Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 24
Nulle bataille n'a été plus diversement racontée. Du Bellay est fort sec, le chroniqueur de Bayard si ignorant, qu'il croit que le connétable fut tué. Les historiens suisses disent que les leurs n'avaient pas d'artillerie, ce qui est faux; ils avaient avec eux celle du duc de Milan. La fameuse lettre de François Ier à sa mère est étonnamment inexacte, légère, pleine de vanterie, plus qu'on ne l'attendrait d'un prince si brave; mais c'est un garçon de vingt ans qui ne se contient pas dans sa joie et croit avoir tout fait. Avec deux cents cavaliers _il a défait quatre mille Suisses, leur faisant jeter leurs piques et crier France!--Nous sommes restés vingt-huit heures à cheval_ (il dormit sur une charrette).--Il se vante _d'avoir fait le guet_.--De vingt-huit mille Suisses il n'en réchappa _que trois mille_! Ils _s'enfuirent_! etc.--Autant de mots, autant de faussetés démenties par les autres acteurs et témoins oculaires.
Il convient que l'artillerie a bien fait. Le grand maître ose bien dire «_qu'il a été cause_ en partie _du gain de la bataille_.» Cependant le roi croit que c'est la gendarmerie _qui a fait toute l'exécution_. Il fait honneur de tout à la noblesse, à la cavalerie et aux grands coups de lance.
Ce récit, si léger, constate pourtant par trois fois que l'infanterie française eut une grande part à la bataille, chose dont plus d'une chronique s'est bien gardée de dire un mot. Fleuranges en parle à peine une fois. Bouchet, qui écrit sous la dictée de La Trémouille, est seul juste pour l'infanterie.
Mais venons au récit.
L'armée fut presque surprise, quoiqu'on fût averti trois fois, d'abord par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges lui-même. Le connétable allait se mettre à table. Le roi essayait une armure d'Allemagne, propre à combattre à pied, armure si industrieusement faite, dit Fleuranges, qu'on ne l'eût pu blesser d'une épingle. Le roi l'embrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner l'alarme. Le roi, voyant alors que c'était tout de bon, s'adressa au général de Venise, l'Alviano, qui était là, lui prit la main et le pria d'amener ses troupes en toute hâte; Alviano sauta à cheval, croyant ce jour suprême et décisif pour l'Italie autant que pour la France.
Fidèle aux vieilles traditions, le roi employa les dernières minutes, si précieuses, à se faire armer chevalier. Avec sa bonne grâce ordinaire, laissant là tous les princes et grands seigneurs, il s'adressa à l'homme le plus aimé de l'armée, fit avancer Bayard et reçut l'ordre de sa main.
Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils étaient à deux milles et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-être, car la journée était fort avancée. Tout à coup les voilà qui se remettent en marche et ne s'arrêtent qu'à deux traits d'arc du camp français, où ils soufflèrent un peu, déployèrent la bannière des clefs de saint Pierre et reçurent la bénédiction.
Le roi et La Trémouille, ici d'accord, disent que la gendarmerie chargea d'abord, et que, malgré sa valeur, elle fut _reboutée par les gens de pied_. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que par vingt ou trente à la fois, et les Suisses avançaient en piquant les chevaux ou démontant les cavaliers du croc ou de la hallebarde.
Ils arrivèrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands étaient troublés de cette furie, et l'écart des gens d'armes, rejetés de côté, les confirmait dans l'idée folle que nous les livrions. Ils reculèrent. Mais au moment, les fantassins français, défendus par eux à Ravenne, se jetèrent à leur tour devant les Allemands, s'élancèrent sur les Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup dispersèrent un corps double de nombre. Le roi qui, avec deux cents cavaliers, soutenait ces deux mille piétons, les supprime dans son récit. Mais La Trémouille les rétablit avec une impartiale équité.
Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est que la nuit venait, et que déjà il y avait une nuée de poussière effroyable. De plus, de nombreux corps des Suisses avançaient, dit le roi, _par le pays couvert_, c'est-à-dire, sans doute, sous les arbres fruitiers ou à travers les grandes vignes qui coupent la campagne italienne. La scène était immensément confuse.
Deux épisodes s'y dessinaient pourtant. D'une part, les lansquenets, qui voyaient le roi en avant et la vaillance de nos piétons, troupe légère qui avait protégé leur grosse infanterie, rougirent de cette étrange situation et voulurent se relever. Mille d'entre eux, par la gauche, tournèrent dans le marais pour prendre en flanc les Suisses. Mais, arrivés aux bords profonds de la chaussée, ils ne purent s'en tirer ni se soulever de là; les piques les y enfoncèrent et ils n'en sortirent pas.
