Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)

Part 2

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[Note 3: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire, est pour moi l'an 1200, le 93 de l'Église.--Bien moins parce que c'est l'époque de l'extermination d'un peuple, des Vaudois et des Albigeois, mais surtout parce que cette époque est celle de l'organisation de la grande police ecclésiastique. Terrorisme épouvantable; à tous les moyens de 93 il en joignit un qu'aucune autre autorité n'a eu en ce monde, la confession.--Un oeil fut dès lors ouvert, une fenêtre percée sur toute maison et sur tout foyer, une vue sur l'intérieur de l'âme, et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même, devint son propre espion et son délateur. «Mais si cette Terreur fut telle, prouvez-la, montrez-en la trace, indiquez les monuments.» Malicieuse interrogation! Vous ne savez que trop vous-mêmes comment vous avez fait en sorte qu'il n'y eut point de monument.--Le monument, c'est le désert, c'est la disparition subite du génie, de l'âme d'un peuple,--en 1200, le premier de tous; en 1300, le dernier. En 1200, l'éclat inouï de cette muse des troubadours où s'est inspirée l'Italie. En 1300, la platitude des cantiques des Jeux Floraux.--Voulez-vous d'autres monuments? Venez près de Carcassonne, à l'entrée des montagnes Noires; entrons dans ces grottes qu'on a retrouvées en 1836. Elles étaient remplies de squelettes couchés en cercle, tous les crânes rapprochés au centre, et les corps faisaient les rayons du cercle. Point d'inscriptions, point de restes de vêtements, nul signe qui pût les faire reconnaître. La Terreur ecclésiastique poursuivant même les morts, les familles cachaient ainsi les restes de leurs parents pour éviter la honte et l'horreur de voir brûler ces pauvres os en place publique. Nus, sans honneur, anonymes, ces morts sont restés là cachés jusqu'en 1836.--Le grand mort, c'est le peuple même, tué dans tous ses souvenirs, dans sa langue et sa tradition. Je lis, dans la belle et froide préface que M. Fauriel a mise au poème des _Albigeois_, que ce poème, répandu au XIIIe siècle, traduit deux fois, disparut tout à coup, et ne reparut que quand sa langue se trouva si vieille et si oubliée, que «l'ouvrage étant inintelligible, il se retrouva innocent.» Populaire au XIIIe siècle, illisible au XIVe! la langue est changée, les souvenirs effacés! Quelle complète, quelle barbare destruction fait supposer un tel oubli! Non-seulement on n'ose penser, mais on n'ose se souvenir. On croit sans difficulté cette sottise du roman en vers, que le pape déplora les résultats de la croisade. J'ai trouvé aux Archives la preuve certaine du contraire, deux lettres d'Innocent III, écrites bien près de sa mort, où il accepte, dans les termes d'un enthousiasme frénétique, le poids de tout le sang versé. Voilà le véritable Innocent, et non l'Innocent douteux et pleureur que moi-même, comme les autres, j'avais fait d'après ce roman. Voir _Trésor des Chartes_, registre XIII-18, folio 32, et carton J, 430.]

La tyrannie du Moyen âge commença par la liberté. Rien ne commence que par elle. C'est vers le Xe siècle, dans ce moment obscur dont les résultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes défendait Paris, quand Robert le Fort fut tué, quand Allan Barbetorte jeta les Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencèrent les chants de Roland. Ces chants, déjà antiques sous Guillaume le Conquérant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'oeuvre du pesant âge féodal, qui n'a fait que les délayer. De telles choses ne datent pas d'un âge de servitude, mais d'un âge vivant, libre encore, de l'âge de la défense, de l'âge qui résista, bâtit les asiles de la résistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et sarrasine.

On ne s'informait guère alors de noblesse en ces grands périls. Celui qui avait hasardé d'élever un fort sur les marches ravagées ou à l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui venaient le défendre. Les races, les différences de Gaulois, Francs ou Romains, qui nous font faire tant de systèmes, lui étaient fort indifférentes. Quelle était l'association? De toutes formes: en certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique; ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comté). Même l'inféodation était sous quelque rapport un contrat à titre égal. Ce qu'il y avait de plus rare, c'était l'homme (l'homme de combat). Ce n'était rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: «Reste, et défendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai à partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules primitives dans mes _Origines du Droit_). Donc, je te confie dès ce jour ce pont, ce pas de la vallée, ma porte, mon foyer, ma vie, moi-même, ma femme et mes enfants.» À quoi l'autre répondait: «Et moi, je me donne à vous, à la vie et à la mort, par delà...» Ils s'embrassaient et mangeaient à la même table. Ce lien était le plus fort; tout autre venait après.--«Je donnerais deux impératrices, dit Frédéric Barberousse, pour un chevalier comme toi.»

