Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)

Part 3

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Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de ce désert d'hommes, revenir à la vie nouvelle qui recommencerait un monde? Personne ne pouvait le prévoir. Et, en attendant, les meilleurs, les plus fiers, se décourageaient. Du règne de la platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur l'impossible, sur la noble, l'héroïque, l'irréalisable antiquité. Le célèbre ami de Montaigne, la Boétie, magistrat, homme du roi, écrit le _Contr'un_. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface tout le Moyen âge, le dédaigne plutôt, l'oublie, disant en substance le mot de Saint-Just: «Le monde est vide depuis les Romains.»

§ VI

De la création du peuple des sots[6].

[Note 6: Déjà le savant Jourdain, dans ses recherches sur les traductions d'Aristote, nous avait fait entrevoir sur quel terrain peu solide nos grands scolastiques avaient cheminé. Albert le Grand et saint Thomas font profession de ne prendre aucune initiative, de partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce s'il est démontré qu'ils n'ont pas eu de textes sérieux, qu'ils ont marché constamment sur le sol flottant, perfide, des versions infidèles? et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique? Eussent-ils eu de meilleurs textes, la seule tentative de concilier Aristote avec l'Église (le noir et le blanc, la glace et le feu) n'indique pas que ces fameux raisonneurs aient eu le cerveau bien sain. Voilà ce qu'on devait conclure des recherches de Jourdain, et ce qui ressort, éclate, du livre de M. Hauréau,--livre de franchise héroïque, de verte et sauvage critique, qui descend tout droit de Kant. Le stoïcien de Koenigsberg, le grand juge qui, de son rocher du Nord, a justicié les écoles, les systèmes, les hommes et les dieux, Kant aurait signé ce livre. Ce n'est pas seulement un livre, mais un beau fait moral du temps. L'auteur, qui le présentait à un concours de l'Institut, n'en a pas moins jugé ses juges sans le moindre ménagement. Cela est beau, cela est rare, cela donne confiance. On comprend qu'après avoir parlé si librement du prudent éclectisme de M. Cousin, il caractérisera en toute franchise celui des anciens docteurs. Ce qui ne l'honore pas moins, c'est que, obligé de révéler les adresses, les habiletés trop habiles des scolastiques, il le fait avec les ménagements dus à un si grand effort, à cette première tentative de rapprocher l'antiquité et le Moyen âge. Par cette noble volonté, ils appartiennent à la Renaissance, quoique leur enseignement ait créé, en résultat, une masse d'esprits anti-critiques qui lui fit obstacle.]

L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de vent.

L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire, ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce principe _que toute idée_ (la plus fantasque, la plus arbitraire) _a nécessairement un objet_ correspondant dans la nature, imposant au Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner corps et fondement à toutes les idées des fous.

«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de la fantaisie.»

Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans. Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam, nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.

La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie, on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où, sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra déjà Spinosa.

La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit, auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme, elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un néant.

On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement, avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré: l'oeuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux. On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent au coeur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne, dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.

Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Hauréau, ce ferme et courageux critique qui a rompu la barrière, disant nettement ce que nos amis même, par un respect filial pour les docteurs du Moyen âge, s'étaient abstenus de dire. Il a établi: 1º qu'ils s'étaient souvent trompés, attribuant à Aristote les opinions de ses glossateurs arabes; 2º qu'ils ont souvent trompé les autres, substituant à Aristote ce qu'ils appellent les _péripatéticiens_ et dissimulant sous ce nom les Arabes, très-infidèles du péripatétisme; 3º que, dans leur désir passionné de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils font parfois dire à ces maîtres le contraire de ce qu'ils ont dit. Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns Scot s'accordent pour attribuer à Aristote une définition de _la cause_ qui n'est point dans ses écrits, et qui ne peut y être, étant justement opposée à l'esprit de ses doctrines.

Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme chrétien, en mêlant à cette base fausse quelque peu de doctrine arabe, travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que fût la dextérité de ces grands docteurs, un enseignement hybride, trois fois bâtard, trois fois faux. Leur louable intention de réconcilier le monde au sein d'une même doctrine, leur étonnante vigueur d'abstraction et de subtilité, n'en a pas moins produit des monstres d'incohérence. La division extrême des questions en poudre impalpable, qui semble vouloir éclaircir et réellement obscurcit, trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrassé, mais nullement convaincu, au contraire plein de défiance; mille raisons, et point d'évidence; mille yeux à la fois pour mieux voir, tous troubles et tous louches.

Le mulet n'engendre point. Cette école est restée stérile. En vain, après saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment créatrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus étonnant disputeur qui ait existé, Duns Scot, lança la scolastique dans les champs de la fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrépide Irlandais a quitté tous les rivages, certain qu'il est que toute chose pensée et qui peut exister _se classe légitimement dans les entités de la substance_. Il vogue aux pays inconnus, aux nuées, grosses d'êtres étranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment la chimère, l'hircocerf et le bucentaure.

Si le rêve équivaut à l'être, le mot équivaut à la chose, toute combinaison de mots est une combinaison de choses et de réalités. Enchaîner des mots, c'est connaître. Cet enchaînement, prévu, tracé dans un système de formules, nous donne la _machine à penser_. Unique et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas apprises. Penser mécaniquement, penser sans penser! quel coup de génie! et quelle profondeur! Les sots se frappèrent le front d'étonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme Scot a vaincu saint Thomas.

Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'éducation et les habitudes intellectuelles. Comme déformation de l'intelligence, comme gymnastique spéciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes, on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle même que d'inconciliables défauts étaient pourtant conciliés dans cet enseignement unique. Il était léger d'insignifiance, de futilité, et pourtant il était lourd, appesanti par les textes. Excentrique et chimérique, il n'en traînait pas moins à terre par sa lente, minutieuse, fatigante déduction.