À notre droite, les Suisses souffraient d'une batterie de Pietro Navarro. Ils y lancèrent ce qu'on appelait _les enfants perdus_ de la Suisse, corps de jeunes gens à plumes blanches, payés double, qui firent double ouvrage effectivement; avec un sacrifice énorme d'hommes, ils comblèrent les fossés des Basques et Gascons de Pietro, éteignirent la batterie.
La lune éclairait la bataille. Et cependant il y eut d'étranges méprises. Le roi alla donner dans un gros corps de huit mille hommes qu'il croyait sien: c'étaient des Suisses. «Ils me jetèrent, dit-il, six cents piques au nez, pour me faire voir qui ils étaient. Le roi eut cependant le temps de réunir trois cents chevaux, quelques milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons. «Et cependant, dit-il, mon frère le connétable rallia _tous les piétons français_ et quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en tailla cinq ou six mille en pièces et jeta cette bande dehors. Nous, par l'autre côté, fîmes jeter _une volée d'artillerie_ à l'autre bande, nous les chargeâmes, les emportâmes et leur fîmes repasser un gué qu'ils avaient passé sur nous.»
Ce passage indique assez clairement que l'infanterie ferma pour ce jour la bataille, et que les Suisses s'étaient rendus maîtres d'une partie du camp de François Ier. Ils furent chassés, mais non partout; ils restèrent sur plusieurs points établis entre les Français. La lune ayant retiré sa lumière, ceux-ci ne pouvaient aisément se rapprocher les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de cette division, tenter un grand et dernier coup. Ils voyaient le roi à deux pas, à son feu, parmi les canons, mais mal accompagné. Il fallait de l'ensemble, et c'eût été déjà, peut-être, la captivité de Pavie. Ils hésitèrent, perdirent l'irréparable occasion. Mathieu Shiner lui-même semble en avoir été la cause. Il avait fait venir des vivres et des tonneaux de vin. Les Suisses étaient trop bien, adossés à la grande ville, qui leur fournissait tout. Les Français, au contraire, n'eurent pas tous à manger.
Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il avait prudemment fait éteindre son feu; non vu, il voyait tout, et pouvait assister à la bombance des Suisses.
Le cardinal croyait la bataille gagnée, il l'écrivit à Rome et partout.
Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour rallier les Suisses; les Français sonnèrent leurs trompettes. Le roi, qui par moment se trouva presque seul, comme Charles VIII à Fornoue, avait un Italien avec lui, qui sonna constamment comme Roland Furieux sonnait à Roncevaux. On pensa bien que cette puissante trompette, qui faisait taire les autres, sonnait où était le roi, et l'on s'en rapprochait.
Nul ne doute que les vieux et expérimentés capitaines La Trémouille, La Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit à profit. Galeo et Pietro en profitèrent surtout pour changer les positions de l'artillerie. Le roi avait soixante-douze grosses pièces, un nombre infini de petites. C'est le spectacle qu'eurent les Suisses au matin. Derrière ce confus rideau de troupes éparses, une armée entière s'était reformée; de tous côtés, entre les corps, canons, fauconneaux, serpentines, montraient la gueule et attendaient.
L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement, à la gloire de ses ennemis, que si les Suisses n'attaquèrent pas la nuit, c'est que vraiment ils n'étaient pas en nombre suffisant.--Et, s'ils avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le matin.--Mais l'artillerie les reçut rudement, et ils virent vingt mille lansquenets qui, parfaitement remis et ralliés, présentaient vingt mille piques. Cette grande attitude leur imposa; «ils glissèrent outre,» et n'essayèrent pas de les enfoncer. Il y eut même des Suisses qui se souvinrent que ces braves, après tout, étaient aussi des Allemands. «Un gros capitaine sortit des rangs, alla aux lansquenets et se mit à les haranguer; on tira sur lui au plus vite, de peur qu'ils n'entendissent trop bien; il fut tué.»
