Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 22
Voyez Charles le Téméraire, l'aïeul de Charles-Quint; il procède de trois tragédies: celle de _Jean sans Peur_, du mariage fatal qui fit tuer Louis d'Orléans et mit l'Anglais en France; celle d'_York et Lancastre_, qui fait les guerres des Roses, qui tue quatre-vingts princes (mais le peuple, qui l'a compté?); enfin la _tragédie de Portugal_, de Pierre le Cruel, du bâtard qui, de son poignard, fonda sa dynastie. Charles le Téméraire lui-même, par héritage, mariage et conquêtes, il est l'hymen fatal de je ne sais combien d'États; il en est l'amortissement et non la conciliation, le rapprochement pour la guerre et la haine; Flamands, Wallons, Allemands, se battent et se déchirent en lui. En sorte qu'en un seul homme vous voyez deux batailles morales, deux croisements absurdes d'éléments inconciliables, qui hurlent d'être ensemble. Comme race et comme sang, il est Bourgogne, Portugal, Angleterre; il est le Nord et le Midi; comme prince et souveraineté, il est cinq ou six peuples. Que dis-je? il est cinq ou six siècles différents; il est la Frise barbare, où subsiste vivant le _Gau_ germanique des temps d'Arminius; il est la Flandre industrielle, le Manchester d'alors; il est la noble et féodale Bourgogne. À Dijon et à Gand, aux chapitres de la Toison d'or, il vous figure une sorte de Louis XIV gothique tenant la table ronde du roi Arthur. Il est tout, il n'est rien; ou, s'il est, il est fou.
Tel il meurt à Nancy. Et tel survient son gendre, le grand chasseur Maximilien, Autrichien-Anglo-Portugais. La discorde de race n'est pas fureur dans celui-ci, mais vertige, vaine agitation, course étourdie jusqu'à la mort; un lutin hante son cerveau, le poursuit, le mène et démène, ne le laissant pas respirer une heure.
Le produit de ces deux folies, le fils de Max, le petit-fils de Charles, Philippe, ne vivra pas. Ce beau joueur de paume s'use à la balle, aux amusements puérils, et il meurt à ce champ d'honneur. Pas assez tôt, pourtant, pour qu'il ne soit pas marié; aux deux éléments de folie qu'il tient de ses parents, il en joint un troisième, la mélancolie sombre de Jeanne la Folle. Celle-ci, produit infortuné du mariage forcé des peuples espagnols, de la chevaleresque Isabelle de Castille avec le vieux _marane_ avare, Ferdinand d'Aragon, consomme en un enfant l'accord des trois folies, des trois discordes. Ce chaos d'éléments divers s'incarne en Charles-Quint.
J'ai pitié de la tête qui doit contenir tout ceci. Tête flamande heureusement, où tout arrive calmé, pâli, demi-éteint. Celui-ci, qui est la résultante de vingt peuples brisés, leur conciliation artificielle et laborieuse, instruit, informé à merveille, parfaitement dressé à soutenir son rôle immense, il n'en embrasse la complexité qu'à condition d'amoindrir, d'affaiblir et d'énerver tout. La vieille séve allemande est-elle en lui? Oh! non! Maximilien ne fut Allemand que par sa fougue du Tyrol. La noblesse du pays du Cid, de la Castillane Isabelle, est-elle en lui? Oh! non, il a trop de sang d'Aragon, il procède de Ferdinand. La Flandre même dont il est, qui est sa nourrice et sa mère, en a-t-il le vrai sens? Sait-il bien les ménagements dus à cette poule aux oeufs d'or, à cette source intarissable de richesses? Flamand très-peu flamand, il pressera à mort le sein de sa nourrice, en tirera le lait et le sang.
Et tout ceci le constitue le souverain moderne, _le centralisateur_, tranchons le mot, l'amortisseur commun des nationalités, dirai-je? la mort des nations.
Je dirai _non_, si, dans cette extinction des vieux éléments de race, il apporte l'idée nouvelle qui doit leur succéder.
Je dirai: _Oui, il est la mort_, s'il ne combat l'originalité de chaque peuple que pour lui imposer la généralité vide qu'on appelle ordre politique, et la stérilité d'une diplomatie sans but, ce vide mystérieux, cette énigme sans mot qu'on appelle _l'intrigue des cabinets, les intérêts des princes_.
