Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 23
Voilà ce que le complaisant gouverneur contait à son disciple dans ces chevauchées nonchalantes aux interminables circuits de la Charente, ou suivant le cours fortuit de la trompeuse Loire, qui vous égare en s'égarant. Les portraits du jeune homme (point hâbleurs, point ridés de mensonge et de ruse, comme celui du Titien) sont d'un grand garçon pâle, un peu fluet et fade, mais qui bientôt va prendre une suprême fleur de force et de beauté. Dans l'émail italien, elle est atteinte, et véritablement incomparable, l'achèvement de la forme humaine, majestueuse et pure, avec un caractère de douceur, de bonté royale, qui disparut bientôt.
Ce dangereux objet, qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut le dire, entre deux femmes prosternées, sa mère, sa soeur, et telles elles restèrent dans cette extase de culte et de dévotion. Louise de Savoie, veuve dès dix-huit ans, l'aimait comme un fils de l'amour, et plusieurs croyaient, en effet, que la galante dame, âpre, violente, audacieuse dans ses passades, ne s'en fia pas à son insignifiant époux pour concevoir un dieu. Elle mit sur cette tête toute l'ambition de sa vie, ambition condamnée au silence, à l'attente, aux voeux meurtriers, tant que vécut Anne de Bretagne. Celle-ci la sentait qui, à chaque couche, faisait l'office de la mauvaise fée, les doigts serrés, et la reine accouchait d'un mort. Anne l'eût voulue hors du royaume. Elle se tenait comme cachée avec ses enfants à Amboise, bien près de Blois, où était Anne; ou, quand Anne était trop furieuse, à Cognac, dans une simple maison d'Angoulême que je vois encore.
Quel était l'intérieur des châteaux de Cognac, d'Amboise, où se faisait l'éducation? Ce qu'on en sait, c'est que Louise avait des dames, aussi bien qu'Anne, mais beaucoup moins sévères. La petite cour, entourant un enfant, ne put qu'avoir sur lui la plus détestable influence. Le livre favori du temps, le petit _Jehan de Saintré_, fut très-probablement le guide de Louise. Tendre et peu scrupuleuse, elle ferma les yeux.
Une chose pouvait neutraliser ce libertinage d'enfant, c'était un véritable amour. On ne peut nommer autrement la passion éperdue de Marguerite pour son frère. Elle avait deux ans de plus, et dix ans en réalité; la jeune soeur, pour celui qu'elle vit naître, qu'elle enveloppa tout d'abord de son instinct précoce, fut la mère, la maîtresse, la petite femme, dans les jeux enfantins; à grand'peine fut-elle avertie qu'après tout elle était sa soeur. Cette passion fut, n'en doutons pas, l'événement décisif, capital, de François Ier; il lui dut ce qu'il eut de grâce et ce qui séduit encore la postérité. Marguerite, la vraie Marguerite, la _perle des Valois_ (née d'une perle qu'avala sa mère, c'est la légende), esprit charmant et pur, si le temps grossier l'eût permis, était née pour l'amour céleste, comme l'a dit Rabelais dans ses vers.
Elle avait été élevée par une dame accomplie, madame de Châtillon, remariée secrètement au cardinal Jean du Bellay, ami du grand Pantagruel et le meilleur conseiller qu'ait eu François Ier. Marguerite, par cette influence, fut préparée à un beau rôle, celui de protectrice de tous les esprits libres. Elle l'a rempli, autant qu'il fut en elle, comme une femme craintive, sans doute, dépendante d'un frère qui fut fort dur pour elle. Femme de plus très-peu protestante, plutôt philosophe ou mystique, flottant de l'audace à la peur, de l'amour à l'amour de Dieu. N'importe, souvenons-nous toujours de cette douce reine de Navarre, près de laquelle les nôtres, fuyant les cachots et les flammes, trouvèrent sûreté, honneur et amitié. Notre éternelle reconnaissance vous restera, mère aimable de la Renaissance, dont le foyer fut celui de nos saints, dont le giron charmant fut le nid de la Liberté.
Cette passion, née au berceau, fut son malheur, la fatalité de sa vie, et ses vers ne le révèlent que trop. L'idole, en ce luxurieux berceau des grosses vignes de la Charente (qui ne sont qu'ivresse, alcool), sous cette molle éducation des femmes poitevines (stigmatisée dans les nourrices impudiques de Gargantua), eut l'âme matérielle en naissant. Sous l'homme et l'enfant même, il y eut le faune et le satyre. Sa soeur put influer sur lui, mais en restant de moins en moins sa soeur. Et nous verrons à quelle extrémité il poussa la faiblesse de ce trop tendre coeur.
Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquiète de la mère et de la soeur, c'étaient les frayeurs continuelles que leur donnait son caractère fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait avec ses camarades, spécialement avec l'étourdi Bonnivet, fils de son gouverneur. À six ans, nous le voyons en danger de mort, emporté par un cheval qu'on ne pouvait arrêter, plus tard blessé, une autre fois malade d'excès précoces, plus tard encore (alors il était roi), violemment frappé à la tête dans un assaut d'espiègles. Il eut le bon sens généreux de ne jamais dire qui l'avait frappé.
Ses chasses étaient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois, un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il parût ému. Une autre fois, il trouva amusant de lâcher dans la cour d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On s'enfuit; lui, très-froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'épée jusqu'à la garde; le monstre roule, et, par les degrés, retombe expirant dans la cour.
Ces actes de vigueur, joints à sa grâce, à sa facilité, cette faculté française qu'a l'ignorant de savoir toute chose, faisaient croire (bien à la légère) qu'on allait avoir un grand roi. La nation n'en savait pas plus. Elle aimait son image. Brave, hâbleur, libertin, il lui manquait fort peu pour remplir l'idéal d'alors.
On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un Français, ferme la porte à l'étranger. Charles-Quint n'aura pas la France. Sa joie fut vraie, sincère. La liberté qu'elle pouvait comprendre, c'était d'avoir un roi français.
Et il fut salué de l'Italie, comme de la France. L'Italie haletait; elle n'en pouvait plus; l'horreur indéfinie du pillage éternel des bandes suisses, des armées espagnoles, ce jeu atroce de diables et de damnés, se relayant pour les tortures, avait poussé le peuple au dernier désespoir. Maximilien Sforza, maître des pays les plus riches de la riche Lombardie, pleure dans ses dépêches, et porte envie aux mendiants. La peur des Espagnols et des Français l'a fait valet des Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux affamés? Comment soûler ces ours, réveillés au printemps par un jeûne de six mois d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regrettés encore par les infortunés sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres, qui gardent dans leur férocité un calme diabolique, une froide et implacable présence d'esprit.
François Ier, n'ayant changé qu'un seul des ministres de Louis XII, continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et profitant de ses embarras prochains pour la succession d'Espagne, contentant Henri VIII par l'appât d'un traité d'argent, est libre d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'armée d'Espagne, qui végètent en Italie. Venise, ruinée par la France, n'espère cependant qu'en la France. Florence, sous les Médicis, ne peut parler; mais son silence parle.
«J'irai, soyez-en sûrs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux vaincre ou périr!»
CHAPITRE XV
MARIGNAN
1515
Les réveils et les renouvellements subits, imprévus, de la France, sont des miracles inconnus à toutes les nations du monde. Le temps et la tradition, ces deux chaînes de l'humanité, la France les brise à chaque instant. L'art que souhaitait Thémistocle, l'_art d'oublier_, c'est sa nature à elle. Mais rarement c'est somnolence; bien plus souvent c'est au contraire un élan d'activité nouvelle qui l'éloigne violemment du passé.
Plus qu'aucun autre, ce peuple très-chrétien a fait l'Église; mais c'est lui qui, plus qu'aucun autre, l'a défaite, par les Albigeois, par Calvin, par la Renaissance, par la Révolution française. C'est lui qui fait la croisade, et lui qui a dressé le bûcher où périt la croisade, avec l'ordre des Templiers. C'est lui qui donna le type des institutions féodales, lui qui fonda en face leur destructeur, la bourgeoisie.
Au point où nous arrivons, la France encore va détruire une de ses vieilles oeuvres. Chevalerie, gendarmerie, vieille organisation militaire, tout cela s'en va ensemble; le peuple, dans l'infanterie, a fait son apparition sur le champ de Ravenne. Et c'est lui qui opère, en 1515, le grand passage des Alpes.
Révolution européenne, et qui appartient à la France. L'Angleterre eut ses fantassins, à Poitiers, à Azincourt, et pourtant elle ne créa pas une tradition d'infanterie. L'Espagne eut ses fantassins, sous Charles-Quint, Philippe II, et jusqu'à Rocroi; cette tradition commencée s'arrête au XVIIe siècle. Mais la France, dès Charles VIII, par ses Gascons et ses Bretons, dès Louis XII, par ses Picards et autres Français du Nord, sous François Ier, par l'institution des _légions provinciales_, commença une tradition durable qui se perpétue jusqu'à nous.