Cependant, d'autres s'avisèrent de marcher sur l'artillerie, de l'enlever; déjà, la veille, ils avaient pris plusieurs canons. «Je vis, dit du Bellay, un Suisse qui, passant toutes les batailles, vint toucher de la main sur l'artillerie du roi, où il fut tué. Et, sans la gendarmerie, qui soutint le faix, on était en hasard.» Les Suisses furent plus écrasés que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer, fondant sur eux de tout leur poids, il fallait à des fantassins, non-seulement le plus ferme courage, mais une grande dextérité pour choisir juste les rares défauts de la cuirasse où pouvait pénétrer le fer. Les parfaites armures étaient celles des très-grands seigneurs et de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui chargèrent définitivement, mais non sans grand dommage. Bon nombre mesurèrent la plaine; plusieurs même restèrent et périrent. Chose toutefois rare et difficile: il fallut que les Suisses frappassent soixante-deux coups sur le fils de La Trémouille pour le blesser mortellement. Le frère du connétable périt aussi. Claude de Guise, à la tête des lansquenets, fut porté par terre, et des bataillons entiers passèrent sur lui; il eût péri sans un écuyer allemand qui se jeta devant lui, reçut les coups à sa place, jusqu'à ce qu'une nouvelle charge écartât les Suisses. Il en fut à peu près de même de Fleuranges; lui et ses gens d'armes furent accrochés des hallebardes, tirés de leurs chevaux blessés; «et sans monsieur de Bayart, qui tint bonne mine et ne l'abandonna pas, sans point de faute, il étoit demeuré.»
Remonté à cheval, Fleuranges vit que les Suisses étaient décidément rompus. Ils avaient tâté l'arrière-garde et avaient été repoussés. Un de leurs corps s'était jeté dans une grande cassine où l'on avait logé force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrèrent bataille, s'y noyèrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en occupassent; ils furent brûlés plus de huit cents.
Ce qui avait achevé de les décourager, c'est que, vers dix heures du matin, ils entendirent crier: _Marco! Marco!_ et virent les drapeaux de Venise. C'était Alviano qui avait marché toute la nuit avec sa cavalerie. Son armée le suivait de loin; les Suisses crurent l'avoir sur les bras, et se décidèrent à la retraite. Nos chroniques assurent qu'ils étaient réduits de moitié, ayant laissé quinze mille hommes dans cette terrible bataille. Et cependant les autres s'en allaient vers Milan, si froids, si fiers (à pas comptés), qu'ils ne lâchaient pas même les pièces enlevées aux Français. Faute de chevaux, ils s'efforçaient de les tirer, de les porter à bras. Ils se lassèrent enfin et les jetèrent dans les fossés.
Maximilien Sforza, assiégé quelques jours au château de Milan, et forcé par les mines de Pietro Navarro, se rendit, tout joyeux d'être quitte d'une souveraineté qui n'avait été qu'un esclavage. «Grâce à Dieu! disait-il, me voici affranchi de la brutalité des Suisses, des vols de l'Empereur et des perfidies espagnoles.»
Il n'y eut jamais victoire plus complète. Des deux armées que le roi avait à dos, la papale obtint de traiter, et l'Espagnole sollicita d'être comprise dans l'arrangement, pour retourner à Naples.
Les Suisses, si bien battus des lances et des boulets du roi, le furent encore plus de son argent. Il les gorgea, les renvoya. Corrompus contre eux-mêmes, ils acceptèrent, tête basse, plus d'argent que ne valait toute la Suisse, vendant les bailliages italiens et renonçant à l'Italie.
CHAPITRE XVI
ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE L'ITALIE ET L'ALLEMAGNE
1515
La fausse nouvelle de la victoire des Suisses avait ravi Léon X. Le lendemain, l'ambassadeur de Venise vint tout joyeux lui dire la vérité et observer sa mine. La grosse face rouge et rieuse ne rit plus cette fois. Il pâlit, et, sans s'apercevoir qu'il était sous un oeil curieux, il joignit les mains, disant: «Que deviendrons-nous?»
Notre victoire le prenait en flagrant délit de duplicité. Il avait promis la neutralité, il avait fait épouser à son frère une tante du roi; et il avait envoyé une armée contre lui.
Nul secours à attendre; l'Europe admirait et tremblait. Il n'y avait alors aucune force militaire au monde, que l'infanterie de Basse-Allemagne, qui combattait pour nous, celle des Suisses par nous battue, et les Espagnols humiliés, à la barbe desquels on avait gagné la bataille.
Le roi pouvait ce qu'il voulait.
Il était salué de tous le _triomphant César, vainqueur des Helvétiens_.
À lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim, nouveau Mahomet II.
À lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions, sans bruit, tout doucement, menaçait bientôt d'engloutir l'Europe.
À lui enfin de délivrer l'Italie et de prendre Rome, de réformer l'Église.
Le pape avait raison de craindre et de dire: «Que deviendrons-nous?»
Cette grande force de François Ier n'était pas seulement de circonstance et de situation: elle était aussi personnelle. Tout réussit à la jeunesse, tout lui sourit. La sienne véritablement faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on l'attribuait à ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la parole et par l'épée, par cette figure aimable qui, après Marignan, apparut imposante. Elle n'était point fine, mais forte et belle alors. L'hilarité menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaieté française et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prédits par Savonarole, n'avaient répondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un, petit, mal bâti, difforme par sa grosse tête, l'autre, cacochyme, bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur sa langue facile, des mots de grâce et d'espérance, n'était-il pas enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?
Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'auréole qu'a tout être aimé, noble apparition entre deux femmes et deux amours, sa mère, ardente et belle encore, sa fine et charmante soeur, la Marguerite des Marguerites, qui disait: «Notre trinité!...»
Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon coeur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.
Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui auraient aisément donné la faveur populaire s'il eût eu seulement le bon sens de ne pas la repousser. Sa politique était toute tracée. Une grande révolution, de vingt formes diverses, dans l'État, dans l'Église, fermentait en Europe. Elle allait éclater partout, mais à des moments différents, sans accord, sans entente, avec ce trait commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'Église. Sans les biens ecclésiastiques, l'État ne pouvait plus vivre un seul jour. On le vit en Espagne même et autres pays catholiques, qui ne prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette révolution financière était partout liée à la diversité des révolutions politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientôt tourbillonnaient aveuglément, cherchant un centre hors d'elles-mêmes.
Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être, en effet, et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se flattait de suivre. Ce que l'armée française avait été à Pise, le roi devait l'être en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on eût cru réellement qu'il voulut être le protecteur des faibles et le centre de la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le maître du monde. Cette politique, sans doute chimérique aux yeux des procureurs qui gouvernaient la France sans rien connaître de l'Europe, était la seule pratique. Cette folie était la sagesse.
Qui s'y serait opposé? l'Angleterre seule peut-être. Nulle autre alors ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait ne pouvoir sans lui arriver à la papauté. Il eût tenu l'Angleterre même, par une grande guerre d'Écosse, s'il eût fortement soutenu ce pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un régent français, comme on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop légitime défense de cette race contre la féodale Angleterre. Les _highlander_ n'auraient pas disparu de la terre, et la haute Écosse ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauvé un peuple en se défendant elle-même. Seulement il fallait pour cela de grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la révolution ecclésiastique.
L'Espagne, dans le progrès de son affreux cancer, venait de s'arracher sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les Juifs. Elle arrivait au second acte, où elle devait périr comme liberté et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, des nobles et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de cette fière Espagne, qu'il sollicitait de la France une armée de vingt mille étrangers pour s'installer; lui qui d'avance était aimé, comme fils de Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaçant le vieux roi détesté d'Aragon; lui pour qui Ximénès, un grand coeur Castillan, avait, par de fortes mesures, frayé la voie, dressé le trône. Il n'avait qu'à s'asseoir, et il débuta par outrager l'Espagne en disgraciant Ximénès mourant.
L'Empire n'avait pas moins de deux révolutions en lui, la révolution allemande et celle de l'esprit humain. Le Rhin spécialement était comme dissous. Nous l'avons expliqué dès le temps de Charles le Téméraire. Il n'avait su en profiter, dans son insigne maladresse, inquiétant, irritant tous ces peuples et les rattachant ainsi à l'Empire, se portant brutalement pour conquérant de terres et accapareur de provinces, au lieu de solder les hommes et de se faire le chef de ces populations guerrières et pauvres. François Ier, qui n'avait pas les Pays-Bas, ne faisait craindre rien de tel. Contre leur ennemi naturel, successeur de Charles le Téméraire, contre l'Empereur, hautain et faible dans ses prétentions insensées, la France était leur bonne amie, leur alliée et leur défense. Ce que Max avait eu de populaire en ses bonnes années, la bravoure et l'air batailleur, François Ier l'avait bien plus. Sur le Rhin, comme en France, on tenait compte d'un roi qui se battait, prenait sa part des coups et des fatigues.