L'empire d'Alexandre eut un sens. La centralisation de l'esprit grec s'était accomplie dans la science, dans cette langue unique, puissant instrument d'analyse; l'élève d'Aristote porta cet esprit par toute la terre, et fonda dans Alexandrie la centralisation des dieux.
Et l'empire romain eut un sens. Il n'amortit les nationalités épuisées qu'en leur imposant un droit supérieur; les dieux vaincus ne se courbèrent que sous un Dieu plus grand, la Loi, la Raison dans la Loi.
Quel est le sens, la raison d'être de ce nouvel empire qui surgit au XVIe siècle, de ce chaos énorme de royaumes que la politique de famille, l'intrigue des mariages, ont jeté pêle-mêle dans le berceau de Charles-Quint?
Quelle est sa personnalité? et qui est-il pour que la terre s'abîme en lui? Est-ce le vrai César antique? Est-ce le César féodal, le faux et blond César des XIIe et XIIIe siècles? Ni l'un, ni l'autre. Et encore moins le roi bâtard, le bizarre androgyne moderne qu'on appelle constitutionnel. Charles-Quint ne répond à aucune des trois hypothèses.
Le très-exact et consciencieux Claude Janet, à qui l'on doit le beau portrait de L'hôpital, celui de plusieurs rois et cent chefs-d'oeuvre, a fait aussi un excellent portrait de Charles-Quint. Il est armé de toutes pièces, sauf la tête, amaigrie, usée, celle d'un scribe qui vécut dans une écritoire, dans l'agitation féminine de la diplomatie. Élève d'une femme, couvé vingt ans par cette Marguerite qui fut l'intrigue elle-même, il en porte l'empreinte, en rappelle la passion. Il y a encore une flamme nerveuse dans ces yeux fatigués, un mortel petit feu d'inextinguible ambition. Malade et tremblant de la fièvre ou noué par la goutte, il n'en ira pas moins traînant ses os d'un pôle à l'autre, inquiétant la terre entière de son inquiétude, jusqu'à ce qu'une malice de la fortune qui le ballotte, un vigoureux coup de raquette, comme elle en donne dans ses jeux, relance cet homme si sage au couvent de Saint-Just, à la mélancolie de Jeanne la Folle et de Charles le Téméraire.
«Eh! mon cher Picrochole, lui eût dit Rabelais, pourquoi tant t'agiter? De Tunis en Hollande, d'Alger à la Baltique ou de Madrid à Vienne, négociant, guerroyant, écrivant, tu vas comme un courrier? Apparemment tu portes quelque chose? Sais-tu bien nettement ce que tu veux? Avec ta merveilleuse étude des hommes et des choses et des langues, le sais-tu? sais-tu ton mystère? Pourrais-tu t'expliquer? J'en doute. Ta dextérité, ton activité, tous ces dons supérieurs, ne t'empêchent pas d'être une vivante Babel; tu sais toutes les langues et pas une.»
Cette dernière remarque est grave. Le Verbe de chaque peuple, son génie le plus intime et son âme profonde, est surtout dans sa langue. Ces princes n'en ont pas su une; ils les estropient toutes; toutes visiblement sont étrangères pour eux. Eux-mêmes sont étrangers partout, citoyens du néant, et partout rois illégitimes. Rien de plus baroque que les lettres de Maximilien: Charles Quint n'écrit guère qu'en un français barbare. Le français pourtant est sa langue, un français brabançon, comme on jargonnait à Bruxelles.
Il ne faut pas s'étonner si parfois le cerveau leur tinte. Ne vous fiez pas trop aux formes froides et sages. Il y a ici une dissonance intrinsèque qui reparaîtra par moments. Pour la dextérité, la finesse, les expédients, le nouveau prince a tout cela; c'est l'héritage de sa tante. Mais le ferme bon sens, le sens juste des nationalités auxquelles il a affaire, la vraie mesure de ce qu'il doit leur demander, c'est-à-dire la mesure du possible et de l'impossible, il ne l'aura jamais. Aveuglément, brutalement, il voudra les pousser vers une centralisation nullement préparée, et qui n'eût été que la mort.