Tels étaient les contrats antiques. Que la liberté est féconde! Voilà que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre; les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le nombre qui croît, mais le coeur augmente, la vie forte et l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore très-expressément le chroniqueur: «Les preux chantaient.» Qu'on n'espère pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante au XIIe siècle, que le chapelain domestique qui écrit au XIIIe siècle, soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous reste, la sublime _Chanson de Roland_, quoique nous ne l'ayons encore que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le grave accent des héros.

J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard, comment périt le système des libertés du Moyen âge, par quelle interprétation fatale et perfide, par quel enchaînement d'équivoques les mots de _vassal_ (ou vaillant), de _servus_ (serviteur? ou serf?), etc., devinrent les formules magiques qui enchantèrent l'homme libre et le lièrent à la terre; l'équivoque, l'oubli, l'ignorance, ténébreuses et glissantes voies qui permirent à ces mots funestes de passer d'un sens à l'autre. J'ai dit les résistances désespérées de la propriété libre, le mortel combat des alleux assiégés et étouffés dans la grande mer féodale, la fureur de l'homme qui s'est couché libre, se lève serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre, glèbe, animal. Lisez la terrible histoire du prévôt de Bruges, l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les risées des cours féodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroyé de fureur, crève sa veine, laissant échapper son sang libre encore.

La noble _Chanson de Roland_ est antérieure, on le sent partout, à cette mauvaise époque. La pénétrante critique de l'éditeur a démêlé qu'elle est antérieure aux croisades, antérieure à l'âge des poèmes composés dans les châteaux pour l'amusement du baron. Le caractère de ceux-ci, tels que les _Quatre Fils Aymon_, est la haine de la royauté et du gouvernement central; ils portent tout l'intérêt sur le vassal révolté. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier. Triste majesté qui dort sur son trône, la tête couronnée d'un torchon, et s'éveille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bûche éteinte au lieu de l'épée de l'Empire.

Ce sont là des choses trouvées en pleine féodalité pendant le sommeil de la royauté. Au contraire, dans le Xe siècle, dans le grand combat contre les barbares, on regrette, on admire et bénit l'ancienne unité impériale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les Olivier, n'en sont nullement séparés; ils ne sont que le peuple armé. C'est ce qui fait la grandeur étonnante de ce poème, même sous cette forme relativement moderne, qui peut être est de 1100.

Il faut voir l'énorme chute qui se fait entre cette époque et le temps de saint Louis. En un siècle ou un siècle et demi, mille ans semblent avoir passé. L'un des plus essentiels services qu'on ait rendus à la critique, c'est d'avoir marqué ce passage. L'éditeur du _Roland_ l'a fait d'une manière admirable, notant avec une extrême finesse et une étonnante verve de critique et de bon sens les rajeunissements étranges qu'on a fait subir au poème, de manuscrit en manuscrit. Le premier est parent d'Homère; le dernier, de la Henriade.

Et pourtant court est l'intervalle du XIIe au XIIIe siècle. Déjà dans ce temps, le temps de saint Louis, les rajeunisseurs du vieux poème sont des gens de lettres modernes qui pouvaient vivre aussi bien au siècle de Louis XV.

Le XIIe siècle est un siècle littéraire. Et vous croiriez qu'à ce titre un sentiment de sobriété élégante lui fera resserrer le détail et condenser les idées. C'est tout le contraire. La pensée maigre est étouffée sous les rimes accumulées. L'expansion immodérée, l'étalage des mots, l'amplification, sentent partout le collége. Au XIIe, les poèmes étaient courts et se chantaient; c'étaient des chants, des _chansons_, comme dit leur titre. Au XIIIe, on ne songe plus à l'oreille, mais plutôt aux yeux. On écrit pour le cabinet. La rhétorique fleurit; une rhétorique verbeuse, intarissable, qui, de deux ou trois mille vers qu'avait le poème original, vous en fait vingt ou trente mille. Comment s'en étonner? Ces auteurs sont des chapelains, des scribes, assis dans la tour d'un château, ou bien ce sont des jongleurs qui deviennent déjà des marchands, une espèce de libraires qui vendent les vers au nombre et les manuscrits au poids.

