Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 21
Il ne s'agit ici que de la voûte, et bien plus, et surtout des intervalles des fenêtres.
Un mot de Vasari nous apprend d'abord que, _la première moitié ayant été découverte, Raphaël, qui la vit_, peignit en concurrence _ses prophètes et sibylles de Sainte-Marie della Pace_.
Puis, _que l'autre moitié_ fut expédiée _en vingt mois, après lesquels la chapelle fut décidément ouverte pour la Toussaint_ (1er novembre 1512).
C'est donc dans cette solitude absolue des années 1507, 1508, 1509, 1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, où le pape porta le dernier coup à l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit les prophètes et les sibylles, réalisa cette oeuvre de douleur, de liberté sublime, d'obscurs pressentiments, de pénétrantes lueurs. La lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurité de sa voûte, elle nous éclaire encore.
Il y a mis quatre ans. Moi, j'ai mis trente ans à l'interroger. Pas une année, du moins, ne s'est passée, que je ne reprisse cette Bible, ce Testament, qui n'est ni l'ancien ni le nouveau, mais d'un âge encore inconnu; né de la Bible juive, il la dépasse et va bien au delà.
Dante, qu'il a suivi plus tard dans le _Jugement dernier_, et trop sans doute, ne paraît point du tout ici. Et les sibylles ne sont pas davantage virgiliennes. Celles-ci sont robustes et terribles, et leur trépied de fer est le trône du destin.
À ce point de la vie, il avait perdu terre, comme Christophe Colomb, sur l'Océan, ne voyait plus aucun rivage.
Son maître immédiat, qu'il l'ait su ou ne l'ait pas su, n'est plus même Savonarole; c'est le XIIe siècle et la vision de Joachim de Flore que Savonarole n'osait lire.
Il faut bien se garder d'aller dans la chapelle, comme on fait, aux solennités de la semaine sainte et avec la foule. Il faut y aller seul, s'y glisser, comme le pape osait le faire parfois (mais Michel-Ange l'effraya en jetant une planche). Il faut affronter seul ce tête-à-tête. Rassurez-vous: cette peinture, éteinte et obscurcie par la fumée de l'encens et des cierges, n'a plus le même trait de terreur; elle a perdu de ses épouvantements, gagné en harmonie, en douceur; elle participe de la longue patience et de l'équanimité du temps. Elle apparaît noircie du fond des âges, mais d'autant plus victorieuse, non surpassée, non démentie.
Il y a trouble d'abord pour les spectateurs et difficulté de s'orienter. On ne sait, voyant de tous côtés ces visages terribles, lequel écouter le premier, ni dans qui on trouvera un favorable initiateur. Ces gigantesques personnages sont si violemment occupés, qu'on n'oserait s'adresser à eux. Car voilà Ézéchiel dans une furieuse dispute. Daniel copie, copie, sans s'arrêter ni respirer. La _Lybica_ va se lever. Le vieux Zacharie, sans cheveux, une jambe haute et l'autre basse, ne s'aperçoit pas même d'une position si fatigante, dans sa fureur de lire. La _Persica_, le nez pointu, serrée dans son manteau de vieille qui lui enveloppe la tête, bossue de son long âge et d'avoir lu des siècles, lit, avare, envieuse, pour elle seule, un tout petit livre en illisibles caractères, où elle use ses yeux ardents. Elle lit dans la nuit sans doute et tard, car je vois à côté la belle _Erythræa_ qui, pour écrire, fait rallumer son feu éteint et remettre l'huile à la lampe. Studieuses et savantes sibylles qui sont bien du XVIe siècle. La plus jeune et la seule antique, la _Delphica_, qui tonne sur son trépied. Vierge et féconde, débordante de l'Esprit, gonflée de ses pleines mamelles et le souffle aux narines, elle lance un regard âpre, celui de la vierge de Tauride.
Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de toute limite de nations, de temps, de religions! Tout l'Ancien Testament y est, mais contenu. Et ceci le déborde. Du christianisme nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du jugement. Ces anges mêmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils n'ont pas d'ailes. Êtres à part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent jamais, n'auront jamais de frères, ils tiennent de leur père, d'Hercule et de Titan.