Sur ce monstre à deux têtes, on peut prévoir ceci, que, s'il agit par sa partie froide et flamande, il créera la royauté de plomb de la bureaucratie, l'indifférence des armées mercenaires, le meurtre impartial. Et, s'il agit par le côté ardent, l'élément espagnol, il entreprendra de fondre l'Europe aux fournaises de l'inquisition, associant le monde au peuple anti-nature qui l'enfonça dans les bûchers. Horrible alternative!
C'est un curieux contraste à observer, que celui de la douce école où se forme ce génie de trouble qui va vouloir unir l'Europe et l'ensanglantera si cruellement. Nous sommes ici au commencement de la politique moderne qui, dans ses grands acteurs, unit le calme de l'esprit et l'atrocité des résolutions. L'aimable Marguerite d'Autriche écrit: «Il faut brûler Térouenne,» aussi calme que le bon Turenne quand il brûle le Palatinat.
Nous l'avons déjà fait connaître, cette nourrice de Charles-Quint, ce modèle des femmes d'alors, fille accomplie, meilleure épouse, inconsolable veuve, qui passe toute sa vie à bâtir un tombeau. Elle appelle tous les grands sculpteurs à son église de Brou, tous les musiciens à Bruxelles. Sa chapelle est la première du monde. Et elle est elle-même artiste éminente parmi les artistes, trouvant des vers légers, faisant les airs de ses chansons. Seulement sa langue est un peu vieille, sentant les temps de Louis XI. Elle ne vivait point à Paris. Mais Paris lui venait. Le spirituel Agrippa, l'auteur du livre _Contre les sciences_, vint écrire près d'elle et pour elle sa _Prééminence des femmes_. Les grands douteurs du siècle, les Érasme, les Vivès, aimaient cette cour d'une femme spirituelle, indifférente et politique, qui tolérait la sensualité, laissait Érasme vanter les baisers des Anglaises, et l'enfant Jean Second écrire le livre des _Baisers_.
Elle était indulgente, elle était sérieuse. Sa passion était aux affaires, à la grandeur de son neveu, à l'abaissement de la France, à qui elle ne pardonnait pas, qu'elle regrettait et haïssait. Cette haine, cachée sous les sourires, on la voit bien dans ses dépêches. Elle éclate aigrement aux marges d'un de ses beaux manuscrits. La brutalité basse du mouvement est celle de la passion solitaire, plus violente dans ces grands acteurs aux rares moments où ils sont sans témoins: «B..... pour les Français!»
Quel était son conseil? C'est celui de la maison de Bourgogne, c'est l'école qui a régné sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire, l'école franc-comtoise, celle des procureurs diplomates, des Armeniet, des Raulin, des Caroudelet, des Perrenot-Granvelle. Le Jura et le Doubs, si pauvres en certaines parties, ont, comme la Suisse, beaucoup d'émigrants, rouliers, colporteurs, gens d'affaires. La Franche-Comté est le carrefour du sud-est, la route des Alpes, un pays très-mêlé. Chose curieuse! fournissant tant de légistes et de gens d'affaires, elle n'a pas donné de grand jurisconsulte. Les Caroudelet seulement commencent la rédaction des coutumes en Bourgogne; les Rochefort la continuent en France.
Au XVe siècle, ils organisent; au XVIe, ils négocient. Même la Toison d'or, institution qui semble romanesquement féodale, est leur ouvrage, et sur les vingt-quatre premiers chevaliers, six étaient Francs-Comtois. On rit de cet enfantillage; mais on rit beaucoup moins quand on vit, par les procès terribles d'Orange et de Nevers, le danger d'un tel tribunal, qui vous jugeait sans forme régulière, vous flétrissait, biffait votre écusson.
Les Caroudelet, les Granvelle, sont de bonne heure les hommes de Marguerite. Ajoutez-y des Italiens, Carpi, Gattinara. Point d'Allemands ni d'Espagnols; je ne vois près d'elle qu'un valet de Chambre castillan qu'elle dépêche parfois dans ses affaires diplomatiques.