On procédait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un maître, un docteur, un guide, qui vous gardait à vue, répondait de vous. Ce maître était un manuscrit, plus ou moins falsifié, mauvaise traduction latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurité, et déjà complète absence de critique, habitude de confusion.

Cette nuit s'épaississait par le commentaire de l'École. L'étudiant prenait là une précieuse faculté, celle de se payer de mots. Que si pourtant il s'obstinait à garder quelque jugement, la dispute en venait à bout. Heureux effets de concurrence, d'émulation, de vanité! Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient là un coeur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes, gonflés, vides et presque idiots.

Arrière les combats d'Homère! La guerre des rats et des grenouilles, la _Secchia rapita_, doivent céder le pas ici. Dès le XIIe siècle, la boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques, virent, front à front, se heurter les factions des cornificiens et des nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait à calculer rapidement, sans broncher, combien de négations il faut pour faire une affirmation. Deux négations affirment, trois nient, quatre affirment encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus) agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: «Le porc qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?» On sait l'âne de Buridan; entre deux mobiles égaux, deux tentations égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le nom scolastique de l'âne)? L'École garantissait qu'il resterait immobile, et partant mourrait de faim.

Des têtes nourries de telles pensées, sans aucune étude de faits, parfaitement préservées des lumières de l'expérience, grossissaient étonnamment, soufflées de vent et de vide. On les voyait majestueux dans la robe jadis noire et toujours crottée des Capets, roulant sur leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaçants des orages de syllogismes.

Respectables étudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence!

Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes, doctement, logiquement sots!

Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam, la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école du Rien.

Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze semaines au concile, etc.»

§ VII

Proscription de la nature[7].

[Note 7: Ajoutons _proscription du Créateur_.--Une révélation singulière s'est faite en 1843, la découverte de la profonde impiété du Moyen âge. Le croirez-vous? _Dieu n'a pas eu un seul temple! un seul autel! du_ Ier _au_ XIIe _siècle!_ Il s'agit, bien entendu, de Dieu le Père, de Celui dont vit toute vie! Étrange ingratitude! monstrueuse hérésie qui isola l'Europe si longtemps de la communion générale du monde! La Vierge avait ses temples, et tous les Saints de la légende; le moindre moine qui marquait dans son ordre passait au ciel, avait sa fête, son église, son culte; mais Dieu n'en avait pas. «Tout était Dieu, excepté Dieu même.» (Bossuet.)--Cela est-il prouvé? direz-vous, et, si la chose est sûre, comment le clergé n'a-t-il pas étouffé cela?--L'histoire est étrange à conter, mais honorable pour le savant antiquaire à qui l'on doit la découverte. M. Didron n'avait obtenu de publier son iconographie chrétienne (_Histoire de Dieu_) dans la grande collection des documents inédits qu'en acceptant un censeur de l'archevêché, M. le chanoine Gaume; mais que faire? La lacune était bien évidente; dans cette succession des images de Dieu, M. Didron _n'en trouvait aucune, n'en pouvait donner aucune, du_ Ier _au_ XIIe _siècle_. Le Père apparaît pour la première fois à côté du Fils sur une miniature du XIIIe. Il reste égal au Fils et du même âge, jusque vers 1360, où il se détache, rompt l'égalité, devient plus âgé, et peu à peu siége à la première place, au centre des trois personnes divines. (P. 207, 220, 222.) Mais il y faut du temps, et les premières images qu'on lui accorde ne sont nullement respectueuses. À Notre-Dame de Paris (portail du nord, 1300), il ne montre encore qu'une main dans le cordon de la voussure. Au portail du sud, sa figure apparaît, mais au cordon extérieur, exposée à la pluie et au vent, tandis que de simples anges sont abrités. À la porte centrale sa figure est (du moins _était en_ 1843) étranglée entre les pointes des cordons de la voussure et les dais des martyrs. On l'a mis là pour remplir un vide, et parce que, les dimensions étant mal calculées, il restait encore de la place. (P. 189.)--Comment le censeur, M. Gaume, digéra-t-il cette page 189 du trop exact archéologue? Je n'en sais rien. Les pages 207-242 étaient composées, en épreuves, quand l'orage éclata. «Mais, monsieur, dit le chanoine, on a toujours rendu des honneurs égaux à chacune des trois personnes divines; dans le culte, comme dans le dogme, le Fils n'a jamais plus été que le Père et le Saint-Esprit!» (P. 242, lignes 16-20 de la note.) M. Didron s'en tira avec adresse, mais avec fermeté, en répondant respectueusement qu'il aurait volontiers corrigé le manuscrit, mais que tout était composé et qu'il faudrait remanier plusieurs feuilles d'impression. S'il eût obéi et détruit ses feuilles, il nous replongeait pour longtemps dans l'ignorance où nous étions sur ce point capital, essentiel, de l'histoire religieuse.]

On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»

On avait également découragé les deux puissances, la raison et la déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du _Connais-toi_ d'Abailard et de l'_Évangile éternel_, également étouffés; c'est la florissante époque du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs. Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature. Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations de la terre. Véritables paradis du diable, la _huerta_ de Valence et la _vega_ de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton, leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'oeuvre de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements, d'humilier sous l'oeil de l'homme ces triomphants luminaires que l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile des cieux.

En un mot, les mécréants, renouvelant le péché d'Adam, se sont remis à manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherché le salut, non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la légende du Fils, mais dans la création du Père[8].