Si David, logé dans un coin, chante le futur Sauveur, il faut croire qu'il chante à voix basse. Nul ne semble écouter. Isaïe, son voisin, si profondément absorbé, fait peu d'attention à l'appel d'un enfant qui peut-être lui dit: Écoute! Il tourne un peu la tête, la tête et non l'esprit; dans ce mouvement machinal, sa rêverie dure et durera.
«Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il brisé avec le christianisme?» Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.
Cette douce parole de paternité, de salut, redite et ajournée toujours du Moyen âge, a contracté les coeurs. La dérision semble trop forte. La grâce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si rude, que désormais le monde n'attend plus rien que la justice.
Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce qui emplit la chapelle Sixtine. Un frémissement de terreur y fait trembler les murs, les voûtes, et, pour se rassurer, on ne sait où poser les yeux. Voici des mères épouvantées qui pressent leurs enfants contre leur sein. Là une figure pâle qui, sur un dévidoir voit filer l'irrésistible fil que rien n'arrêtera. Un autre, en face d'un miroir, voit s'y réfléchir des objets qui sans doute passent derrière lui, si effrayants, que de son pied crispé il frappe au mur, recule. Même geste au plafond et souvent répété dans les figures d'en haut, figures désespérées, qui, nues, n'ayant plus souci de la pudeur, se montrant par où l'on se cache, ébranlent la voûte à coups de pied. Ils entendent rouler le tonnerre de la prophétie, qui les a pris en plein sommeil. On le voit par leurs camarades réveillés en sursaut, qui se jettent hors des couvertures, les cheveux dressés de terreur, ramassent et brouillent leurs vêtements, sans y voir, d'une main tremblante.
Évidemment les personnages ne sont pas dans l'ordre logique, mais placés selon les effets, les nécessités de l'art et de la lumière. Pour se guider, il faut moins regarder ceux qui parlent que ceux qui écoutent. C'est alors qu'on commence à entrer dans le mystère de cette révélation (_suivre du moins sur les gravures_).
Selon nous, le point de départ se trouve dans la belle femme endormie qui est au-dessous d'Ézéchiel: elle est visiblement enceinte. C'est le mot de Dieu au prophète: «Tu engendreras un enfant.» Vérité littérale. La parole prophétique est en effet une réalité et un être; la prédiction fait la chose à la longue; la persistante incubation des siècles, de la pensée des pères et du rêve des mères nourrissant le germe de vie, accomplit l'être désiré. Il naît, pourquoi? Il fut prédit... La parole est sa raison d'être. Ce que Dieu dit d'un mot: «Va, engendre un enfant.»
Mais quel fils? quelle parole? Un enfant de justice et la justice même.
Ézéchiel était, dit-on, un simple valet de Jérémie. Les plus petits sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le maître.
Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscène, contient la révélation dernière des prophètes et celle qui enserre tout le reste, qui détruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur l'enfant _jusqu'à la dixième génération_, et toujours, damnant le monde pour le péché d'un seul.
L'Ézéchiel de Michel-Ange, la tête serrée d'un turban de Syrie, tête de fer, tête révolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque où l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit pas (un docteur d'Israël sans doute), et, laissant de côté la Loi qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans réplique: «D'où vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: _Nos pères ont mangé du verjus, et nos dents en sont agacées?_ Non, cela n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute âme est mienne. Qui pèche mourra de son péché; qui est juste vivra. Si le fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au père. Et pourquoi davantage du père au fils? Non, qui pèche payera pour lui seul.»
Cette splendide lumière du dernier des prophètes, ce brisement des superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et entendant sa plainte. Elle lui rendit le coeur et les bras le jour où, de cette haute antiquité, la Justice éternelle lui dit déjà le mot moderne: «Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui; non, homme, il vient de toi!»
Sous le même prophète, en face de la jeune femme enceinte qui dort, vous la revoyez, mais moins jeune, éveillée, et mère maintenant. Il est là devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a déjà! Il vivra, ce fruit de justice.