À la grande différence des révolutions italiennes, l'allemande n'était pas seulement une discorde d'États et de villes; elle descendait bien plus bas, entraînait les campagnes, soulevant à la fois la noble populace des chevaliers ruinés qui mouraient de faim dans leurs châteaux, et des masses de paysans réduits au désespoir[28]. Les uns, les autres, accusaient également les hauts seigneurs, spécialement les seigneurs ecclésiastiques. L'Église d'Allemagne avait engraissé de la ruine commune. Et c'était elle aussi qui était accusée de tous; tous, discordants sur d'autres points, étaient d'accord sur ce seul point, qu'on ne pouvait plus tolérer l'état de l'Église. Cette question universelle, obscure encore ailleurs, était claire en Allemagne. Et le peuple, au défaut des rois, semblait tout près de la franchir.
[Note 28: Très-bien résumées dans l'_Allemagne_ de M. Ewerbeck. Peu sympathique à l'école de Feuerbach, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon admiration pour le dévouement de son traducteur, Ewerbeck, savant comme l'Allemagne, hardi comme la Pologne, généreux comme la France, et digne de ces trois patries.--Il a consacré tout ce qu'il avait à la dépense des publications de cette école: _De la Religion_, _Qu'est-ce que la Bible?_ etc. Exemple rare en ce temps! Ewerbeck nous a fait l'honneur de se faire naturaliser Français. Nous le remercions du coeur.]
La France ne devait rien faire qu'en communauté avec l'Allemagne. C'est vers elle qu'elle devait tourner son attention, autant et plus que vers l'Italie. Le point grave, décisif, ce n'était pas que nous eussions un peu plus, un peu moins de possessions au delà des Alpes, que le Milanais s'arrondît de quelques villes. C'était de savoir comment on agirait avec le pape, et, si l'on était contre lui, comment on lancerait l'Allemagne dans les mêmes voies, comment on soutiendrait la révolution allemande contre la maison d'Autriche, alliée du pape.
L'Empereur était vieux; qui lui succéderait? C'était la grosse affaire. Tout le reste ne venait qu'après. L'intérêt de la France était non d'alarmer l'Empire en demandant la couronne impériale, mais de l'ôter à la maison d'Autriche, de faire qu'elle tombât sur la tête d'un électeur qui, d'accord avec elle, entrerait dans la révolution naturelle, légitime du siècle, la sécularisation de l'Église et des biens d'Église.
François Ier avait une prise naturelle et très-forte sur l'Allemagne. C'est à lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche, à lui que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que les désordres de l'Empire, les luttes des villes impériales, les insurrections des campagnes, avaient jetés hors du foyer.
François Ier n'y vit que des soldats. Que serait-il arrivé, s'il eût compris que c'était une émigration, que c'était la révolution allemande, dont les tronçons brisés, les débris, les épaves, venaient se jeter au rivage de la France?
Il était beaucoup plus qu'un roi, s'il eût su profiter de sa situation. Il était, sur toutes les Marches, depuis les Alpes et les sources du Rhin, jusqu'aux Ardennes et le long de la Meuse, jusqu'aux marais de Gueldre, de Hollande et de Frise, le refuge et l'espoir de la libre Allemagne. Le soldat mécontent du service des villes, le chevalier ruiné par l'usure ecclésiastique et les chicanes des légistes, exproprié par l'électeur, que dis-je? le chef des paysans traqués dans la forêt, tous reprenaient coeur en disant: «Je me vendrai au roi de France.»
Ils allaient en Basse-Allemagne s'adresser à ses enrôleurs, au duc de Gueldre sur le Rhin, et, sur la Meuse, au Sanglier des Ardennes. La vie de ces deux fameux chefs des Bandes noires ferait une Iliade, mais longue; nous ne pouvons la faire ici. Qu'il suffise de dire que ces imperceptibles princes furent, pendant tout un siècle, l'épée de la France contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche. Épée peu dépendante qui quelquefois frappa à contre-temps. Les Sangliers des Ardennes, les la Mark, avec Liége, sauvèrent plus d'une fois Louis XI et souvent le mirent en péril. À Novare, la valeur emportée de Robert de la Mark nous fit battre, dit-on, et son fils Fleuranges y resta, couvert de quarante-deux blessures. Nous ne l'en voyons pas moins vivant et combattant plus que tout autre à Marignan, où il eût péri, sans Bayard. Tout à l'heure, c'est son père, le vieux Robert, qui va, à la diète de Worms, jeter le gant à Charles-Quint.