Inutile de dire que ces gens ne comprennent déjà plus rien à la forte et croyante époque dont ils délayent les ouvrages. Ils sont plus étrangers que nous à la vie des temps héroïques. Ils n'ont ni le temps ni le goût de connaître et d'étudier ces moeurs d'un âge voisin, mais complétement oublié. Ils prennent sans difficulté des noms de lieux pour des noms d'hommes, etc., etc.

Étrange illusion! l'auréole de saint Louis suffit pour illuminer la France d'alors de sainteté et jette sur ce temps, déjà moderne, un faux reflet du Moyen âge.

J'ai dit (t. IV) à quel point le monde s'était oublié. Oublié naturellement, de lui-même et par le temps, par la négligence? Oh! non. On ne dira jamais, dans la vérité, la pénétrante blessure qui fendit le coeur de l'homme vers 1200, lui rompit sa tradition, brisa sa personnalité, et le sépara si bien de lui-même, que, si l'on parvient à lui retrouver quelque image de ce qu'il fut, il a beau y regarder, il dit: «Quel est cet homme-là?»

§ V

Des abdications successives de l'indépendance humaine, du XIIe au XVe siècle[4].

[Note 4: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore; il ne faut pas être dupe des formes ou des mots.--Le christianisme a-t-il décidé la transformation de l'esclave en serf après la chute de l'Empire? Non, puisque le servage existait dans l'Empire, même sous le nom de colonat.--Ces grandes révolutions dans la vie économique et dans les formes du travail ne se tranchent point par les influences religieuses. Les chrétiens de l'Empire eurent des esclaves tant que cette forme de travail parut la plus productive, et les chrétiens modernes, pour le même motif, en eurent et en ont encore dans nos colonies. La douceur des moeurs chrétiennes fut sans doute favorable à l'esclave; mais l'esprit de résignation que prêcha le christianisme, l'abandon de tout effort d'émancipation qui en résulta, furent visiblement très-utiles à la tyrannie, la consolidèrent et la rassurèrent. Du temps de saint Basile, quelques esprits hardis s'étaient avisés de soutenir «que l'Esprit-Saint ne réside pas dans la condition de maître et esclave, mais dans celle de l'homme libre.» Saint Basile réfute énergiquement cette doctrine _de l'Esprit-Saint_, c. XX; sous Théodose le jeune, au Ve siècle, Isidore de Péluse s'exprime dans le même sens (lib. IV, _epist._ XII): Quand même tu pourrais être libre, _tu devrais mieux aimer être esclave_, car il te sera demandé un compte moins rigoureux de tes actions.» Et ailleurs (lib. XIV, 169): «_L'esclavage vaut mieux que la liberté._» Sont-ce là des opinions individuelles, accidentelles? Non, elles sortent du fonds essentiel du dogme chrétien, de l'idée d'élection gratuite et du privilége des élus. L'esclave n'a rien à dire; le maître est l'élu de ce monde. Respectez toute puissance, car elle est de Dieu.» Voilà ce qui fait du christianisme l'allié naturel de la monarchie, de l'aristocratie, des maîtres en tous pays d'esclaves; voilà ce qui constitue, en Europe, la forte et indissoluble alliance des deux branches (religieuse et politique) du parti conservateur; voilà ce qui fait de la foi du moyen âge, non-seulement l'âme et le moyen, mais l'_essence même_ de la contre-révolution.--Qu'est-il besoin de répéter ces vérités invinciblement établies par MM. de Maistre et de Bonald, que dis-je? par le gallican Bossuet? Il a solidement prouvé, dans sa politique et partout, que le christianisme était la religion de l'autorité, la foi de l'esclave. Le premier logicien de ce temps, M. Bonavino de Gênes (Ausonio Franchi), a élevé tout ceci jusqu'à la rigueur des mathématiques. Personne, après sa formule, n'y changera rien.]