Dans la courte et foudroyante campagne de Gaston de Foix, on entrevit le Français comme premier marcheur du monde; c'est dire, éminemment soldat. Au premier passage des Alpes, sous François Ier, on le vit comme le grand, l'admirable ouvrier de guerre (qu'a décrit le général Foy dans les guerres de la Péninsule), improvisant de ses mains, de sa brûlante activité, mille moyens subits, inconnus, sachant tout à coup, au jour du péril, les arts qu'il n'apprit jamais, frayante des voies inattendues par les abîmes où le chasseur ne se hasardait qu'en tremblant, légitime conquérant des Alpes, roi des monts qu'il sait seul franchir.
Jamais les autres nations, Allemands, Suisses, Italiens, Espagnols, n'ont deviné par où les Français allaient passer: toujours, ils ont été surpris.
Les Piémontais et Autrichiens gardaient les Alpes et la Corniche; Bonaparte passe à Albenga, au défaut des montagnes entre les Alpes et l'Apennin. Chemin trop facile, a-t-on dit; mais s'il était le plus facile, c'est celui qu'il fallait garder.
De même au passage du grand Saint-Bernard, on s'écria que, cette fois, on ne pouvait s'y attendre. La voie était trop difficile; un fort pouvait arrêter tout. Le fort de Bard faillit faire manquer toute l'entreprise. L'armée passa furtivement, par un tour de force inouï, que pouvait faire seul le bras de la France, cinquante mille hommes se trouvèrent passés en bonne fortune de l'autre côté des monts.
Mais ce miraculeux passage l'est moins que celui de 1515, exécuté avec les moyens tellement inférieurs de l'époque, et par une voie, après tout, moins frayée encore. L'artillerie était beaucoup plus pesante alors, et le génie n'était pas né. Le passage fut si rapide, si brusque et si inattendu, que le général ennemi, Prosper Colonna, fut trouvé à table par le chevalier Bayard, et demanda si les Français étaient descendus du ciel. Les Suisses, qui gardaient les routes ordinaires du mont Cenis et du mont Genèvre, se croyaient sûrs de barrer le pas de Suse où les deux routes aboutissent, et comptaient que la gendarmerie viendrait à ce lieu étroit où cinquante cavaliers peuvent à peine charger de front, heurter contre leur mur de fer, se briser sur leurs lances. L'expérience de Novare et de Guinegate montrait que cette brillante cavalerie, les premières charges repoussées, était sujette à d'étranges paniques. On avait chansonné en France la _journée des éperons_, et l'on disait hardiment que les gendarmes étaient des _lièvres armés_.
À ce moment notre jeune infanterie se formait sous un maître habile, Pietro Navarro, passé au service de France. L'ingrate et sordide avarice de Ferdinand l'eût laissé mourir sans rançon dans sa captivité de Ravenne. Cet homme de génie, qui connaissait si bien les bandes espagnoles, trouva pour leur opposer des montagnards fermes et vifs, nos Basques et la verte race des hommes de Dauphiné. En tout, un corps de dix mille hommes. On y joignit huit mille Français, Picards, Bretons, Gascons. Ajoutez trois mille pionniers et sapeurs, Français de même. Ce sont ces vingt et un mille hommes qui, de leurs bras, de leur audace, de leur industrieuse agilité, exécutèrent en cinq jours le miracle du passage, domptant et perçant le rocher, enlevant et faisant passer sur la triple échine des Alpes soixante-douze énormes canons, cinq cents petites pièces à dos de mulets, un nombre immense de charrettes, deux mille cinq cents lances (chacune de huit hommes), et vingt mille lansquenets allemands.
On était arrivé à Lyon avec l'imprévoyance ordinaire. On sut que tout était fermé. Le vieux Trivulce se mit à courir les Alpes, et trouva cet affreux passage entre les glaces et les abîmes. Sauvages gorges où nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier, n'avait imprimé ses pas. La virginité de leurs neiges n'était effleurée, depuis la création, que par l'enfant de la montagne, le craintif et rusé chamois, et parfois aussi, peut-être, par l'intrépide folie du chasseur que la passion entraîne aux corniches étroites des gouffres.