«Mais je voudrais savoir, ô mère! comment a grandi ce robuste enfant.» Regardez-le là-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre où lit la vieille, répond en bas le petit nourrisson. Là, il est au maillot; il dort et rêve, l'innocent, enveloppé comme une momie d'Égypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore pour lui-même, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tête est rase... Sa mère, baissée sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe d'elle-même... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit, n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse sibylle que je vois sur ta tête, vieille vierge méchante, qu'on dirait une fée, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est ton destin, à toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit, c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu. Vous le voyez enfin délivré du maillot, grandelet; il a maintenant des pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde, et attentivement, c'est sa mère qui fait la bouillie, sa mère qui saura bien la donner peu à peu; elle la prend, la dispense d'un doigt prudent (naïve peinture, oeuvre tendre d'un génie si mâle!). Et il le faut ainsi... Le temps est nécessaire, la mesure nécessaire, peu à la fois, peu chaque jour; la vie croîtra en lui, et l'intelligence viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initié.
Est-ce le même enfant qu'une mère effrayée presse au sein, le même à qui l'on montre je ne sais quel objet derrière lui, et qu'il ne veut pas voir, trépignant d'épouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit tant de fois, majestueuse figure d'herculéenne adolescence, entre douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophètes, portant, sans plier, ces géants, et tête haute... Je le vois, l'enfant est un peuple, et un peuple héroïque qui naît de la justice et mettra la justice au monde.
Mais qu'il nous faut de siècles, de générations, de malheurs! et dans quelle abondance de larmes continue cette oeuvre si fière!... L'artiste n'avait pas prévu un tel déluge de maux... Ce qui perce le coeur, ce sont toutes ces familles de pèlerins qui sont assises aux coins obscurs, pauvres voyageurs fatigués qui ne se plaignent plus, ne pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misère, le sac et le bâton à terre, souvent le menton dans la main, regardant venir sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mêmes. Mais peut-être viendra quelque chose, une aumône peut-être. Car toute l'Italie est mendiante, ou va l'être. Un sou à l'Italie, je vous prie... Mais ces femmes qui ont les yeux baissés, qu'est-ce qu'on leur donnera? et qu'est-ce qui relèvera leur coeur humilié? Pour les yeux (trop grande fut leur honte), elles ne les relèveront jamais.
«_Ah! ah! ah! Domine, Deus!_» Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le long de cette longue barbe orientale à longues tresses. «_Ah! ah! ah! Domine Deus!_» Sa tête colossale tombe dans ses mains, et il ne peut plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre coeur crèverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relève jamais du siége où je le vois appesanti et cloué d'une si écrasante douleur...
Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes, c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le sac de Rome... Un monde d'art, une complète _umanità_ noyée d'une vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce...
Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hélas! je les vois là, plus bas que Jérémie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure que celle du pauvre pèlerin que je vois à ma droite: faible tête, peut-être, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prévoir, voilà pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voilà l'émigrant italien, l'éternel exilé qui ira toujours maintenant et marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin à faire! qu'il est fatigué, qu'il est vieux! il est arqué déjà et bossu de fatigue; sa pauvre épine d'homme, sous la besace, a plié et s'est déformée. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours, afin que tous les peuples disent: «Voilà l'Italie qui passe.»
Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui siége en face? Désespoir accompli! et la plus-naïve douleur qu'aucune main ait hasardé de peindre... Malheur à qui rira! Où a-t-il pris cette figure? Au père qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en battant la pierre... au mari qui, lié, a vu sa femme rugir sous les soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une armée passer par son cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.
Il fut changé en pierre. Il a la tête haute, les yeux ouverts et grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.
Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le résidu de l'abomination. Elle sera féconde malheureusement. Le viol sera fécond; l'esclavage, les pleurs, le désespoir féconds. Mais ici la douleur de l'artiste a été si profonde qu'il a perdu ce qui est la pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beauté, que l'art garde toujours, même en peignant des monstres. Quand Vinci peint un lézard, un serpent, il vous oblige à dire: Le beau serpent! Mais ici, hélas! voici la désolante réalité humaine, basse, avilie, vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de sa basse laideur, pour représenter, subsistante malédiction, les infamies fatales d'une race vouée au vice, pour faire rougir les siens et blasphémer tout le jour.