Le seul de ces agents qui indique un grand caractère et dont on lit avec plaisir les lettres, c'est Mercurin de Gattinara, d'origine piémontaise, conseiller de Savoie, puis président du parlement de Franche-Comté, chancelier de Charles-Quint. Ce qui plaît dans Gattinara, c'est que ses dépêches sont claires; il parle à sa maîtresse avec la force et l'autorité que lui donne sa haine pour la France; du reste, une fierté espagnole. Il dit à Marguerite que, si elle a quelque défiance, elle ne mérite pas d'avoir un serviteur comme lui. Il fut disgracié sous son neveu par la souple dextérité des Granvelle.
Voilà les gens de Marguerite, les rois du jour. Regardons à côté, ceux de demain, ceux qui tiennent en leur main, qui forment, et font à leur image, préparent à leur profit cet enfant, ce prince, ce roi, cet empereur, sur lequel est déjà le destin de l'Europe.
Dans cette salle de Malines, où siége de côté, mal vu et négligé de son élève, le pédant Adrien d'Utrecht, regardez à la lampe cet enfant pâle en velours noir, figure intelligente et froide, où la lèvre inférieure accuse le sang d'Autriche, où la mâchoire de crocodile rappelle la forte race anglaise. Le dur travailleur apparaît, avide, absorbant, insatiable de travail, d'intrigue et d'affaires. Personne dévorante, estomac exigeant[27] (ce mot n'est pas une figure). Où trouver, pour le satisfaire, assez d'aliments, de royaumes.
[Note 27: Dans son intéressante brochure sur Charles-Quint, M. Mignet, quoique trop favorable à son héros, ne dissimule nullement sa gloutonnerie. J'ai bien de la peine à croire que le grand homme d'affaires, si grossièrement sensuel, ait été vraiment grand. De telles habitudes accusent l'absence des idées hautes et des sentiments généreux qui rempliraient autrement l'âme.--Ce petit livre, si complet, qui révèle tellement le fond de l'homme, eût fait le bonheur de Montaigne.--Quant à l'ingratitude de Charles-Quint pour sa tante Marguerite, il faut lire le Mémoire présenté par celle-ci, pièce d'histoire capitale, s'il en fut. Elle y raconte toute son administration, s'excuse, _prouve son innocence_ (p. 118). Elle explique qu'on a ménagé _à son insu l'émancipation de Charles_ (p. 124): «Parquoy, monseigneur veulx conclure que je n'ay mérité nullement qu'on me charge et traicte ainsy que l'on fait, ni qu'on me fasse traîner la poursuite de ma pension si longuement. Si la mienne est plus grande, aussi suis-je votre unique tante et n'ay aultre fils ni héritier que vous.» _Corresp. de Marguerite, publiées par Van der Bergh_, t. II, p. 117-127.]
Des monceaux de dépêches et de papiers d'État sont devant lui. Tout ce qui vient, même de nuit, arrive ici, et passe sous ses yeux; son gouverneur, de Chièvres, veut que le prince lise, afin de lire lui-même, et qu'il fasse rapport au conseil. Ainsi l'éducation deviendra peu à peu le gouvernement. Le pouvoir insensiblement échappera à Marguerite et passera au gouverneur.