«L'esclavage, dit l'antiquité dans sa simplicité tragique, c'est une forme de la mort.» Voilà une position nette, qui ne donne rien à l'équivoque ni à la moquerie; l'esclave n'est point un être ridicule ni méprisable; c'est la victime du destin, qui a perdu ses dieux et sa cité, qui n'est plus comme citoyen. Il est mort, mais peut rester grand, et s'appeler l'esclave Epictète.

Le servage est un état absurde et contradictoire. Voilà un chrétien, une âme rachetée de tout le sang d'un Dieu, une âme égale à toute âme, qui ne traîne pas moins ici-bas dans un esclavage réel dont le nom seul est changé; que dis-je? dans un état profondément antichrétien, tout à la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe aux péchés du maître, et qui le mène tout droit à partager sa damnation.

Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils ses enfants? Oui et non. Il est tel village où la race entière reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je parle des Mirabeau).

Le serf, ni libre ni non libre, est un être bâtard, équivoque, né pour la dérision.

C'est là la plaie du Moyen âge. C'est que tous s'y moquent de tous. Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les formes bâtardes abondent, et du plus haut au plus bas. La création tardive qui ferme le Moyen âge, le bourgeois, mi-parti de l'homme inférieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de paysan, des épaules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est l'oie devant le cygne.

Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, facétieux noëls; riez, plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.

La gaieté d'Aristophane n'est point basse; elle élève encore. Lorsque, par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours juge à mort, l'intrépide satirique met en scène le _Bonhomme Peuple_, dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du Moyen âge attriste plutôt; je ne lui vois que trois gaietés, la potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est trop malheureux pour faire rire.

J'oubliais l'objet principal des risées de ces temps, c'est le peu qui y reste d'indépendance et de liberté. Les _francs alleux_ sont chez nous l'éternelle plaisanterie. Les _fiefs du soleil_, réclamant une indépendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumière, sont l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante réclamation de la liberté antique est la dérision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner à cette chose ridicule; on l'appelle une royauté. Qui n'a ri du _roi d'Yvetot_? Cette étrangère, la Liberté, inconnue dans un monde serf, elle est stupidement moquée, honnie, conspuée; on lui met un diadème de papier avec un sceptre de roseau.

De même que d'abord l'homme libre, cruellement persécuté, a été forcé de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prêtre ou baron; la libre ville, la commune, ne naît au XIe siècle que pour se donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.

À leur naissance, âge de force, de grandeur et d'activité, les communes du midi de la France ont commencé le mouvement du monde; celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, créant d'un seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura l'Europe jusqu'au XVIe siècle.

Mais la ruine épouvantable de notre Midi, qui s'est affaissé dans les flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos communes du Nord. À l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on croyait pouvoir résister. Le seigneur universel, lointain, mystérieux, le roi, qui paraît au XIIIe siècle, armé de la double puissance de l'État et de l'Église, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir lutter contre lui? Le coeur n'avait pas baissé dans les luttes féodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence à se regarder dans chaque ville avec défiance. Il y a les hommes de la ville, mais il y a les hommes du roi. À la première discussion, croyez bien que ces derniers, contre les magistrats du lieu «qui oppriment le pauvre peuple,» vont appeler ce maître lointain, et personne n'y contredira. Les villes italiennes invoquent le podestat étranger, le capitaine étranger; les villes françaises appellent ce podestat supérieur, le prévôt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouillés, ils résignent la commune, l'élection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits de régler leur propre sort. L'épée de justice passe aux mains d'un homme étranger à la coutume et qui n'en sait pas la justice. La vieille voix de la cité, le beffroi descend de sa tour. La ville rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi, du seigneur prêtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obéissez, dormez, enfants. Sous sa monotonie pesante, l'âme, assourdie d'un même son, s'hébête d'ennui et bâille; elle a la nausée d'elle-même.