Cette misérable cariatide, qu'il a posée sous Jérémie, est sans comparaison son oeuvre la plus triste, et elle a été conçue par lui certainement dans son plus sombre désespoir, le jour peut-être où il s'était enfermé pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas grandi, elle a décru plutôt, sous les fardeaux qui depuis sa naissance ont toujours écrasé sa tête. Et encore si cet être informe et malheureux devait rester stérile, mourir sans laisser trace! Mais, chose lamentable à dire, c'est une femme, une femme féconde; sa courte et forte taille déborde de mamelles pleines. L'esclavage est fécond, très-fécond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race, pour faire rire les athées, et leur faire dire: «Où donc est Dieu?»
Voilà ce qui embarrasse furieusement Jérémie, on le voit; car il a justement sous l'oeil cette cruelle objection. Et, en y regardant mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande horreur l'absorbe, un abîme de perplexités, un gouffre de ténèbres, un embourbement de pensées où il est englué et d'où il ne peut plus sortir. La main d'Ézéchiel ne peut pas le tirer de là. Comment faire pour croire enfin à la justice? De moment en moment, sa tête s'appesantit, et il peut à peine la tenir... Elle va toucher son genou.
S'il pouvait douter tout à fait? Il se ferait de son doute une foi. Mais non, pas cela même... Il restera flottant, misérable naufragé, comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot à répondre à la plainte du monde, ni au cri de son coeur.
Son coeur lui dit: «Menteur! tu prédis le règne de Dieu, et le Diable règne ici-bas!»
Le Diable, sous des formes inouïes, imprévues. Non plus celui des âges enfantins, le fantasque démon dont on fit peur aux simples. Non, mûri, plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, démon-docteur; au marché de Florence, démon-prêtre et démon-athée, brûlant le Christ au nom du Christ; là, démon-moine, sous la guenille du dévot soldat espagnol, mendiant implacable, démon des _bisogni_ (nom effroyable à l'Italien), qui, ayant rançonné, torturé et _chauffé_, dit encore à l'homme qui râle: «Quelque chose au pauvre soldat!»
Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel-Ange les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican[26], écrivant les trois mots du festin de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient fait tout effacer.
[Note 26: La sculpture de Michel-Ange n'est pas faite généralement pour avoir un toit au-dessus d'elle. L'exagération des muscles, qui est son défaut, devient un mérite dans ces positions où la lumière absorbe et dévore tout. Élevez son _Moïse_ dans une place, à trente pieds de haut, il impose, il effraye, il écrase.
Un art nouveau viendra que personne n'ose hasarder, _la sculpture des colosses au grand jour, a ciel découvert, bravant la lumière, les climats et le temps_. Notre grand et illustre maître, David d'Angers, y a songé parfois, par exemple dans le _Condé_ de Versailles, fait pour le pont de la Concorde. M. Rude y a songé dans son sublime _Départ de 92_, qui est à l'Arc-de-Triomphe. Ni l'un ni l'autre pourtant n'a osé être assez grossier, assez peuple.
Et pourtant ces fortes ébauches, quand elles sont savantes et profondes, comme le _Jour_, de Michel-Ange, ce n'est pas seulement la sculpture forte, mais c'est la sculpture éternelle.--Un essai unique en ce genre, le _Gaulois_, de Préault, durera des siècles, lorsque ses voisins du pont d'Iéna auront disparu depuis longtemps. Inutile de dire que cette oeuvre hardie a été universellement critiquée. Le public ne veut dans les arts que les procédés de la miniature. Il a comparé ce colosse aux très-fines sculptures qui ornent le pont. Il a trouvé mauvais le cheval primitif de la Gaule chevelue, engorgé encore de l'humidité des marais, des grandes forêts. Il a trouvé étrange que cet hercule barbare, le _miles gloriosus_ de l'antiquité, ne fût pas un lancier du XIXe siècle. Il a regardé de près une figure faite pour être vue du Champ-de-Mars, la plus vaste place du monde, figure en lutte avec un infini d'espace et de lumière.]
On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle Sixtine, et comment Jules II lui disait: «Si tu tardes, je te jetterai du haut des échafauds.»
Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin et où le pape entra en grand cortége, Michel-Ange put apercevoir que son oeuvre restait lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda ces mots: «Il n'y a pas d'or dans tout cela!»
Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette censure futile répliqua en riant de sa bouche amère et tragique: «Saint-Père! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches, mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu de cas des biens de ce monde.»