M. de Chièvres, homme fort entendu, était un cadet des Croy, de cette ambitieuse maison qui régna sous Philippe le Bon jusqu'à se poser audacieusement pour adversaire du fils de la maison et le faire mettre à la porte. Ces Croy étaient originairement des Italiens, dit-on, des hommes de Venise, qui, au XIIe siècle, s'établirent en Picardie. Leur position y fut petite, jusqu'à ce que deux frères, Antoine de Croy et Jean de Chimay, s'emparèrent, par une captation inouïe, du faible esprit de Philippe le Bon, l'enveloppèrent et le lièrent, comme l'araignée une mouche, l'isolant tout à fait des siens, profitant de l'antipathie qu'il avait pour sa femme, la roide et dure Anglaise Marguerite d'York, et pour son fils, Charles le Téméraire. Ces Croy prirent d'abord de l'argent, thésaurisèrent. Puis ils se firent donner de grands offices et des commandements de places frontières, des châteaux en pur don, et enfin, pour en avoir d'autres, ils profitèrent des embarras de leur prodigue maître, lui prêtèrent l'argent même qu'ils avaient eu de lui, prenant en gage des places fortes. Celles qu'ils n'avaient pas en leur nom, ils les occupaient par des hommes à eux. Position exorbitante, qui leur faisait un État dans l'État, et qui porta au comble l'irritation de la duchesse et de l'héritier présomptif. Ils s'effrayèrent alors et s'appuyèrent par des alliances étrangères, spécialement du côté le plus militaire, en Lorraine, où Antoine de Croy se maria dans la maison ducale. Il se trouva ainsi cousin de René II, futur vainqueur de Charles le Téméraire et destructeur de la maison qui fit la grandeur des Croy. Ils s'entendaient sous main avec l'Angleterre, et recevaient publiquement des places, des pensions de Louis XI. Leur amitié pour lui alla jusqu'à lui faire rendre les places de la Somme, boulevard des États de Philippe le Bon. _Son bouclier_, dit Chastelain, sa cuirasse, ils la lui ôtent, à leur vieux maître, lui découvrent le coeur. L'ingratitude pouvait aller plus loin encore. Ils avaient trois places en main, d'extrêmes frontières, et des premières de l'Europe, où ils pouvaient mettre l'étranger: Luxembourg, Namur et Boulogne. Ils l'auraient fait peut-être, si l'héritier, par un coup de vigueur, n'eût fait appel au peuple même, et, revenant à main armée, n'eut pris possession de son père et de ses États.
M. de Chièvres, petit-fils d'Antoine de Croy, n'entra pas dans une voie tellement excentrique et dangereuse. Au lieu de frustrer l'héritier de telle ou telle possession, il prit l'héritier même, c'est-à-dire qu'il prit tout. Il ne combattit pas Charles le Téméraire, mais le refit. Charles Quint, son élève, fut laborieusement, _sagement_ élevé par lui dans la folie de l'autre. Les visions de monarchie universelle, étranges et romanesques pour un duc de Bourgogne, semblaient l'être bien moins pour celui en qui la fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les États autrichiens. Le rêve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'était plus un rêve; il se trouvait déjà plus qu'à demi réalisé par ce caprice du sort. L'Empire ne pouvait guère manquer à un petit-fils de Maximilien, maître de tant d'États. Charlemagne, agrandi, revenait pour l'Europe. Le monde allait reprendre l'unité et la paix du grand empire romain. Que fallait-il pour cela? Rien que briser la France, la démembrer si l'on pouvait, briser l'une par l'autre l'Espagne et l'Allemagne. Mais le succès était certain, écrit déjà la devise prophétique du sage fondateur de la maison d'Autriche, l'empereur Frédéric III: A. E. I. O. U. (Austriæ est imperare orbi universo).
Pour cela, il fallait de grands travaux, de la suite, de l'application. De Chièvres plia son élève, qui aurait tenu de Maximilien pour les exercices du corps, à une vie de scribe et d'homme d'affaires, que les princes n'avaient guère alors. Il lui inculqua surtout cette haute qualité du politique, la froideur d'un coeur sec, étranger aux sentiments d'homme. La grandeur des Croy s'était faite par l'ingratitude. L'ingratitude encore fut un moyen. Le jeune prince, tenu par de Chièvres dans une taciturnité sournoise pour une tante qui lui servait de mère, la mit de côté un matin.
Ce qui fut le plus fort, c'est que la gouvernante déchue fut tout à coup négligée au point qu'on remit de jour en jour à régler sa pension. Elle s'en plaint dans une belle et longue lettre adressée au conseil, où elle rend compte de son administration. Pièce fort honorable pour sa mémoire, qui touchera la postérité et ces Français qu'elle hait tant, plus que ce fils d'adoption pour qui elle a tant travaillé.
Les premiers actes du jeune prince sont de même caractère. On y sent un esprit très-libre de tous les sentiments de la nature. Ce sont deux traités avec la France contre ses deux grands-pères. Dans le premier (1515), se défiant de Ferdinand, il l'abandonne _et s'engage à ne pas le secourir_ si, dans six mois, il n'a pas rendu la Navarre. Dans le second traité (1516), il trouve bon que François Ier, pour défendre Venise, _fasse la guerre à Maximilien_.