Ceux qui priment dans cette commune devenue une ville muette, obscur petit trou de province, ce sont sans nul doute les hommes du roi, les gens de la justice royale et des finances royales, monsieur le lieutenant du bailli, du sénéchal, etc. Voilà les coqs de ce fumier, ceux qui marchent la tête haute et qui tiennent le haut du pavé, dans les boueuses petites rues. Tout se fera à leur exemple. Quel est l'esprit, quels sont les moeurs de cette bourgeoisie? Timides, honnêtes, répondent nos modernes historiens. Effrontées et débridées, répondent les vieilles histoires et les monuments juridiques. Consultez un de ceux-ci, cent fois plus riche et plus fécond que toutes nos gazettes des tribunaux: je parle des trois cents registres du Trésor des chartes, spécialement les lettres de grâce. Vous trouverez là les moeurs que les fabliaux indiquaient, et les Villon, et les Basselin, et les Régnier, et jusque sous Louis XIV, les curieux mémoires de Fléchier. Ces naïves archives de la bourgeoisie nous la montrent sans chemise, sans pudeur et par le dos. On y voit toute la bassesse d'une société fondée sur l'imitation fidèle de Patelin, de Grippeminaud, du procureur, du magistrat, qui le soir mange avec les filles les épices du matin et les profits de la potence. Madame, pendant ce temps, la présidente ou conseillère, l'élue, qui ne peut souffrir que les gens d'épée, ouvre la porte de derrière à son galant en plumet qu'elle paye et qui le matin conte sa nuit à tous les passants[5].

[Note 5: L'opinion trop favorable que nous avions des moeurs du Moyen âge a dû se modifier par la publication des textes nouveaux. Mes propres études pour le second volume du _Procès des Templiers_ m'ont éclairé pour le XIVe; ces actes sont accablants pour l'ordre du Temple.--Le XIe et le XIIe siècles, que nous avions regardés comme un âge de sainteté, apparaissent sous un jour tout autre par la publication récente du _Cartulaire de Saint-Bertin_. La vie des moines, surprise et dévoilée dans l'intérieur d'un couvent, y est scandaleuse de disputes, de licence, de misère morale.--Mais la plus terrible lumière est celle que nous donne, sur le XIIIe siècle, le _Journal des visites épiscopales d'Eudes Rigaud_, publié à Rouen, en 1845, par M. Bonnin. Rigaud est un franciscain, un homme de saint Louis, son conseiller. Devenu archevêque de Rouen (1248-1269), il parcourt son diocèse d'église en église, et chaque soir, en notes très-rudes, brèves et âpres, il dit ce qu'il a vu. Ce qu'il voit partout, c'est le scandale et l'horreur du faux célibat, qui, n'ayant pas encore la facilité d'approches et de relations féminines que la direction a donnée plus tard, est forcé de montrer ses vices. Tous ont des femmes, tel sa propre soeur. Une foule de religieuses sont enceintes; elles vont, viennent, hors du couvent; les noms de leurs amants connus sont notés par l'archevêque. Son embarras est visible; il a toute autorité, le roi, le pape et le peuple, et il ne peut rien. Tous sont coupables. À qui se fier? Il défend aux religieuses de recevoir des laïques, et il avoue que ceux qui les ont rendues enceintes sont des ecclésiastiques. La corruption est irrémédiable, tenant non-seulement à l'oubli du principe, à l'abandon de la foi, mais plus profondément encore au principe même, qui est l'amour, l'énervant mysticisme, la pente fatale à la faiblesse.]

Quel dédommagement à cet abaissement des moeurs et du caractère? une justice impartiale peut-être, parce qu'elle émane du centre? Mais ce juge, cet homme du roi, enveloppé, dominé par la coterie locale, en prononce au tribunal les sentences intéressées. Et que voulez-vous qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux déesses des belles ruelles, pour qui, ce matin, entre deux arrêts de mort, il rimait des madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par le coffre ou par l'alcôve, frappera, de haut et plus pesante, au nom de la royauté.

La triste lumière se fait aux XIVe et XVe siècles. La centralisation, qui sans doute doit être un jour la force et le salut de la France, fait provisoirement sa ruine.

Elle est centralisée pour rendre le désordre général, centralisée pour tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le désastre et la banqueroute, pour être prisonnière avec Jean, idiote avec Charles VI.

Et la royauté, même habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remédier, pas plus que n'a fait Marcel. À la première tentative de réforme, tout l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464). Pourquoi? Pour la même cause. À l'un comme à l'autre, les hommes manquèrent. On avait misérablement aplati les caractères, brisé le ressort moral, anéanti l'énergie. Quand le roi voulut être un roi, il se trouva le roi du vide.

En sorte que cette longue abdication au profit de la royauté n'aboutissait qu'à la rendre impuissante elle-même.