CHAPITRE XIII
CHARLES-QUINT
1512-1514
«Je suis la tige de l'arbre funeste qui couvre la chrétienté de son ombre.»
Ce mot que Dante met dans la bouche du premier des Capets doit s'entendre depuis dans un plus large sens. La maison des Capets est liée à toutes les autres familles royales. Les rois n'en font qu'une en Europe. Un seul arbre la couvre de ses rameaux, de ses fruits, de ses feuilles. Quels fruits? Surtout les guerres. Pour la France seule, quatre ou cinq siècles de guerres de successions.
«Que cherches-tu?»--«La paix,» répond l'homme moderne. C'est pour avoir la paix qu'il a abandonné le _self-government_, gouvernement de soi par soi, qui a fait autrefois la dignité de l'homme, a créé ces États si féconds en génies, dont la lumière éclaire encore l'Europe. Pour la paix seule, pour le travail possible, ce monde laborieux, dans son grand enfantement d'arts et de sciences, a accepté l'étonnante fiction d'une incarnation royale, d'un messie politique, sauveur héréditaire. Dieu par droit de naissance; tel est l'idéal de la monarchie.
Qu'est-ce qu'un royaume? La paix entre provinces. Qu'est-ce qu'un empire? La paix entre royaumes. Dante avait répondu au besoin de la paix en écrivant son livre _de la Monarchie universelle_. L'unité grossière et barbare sous un individu dispensera peut-être de l'union des esprits et de la concorde morale. Peut-être, toutes les forces vives s'amoindrissant, se perdant dans un seul, ce seul homme absorbant la vie et le génie d'un peuple, peut-être à ce haut prix aurons-nous le repos. Improbable hypothèse! Mais elle ira plus loin s'enfonçant dans l'absurde. Chacune de ces incarnations, qui prétend contenir la vie si compliquée d'un peuple, ira compliquant les mélanges, portant son droit à l'étranger. Les peuples, par traités de famille, vont et circulent d'une main à l'autre, et ce que n'eût pu la conquête, un parchemin le fait, un banquet de familles, un mariage d'enfants... La Patrie pour cadeau de noces!
À ces peuples transmis, donnés ou hérités, la tâche et le devoir de s'assimiler, comme ils peuvent, aux associés étrangers que le hasard leur donne. De prodigieux accouplements se tenteront ici, dont nulle ménagerie n'a fait l'expérience: le lion marié à l'ours blanc, l'éléphant attelé avec le crocodile.
Guerres furieuses, guerres acharnées, c'est ce qu'on doit attendre de ce système de paix! guerres des résistances obstinées à ces accouplements barbares! guerres de ces dieux mortels dont la froide démence réclame et soutient les faux droits!
Rêvons-nous? est-ce un mauvais songe? ou la réalité et l'histoire? C'est la triste question qu'on se fait à soi-même en regardant à Bruges, sur les tombeaux de Marie et de Charles le Téméraire, la trop naïve image de ce système, l'arbre généalogique des maisons d'Autriche et de Bourgogne.
_Bella gerant alii; tu, felix Austria, nube._
Ces mariages contiennent tous des guerres; tous ont été féconds en batailles, en famines; ces feux de joie ont incendié l'Europe. Mariages féconds, prolifiques; berceaux combles de deuil, riches d'enfants et de calamités; chaque naissance méritait des larmes, si l'on songe que ces innombrables rejetons apportaient des titres royaux sur des peuples lointains; qu'il leur fallait des trônes; qu'il n'en était pas un, de ces innocents nourrissons, qui, pour lait, ne pût exiger le sang d'un million d'hommes.
Certes, ce n'est pas à tort que ces tombes de Bruges, en marbres violets, couverts de leurs statues d'airain, troublent l'esprit de leur aspect tout ensemble splendide et lugubre. Les arbres dont les rameaux de cuivre embrassent le soubassement, dont chaque branche est une alliance, chaque feuille un mariage, chaque fruit une naissance de prince, apparaissent à l'oeil ignorant comme une laborieuse énigme; mais, pour celui qui sait, ils sont un objet d'épouvante; des anges les soutiennent, charmants enfants naïfs, et ce n'en sont pas moins les anges de la mort.