La Durance une fois passée, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul, qui arrêta court. On le perça avec le fer, travail énorme qui se fit en un jour. On n'était encore qu'à Barcelonnette, c'est-à-dire au pied des Alpes.
La chaîne centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui sépare les eaux qui vont au Rhône de celles que recevra le Pô. Pietro, qui était l'inventeur des mines, fit sa route à force de poudre, faisant sauter des blocs énormes. C'était encore le plus facile. Le plus hasardeux était, sur les rapides glissades, au-dessus des précipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur lesquels on devait jeter des ponts, d'établir le long des abîmes des galeries en bois où les chevaux osassent passer, et sur ces frêles improvisations de charpentes tremblantes, gémissantes et criantes, de rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et alors, avec des câbles, on descendait les canons au fond de l'abîme, pour les remonter de l'autre côté avec un effort infini.
On trouva enfin la pente italienne et la vallée de la Stura. Mais là, le mont _Pic-di-Porco_ se mettait encore en travers, dernière défense que les Alpes vaincues opposaient à cette titanique entreprise. On la franchit le quatrième jour, et le cinquième, on était dans les plaines de Saluces, à l'entrée de la Lombardie.
Il était temps. L'armée n'avait emporté que trois jours de vivres. Si les Suisses, mieux avertis, lui avaient fermé la porte, ce qui n'était pas difficile, elle restait clouée dans ces gorges pour mourir de faim.
L'entreprise si audacieuse, si heureuse, de ce chemin inouï, bouleversa l'imagination italienne. C'était par les sources mêmes du Pô que les Français entraient en Italie. On les voyait descendre avec l'invincible fleuve, le conquérant des eaux lombardes, qui les emporte toutes à la mer. Pour premier coup, ils avaient enlevé Colonna, le vaillant Romain. Les Suisses étonnés reculèrent. Le rival de Colonna, le vieux bâtard des Orsini, le bouillant Alviano, se mit avec ses Vénitiens, nos alliés, devant les Espagnols, les empêcha d'aider les Suisses. L'armée papale et florentine, conduite par les Médicis, dans sa neutralité douteuse, comptait bien, au cas probable de la défaite des Français, leur porter aussi quelques coups. Et voilà qu'ils sont tout près d'elle; elle perd à l'instant le goût d'avancer.
Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois Diesbach et la Pierre et le Valaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la Suisse ne gagnait rien à se saigner pour exalter l'Allemagne, sa principale ennemie, sur les ruines de la France. En réalité, sang et vie, morale, honneur, tout enfin, la Suisse entière fondait en Italie, elle s'échappait à elle-même, s'écoulait, se perdait. Un argument plus sensible peut-être, c'est que ni le pape, ni l'Espagne n'avait un sol à leur donner, que leur Maximilien Sforza, rançonné, épuisé, tordu jusqu'à la dernière goutte, était fini, ne rendait plus. La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pièces neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'écus comptants et sonnants. Elle les payait pour ne rien faire; et les autres, pour les faire agir, ne les payaient pas. Le roi les aimait tellement qu'il ne comptait pas avec eux. Au lieu des quatre cent mille écus promis à Dijon, il leur en donnait six cent mille, et trois cent mille encore pour les bailliages italiens (Bellinzona et Lugano) qu'ils avaient au pied des Alpes. Ils ne trahissaient point Sforza, au contraire; d'un duc ruiné, le roi allait faire un prince, le marier dans la famille royale.
Tout cela prenait assez bien. Mais voilà que du Saint-Gothard, roule une avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargés de pillage, la poche enflée, qui parlent, à l'arrivée, de revenir. Les nouveaux venus frémissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse cession des passages du Tésin; ce serait donner l'Italie sans retour et s'en exclure pour jamais. Les Français ont là de l'argent?... Eh bien! pourquoi ne pas le prendre?... Ils y couraient en effet. Les nôtres eurent à peine le temps de sauver la caisse.