CHAPITRE XIV
FRANÇOIS Ier
1512-1514
C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple... La terre a joie, le voyant revestu D'une beauté qui n'a point de semblable. La mer, devant son pouvoir redoutable, Douce se rend, connoissant sa bonté. Le ciel s'abaisse, et, par amour dompté, Vient admirer et voir le personnage Dont on luy a tant de vertus conté. C'est luy qui a grâce et parler de maître, Digne d'avoir sur tous droit et puissance, Qui, sans nommer, se peut assez connoître. C'est luy qui a de tout la connoissance... De sa beauté il est blanc et vermeil, Les cheveux bruns, de grande et belle taille En terre il est comme au ciel le soleil. Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, Il est benin, doux, humble en sa grandeur. Fort et puissant, et plein de patience, Soit en prison, en tristesse et malheur... Il a de Dieu la parfaite science... Bref, luy tout seul est digne d'être roy.
Racine, dans l'élégance incomparable de sa _Bérénice_, semble avoir imité ces vers pour les appliquer à Louis XIV. Mais sa noble poésie nous touche moins, nous l'avouons, que l'effusion passionnée qu'on vient de lire. Le pauvre coeur de femme (l'auteur est Marguerite), dans l'impuissance de son gaulois naïf, appelle la terre, la mer, le ciel à son secours, prie toute la nature de parler à sa place et de l'aider à proclamer la divinité de l'objet aimé.
Ce portrait si ému du prisonnier de Pavie paraît avoir été rimé par Marguerite dans le triste voyage qu'elle fit pour délivrer son frère. La pièce est intitulée le _Coche_, et, en effet, la reine était dans sa voiture, cheminant lentement vers les Pyrénées; elle voulait tromper son impatience; les pensées d'un autre âge et tous les souvenirs d'enfance se réveillèrent, et elle écrivit ces vers touchants. Le sujet est un débat d'amour sur cette thèse: _Quelle femme aime le mieux?_ Marguerite prend son frère pour juge.
Dans la réalité, ce bien-aimé de la nature reçut d'elle tout ce que Louis XIV acquit et se donna par une attention persévérante. Louis XIV devint majestueux; mais François Ier, tout naturellement, imposait par sa stature superbe, qui dépassait à peu près de la tête celle du grand roi. L'armure de Marignan et de Pavie, toute faussée qu'elle est de coups de feu et de coups de piques, témoigne de l'effet que dut produire ce magnifique homme d'armes.
Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dénué de ces avantages physiques. Pâle figure d'études et de labeur, instruit, disert, mais mauvais écrivain, harangueur calculé, sans grâce. L'autre fut la grâce même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut chose légère. Même les bouts-rimés (sur Laure, Agnès ou Marguerite), que son diamant fantasque laissa aux vitres de Chambord, ne sont pas trop indignes d'un petit-fils de Charles d'Orléans. Les beaux vers de ses successeurs, Henri II, Charles IX, sentent bien les faiseurs de cour qui les auront aidés. Ce sont des vers d'hommes de lettres. Ceux de François Ier, légers caprices du roi qui se joua de tout, sont la pensée naïve, l'épigraphe de la Renaissance:
Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérites (La cause étant de France recouvrer) Que ce que peut dedans un cloître ouvrer Close nonnain ou bien dévot hermite.
Ces vers-là contiennent toute son éducation, toute sa politique. Les femmes, la guerre,--la guerre pour plaire aux femmes. Il procéda d'elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut, et le défirent aussi.
La tradition d'Agnès et de la cour de Charles VII, fort arrangée alors par la légende romanesque, enveloppait François Ier. Son gouverneur, Artus Gouffier, était fils du gouverneur de Charles VIII, qui, dans sa première jeunesse, avait été valet de chambre de Charles VII, de sorte que l'enfant fut bercé de ces souvenirs et de la Dame de beauté et de la cour du roi René, de la vie molle et voyageuse où les rois vivaient, en ces temps, de château en château. Ajoutez-y le récit éternel des affaires d'Italie, où Gouffier avait suivi Charles VIII et Louis XII, Fornoue, Agnadel et Ravenne, les belles femmes venant au-devant des vainqueurs, les voluptés de Naples. Ce paradis était au roi s'il savait le reprendre. Le tout orné du Boiardo, de Roland, d'Angélique.
Les dames, les combats, les nobles cavaliers...