprit est ébranlé par les craintes du corps, le désir de vivre, de sauver la chair.
Les papes approuvent la médecine, s'entourent de médecins juifs, mais défendent l'anatomie, la chimie, les moyens de la médecine.
Les observateurs sont découragés. L'étude des faits est trop dangereuse. On s'abrite derrière les livres, on se ménage de vieux textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le champ de la vérité se stérilise; nulle découverte au XIVe siècle.
En revanche, l'erreur est féconde. Le peuple des hommes d'erreur, des bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant. Les mathématiciens sérieux au XIIe siècle, du temps de Fibonacci et de l'école de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrés magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reçue du calife; mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses nuits par la durée d'un cierge. La chimie, féconde chez les Arabes d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fumée. La reculade que nous notions en philosophie, en littérature, se fait plus magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic, Harvey, Galilée, sont ajournés pour trois cents ans. Une nouvelle porte solide ferme la passage au progrès, porte épaisse, porte massive, la création d'un monde de bavards qui jasent de la nature sans s'en occuper jamais.
Bonne légion de renfort pour l'armée immense des sots.
§ VIII
Prophétie de la Renaissance.--Évangile éternel.--Impuissance de Dante.
La Renaissance s'était présentée au XIIe siècle comme la sibylle à cet ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des livres du destin. Il hésite; de cinq volumes, elle en brûle deux, et pour trois demande le même prix que pour cinq. Il hésite; deux volumes disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et il l'achète à tout prix.
C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout d'abord à l'homme les voies rapides et directes de l'initiation moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques même de ce premier âge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs successeurs. Puis, ce moment solennel étant passé et manqué, les voies de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements, des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l'éloigneront du but.
Rappelons le point de départ, le premier critique, le premier prophète, l'auteur du _Connais-toi toi-même_, et la révélation de l'_Évangile éternel_.
Lorsque Abailard, proscrit de l'école de la montagne, proscrit de son asile même, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au désert, il y dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de science et d'amour. Une telle lumière ne put se dérober. Les écoles le suivirent, avec toutes leurs nations, campèrent autour de lui, comme elles purent, bâtirent des cabanes. Une ville s'éleva au désert, à la science, à la liberté. Ce monde indigent d'écoliers se trouva riche en un moment pour bâtir le nouveau temple que devait garder Héloïse. Son abbaye du Paraclet, fondée de l'aumône du peuple, fut la première et la dernière église qu'on éleva au Saint-Esprit.
L'Esprit-Saint, misérablement oublié ou pauvrement représenté sous une figure bestiale, Abailard l'avait rétabli dans son droit par cette statue célèbre où les trois personnes de la Trinité parurent dans leur égalité, toutes trois sous visages d'hommes. Étrange trinité jusque-là, dans laquelle ne paraissaient ni le Père ni le Saint-Esprit!
Et il enseigna _que l'Esprit était identique à l'amour_, que le Fils était, non l'amour, comme le disait le Moyen âge, mais l'intelligence et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes du christianisme. Doctrine de grande portée moderne, qui ouvrait l'interprétation, voulait sauver l'ancienne foi en lui ménageant le progrès, de sorte qu'elle allât s'étendant à la mesure du nouveau monde.
On sait avec quelle fureur sauvage cette voix fut étouffée par ceux qui voulaient périr. Tous les systèmes, dès lors, d'interprétation hardie, destructives, paraissent au XIIe siècle.
Les Vaudois, dégageant l'Évangile du lieu et du temps, enseignent qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc l'Évangile ne date plus de telle année de Tibère; il est de toutes les années et de tous les temps, hors du temps; il est l'_Évangile éternel_.
Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme. La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant cette cuisante lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du fonds même de leur esprit.
Il y avait en Calabre un simple, le portier d'un couvent, nommé Joachim. Un jour qu'il rêvait au jardin, une figure d'homme merveilleusement belle lui apparaît, un vase en main, le lui met aux lèvres. Joachim, discrètement, boit une goutte: «Eh! pauvre homme, dit l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout l'avenir!»
Mais, n'ayant pris qu'une goutte, moins éclairé que tourmenté, épouvanté des abîmes qui s'ouvraient au christianisme, Joachim quitta son pays et chercha au tombeau du Christ l'apaisement de ses tentations.
Au retour, dit son disciple, il s'arrêta en Sicile dans un couvent au pied de l'Etna, et il y fut saisi d'une si étrange pensée, qu'il eut trois jours d'une sorte d'agonie, sans pouls, sans voix et comme mort.
Qu'avait-il rêvé? on n'en sut rien que longtemps après, lorsqu'il se décida à en faire écrire quelque chose: «J'étais à ses pieds, j'écrivis, et deux autres avec moi; il dictait nuit et jour: son visage était pâle comme la feuille sèche des bois.»
Cette unique goutte d'eau, bue dans l'amour et la simplicité à l'urne de l'avenir, c'est une mer, vous allez le voir.
Chose étonnante! le christianisme naissant semblait s'être compris lui-même comme un simple âge du monde, une de ses formes historiques. Tertullien dit au second siècle: «Tout mûrit, et la Justice aussi. En son berceau, elle ne fut que _nature_ et crainte de Dieu. La loi et les prophètes ont été son enfance: l'_Évangile_, sa jeunesse: le _Saint-Esprit_ lui donnera sa maturité.»
L'homme de l'an 1200 en sait plus. Il sait que le Saint-Esprit, c'est le libre esprit, l'âge de science:
«Il y a ou trois âges, ou trois ordres de personnes parmi les croyants. Les premiers ont été appelés au travail de l'accomplissement de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui procèdent des uns et des autres, ont été élus pour la Liberté de la contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: «Où est l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté.» Le Père a imposé le travail de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Liberté, qui est l'amour. Le second âge, sous l'Évangile, a été, est libre, en comparaison de celui qui précéda, mais non relativement à l'âge à venir.
«Au peuple juif a été commise la lettre de l'Ancien Testament; au peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a été réservée l'intelligence spirituelle qui procède de l'un et de l'autre.»
Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde, puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi; car, à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple. Il est écrit: «Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»
«Le premier âge est un âge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le troisième, d'amis. Le premier âge, de vieillards; le second, d'hommes; le troisième, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses; au dernier, les lis.» (_Concordia_, p. 9, 20, 96, 112.)
Voilà ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment inspiré de l'Esprit, de la _lumière des coeurs_. L'ancien docteur menait la foi de l'enfance à l'âge mur; et Joachim la montre qui devient jeune d'âge en âge; pour fruit de la maturité, pour couronne de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte enfance héroïque du coeur; c'est par elle, en effet, que toute vie recommence!
Règne du libre esprit, âge de science et d'enfance à la fois! Doctrine attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis où Dante aurait désiré voguer pour toujours, où nous-mêmes demandons à Dieu de naviguer de monde en monde!