Cependant, l'homme du pape, le fameux Mathieu Shiner, cardinal de Sion, le prêcheur endiablé des Suisses, pendant que Léon X, son maître, parlait de la neutralité, chevauchait de tous côtés, pour faire écraser les Français. Les Espagnols, qui voyaient Alviano les menacer avec le drapeau de Saint-Marc, n'écoutèrent point le cardinal et restèrent en observation, comme l'armée pontificale. Les Suisses, concentrés à Milan, étaient fortement balancés; les uns leur disaient: «Retournons, recevons le premier payement.» Les autres disaient: «Combattons, et, vainqueurs, nous aurons le tout.» Mathieu arrive, se fait dresser sur la place du château une chaire assez haute pour dominer toute l'armée. Là, devant ces trente mille hommes, l'aboyeur se faisant entendre par des cris et des yeux roulants, par un geste frénétique, prêchait pêle-mêle la défense de l'Église, le drapeau des clefs de saint Pierre, la vengeance de l'ours de Berne, la fureur du taureau d'Uri, le sang partout, le sang: «Je veux, dit-il, me laver les mains, m'abreuver dans le sang des Français.»
Ce sermon évangélique n'ayant pas beaucoup d'action, le drôle, qui connaissait parfaitement ce peuple, fait faire une fausse alarme. «Voilà les Français qui avancent!»
Cela finit tout. Les partisans de la paix prirent les armes, comme les autres, ne pouvant abandonner leurs frères au moment du danger.
Le roi n'avait pas bougé. Il croyait toujours négocier. Sa situation était assez dangereuse. Il s'était placé à Marignan, à dix milles de Milan, ayant derrière lui les armées espagnoles et pontificales, qu'il séparait ainsi des Suisses. Les Vénitiens, il est vrai, veillaient pour lui sur ces armées. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant en tête les redoutés fantassins espagnols?
Qui commandait l'armée française? Tout le monde et personne. Le roi, tout novice, de vingt et un ans, était censé commander, et sous lui, Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire connétable. Les généraux de Louis XII, La Trémouille et Trivulce, étaient près du roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne faute de laisser partir l'homme essentiel, le commandant des Bandes noires et en général des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre, qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'allié du roi, son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer la Gueldre, forcer le duc de revenir, démoraliser l'armée du roi. En quoi, il imitait fidèlement son grand-père Maximilien, qui fit parvenir à nos Allemands l'ordre de revenir, précisément la veille de la bataille de Ravenne.
Le duc de Gueldre crut à la paix prochaine, partit et laissa le commandement en chef des Allemands à un Français, son neveu, Claude de Guise, que pas un d'eux ne connaissait.
Ces gens, sans communication avec les nôtres, séparés par la langue, et ne sachant rien de la situation que les allées et venues, les pourparlers du roi avec les Suisses, leurs mortels ennemis, écoutèrent les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France (disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouvé un moyen de payer la solde arriérée, en les mettant au premier feu et les livrant aux Suisses pour être exterminés. Et pourquoi, disait-on, votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper dans la trahison?
Ce roman insensé du roi se détruisant lui-même, se désarmant et se faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs préjugés nationaux sur la foi des Welches (Français et Italiens) les hébétèrent de défiance et de peur.
C'était la grosse moitié de notre infanterie, et la seule fortement armée, qui était frappée de cette panique; les autres fantassins, Basques et Gascons, Français formés par Pietro Navarro, étaient des troupes légères qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons des Suisses.
Le roi avait, il est vrai, une très-forte gendarmerie, et tous les grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il eût fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et justement il était sur une étroite chaussée qui permettait à peine à vingt hommes de charger de front: à droite, à gauche des fossés, des marais devaient couvrir la colonne assaillante, empêcher la cavalerie de la tourner ou de la prendre de flanc.
Dans cette situation si peu favorable, le grand maître de l'artillerie ne put profiter de la supériorité des forces qu'il avait; seulement il posta à notre droite une forte batterie, et dans les retranchements qui la couvraient, Pietro Navarro jeta une masse de notre infanterie nationale: Basques, Gascons, Picards.
Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui avait reçu d'eux quarante blessures à Novare, Fleuranges, fils du fameux Sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et l'un des chefs des Bandes noires, ne doutaient point qu'il y eût bataille. Ce n'était pas tant une guerre politique qu'une rivalité de métier entre deux armées mercenaires, entre les Suisses, si longtemps les seuls fantassins de l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les princes avaient formée surtout contre eux. Le drapeau des montagnes, le drapeau suisse à la croix blanche avait horreur du drapeau noir de la basse Allemagne. Ils partirent de Milan en criant: «C'est leur deuil qu'ils portent.» Ils avaient ôté leurs souliers pour qu'on n'entendît pas de loin la masse de l'armée en marche, et pour mieux sauter les canaux, traverser les marais et se trouver plus vite devant leurs ennemis. Unique occasion! les lansquenets étaient vingt mille; on pouvait, cette fois, les égorger en un monceau.