Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 18
L'homme le plus populaire était le chevalier Bayard. Chose bien méritée. On l'a vu tout à l'heure à l'assaut de Brescia. Il ne voulut jamais que Dumolard montât sans lui. Il avait un autre ami, fort dévoué, dans cet Allemand Jacob. Étrange ami, qui le voyait beaucoup, le suivait, se réglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant point le français, sauf deux mots: «Bonjour, monseigneur.» Le coeur de ce brave homme hésitait entre deux devoirs. D'une part, il était Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France, recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprète et alla consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il était l'homme du roi; que le roi était riche et saurait le récompenser; qu'il fallait mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer à personne. Mais d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour pour vaincre: les Allemands allaient lui échapper.
Il était devant Ravenne; il essaya d'emporter la ville, pour voir si l'ennemi endurerait de la voir prendre sous ses yeux. Allemands, Français, Italiens, les trois nations, séparément, furent lancées à l'assaut; mais la brèche n'était pas faite, il y avait à peine une trouée étroite. Les Colonna, qui étaient dedans, la défendirent avec une vigueur toute romaine. Aux cinquième et sixième assauts, l'armée se retira.
Les Espagnols étaient en vue, comme un nuage noir, dans un camp extrêmement fort, entouré de fossés profonds, fermé de pieux, de madriers, de chariots à lances, sauf un petit passage pour la cavalerie. Ils étaient tout infanterie, la cavalerie était italienne. Pour les attaquer, il fallait se mettre entre eux et Ravenne, entre deux ennemis; il fallait passer le Ronco, torrent contenu par des digues, et qui, en avril, était assez fort, Gaston le passa au matin, les Allemands d'abord, sur un pont; nos fantassins de France devaient passer ensuite. Le capitaine Dumolard dit à ses rustres: «Comment, compagnons, on dira que ces lansquenets ont passé avant nous!... J'aimerais mieux avoir perdu un oeil!» Tout chaussé et vêtu, il se jeta dans l'eau, et les autres après lui. Ils en eurent jusqu'à la ceinture et arrivèrent avant les Allemands.
Gaston, se promenant à l'aube et, rencontrant des Espagnols, leur avait dit: «Messieurs, je m'en vais passer l'eau, et je jure Dieu de ne pas la repasser que le champ ne soit à vous ou à moi.»
Le soleil se levait très-rouge, pour cette grande effusion de sang; plusieurs en augurèrent que Gaston ou Cardone y resterait. Gaston était armé, richement, pesamment, avec d'éclatantes broderies aux armes de Navarre. Seulement, il avait le bras nu jusqu'au coude, espérant le tremper dans le sang des Espagnols, ses ennemis personnels et de famille. Il disait en riant aux siens qu'il avait fait ce voeu pour l'amour de sa mie, qu'il voulait voir comment ils allaient soutenir l'honneur de sa belle.
Il avait fait raser les digues, qui l'auraient séparé des Espagnols, et s'était avancé jusqu'à quatre cents pas. On voyait bien de là que la victoire resterait à ceux qui pourraient se réserver: il s'agissait d'attendre, de soutenir patiemment ce feu à bout portant. Les ravages ne pouvaient manquer d'être effroyables à si petite distance. Pietro fit coucher ses Espagnols à plat ventre, sans point d'honneur chevaleresque. Les nôtres, au contraire, Français et Allemands, tinrent à honneur de figurer debout. Notre infanterie eut là une rude et solennelle entrée sur le champ de bataille. On ne sait ce qu'elle perdit; mais ses capitaines, lui donnant l'exemple, et tenant ferme au premier rang, périrent tous: quarante, moins deux!
Le brave Dumolard avait trouvé dans son coeur la noble idée de fêter le vrai héros de la journée, ce bon Jacob, si fidèle à la France, et qui avait magnifiquement réhabilité l'honneur de l'Allemagne, sacrifié par la perfidie de l'empereur. Il fit apporter du vin; tous deux s'assirent et burent; tous deux, le verre à la main, furent emportés du même boulet.
N'importe, qu'il soit dit pour les âges à venir que le jour où l'infanterie française est venue au monde, en ce jour de baptême, la France communia avec l'Allemagne!
Cette fraternité parut au moment même. Nos fantassins, furieux d'avoir perdu Dumolard et tous les capitaines, quoique fort mal armés, se ruèrent aux canons, voulant tuer les Espagnols sur leurs pièces. Ils furent arrêtés court par une sorte de rempart mobile que Pietro tenait sur ses chariots. De là, tirés à bout portant, chargés, si malmenés qu'ils ne s'en seraient jamais tirés sans les Allemands et un corps de Picards, qui s'avancèrent et les reçurent dans leurs rangs.
Le ravage de l'artillerie n'avait pas été moins terrible sur les alliés, mais sur les cavaliers, c'est-à-dire sur les Italiens, trente-trois, dit-on, furent enlevés d'un seul boulet. Ces Italiens crurent que Pietro, si économe de sang espagnol, les avait placés là en vue pour périr tous. Colonna n'y tint plus; il se fit ouvrir les barrières, entraîna la cavalerie, fondit sur nos canons. Les gens d'armes français, plus forts et fortement montés, vinrent le choquer en flanc, en tête Ives d'Allègre, vieux soldat de nos guerres, qui venait de perdre ses deux fils, et qui combattait pour mourir. Il fut tué, Colonna prisonnier, après une furieuse résistance, les Italiens détruits. Le vice-roi, Cardone, ne les soutint nullement et se mit en sûreté.
La bataille durait entre les fantassins. Les Espagnols, en une masse énorme, serrés, couverts et cuirassés, avec l'épée pointue et le poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante forêt des lances allemandes. On vit alors combien la lance, à pied, est une arme peu sûre. Le noir petit homme d'Espagne, leste, maigre, filait entre deux lances; la grande épée du lansquenet ne pouvait pas même se tirer dans la presse; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais l'Espagnol le frappait au ventre. Les Allemands étaient fort malmenés, quand la gendarmerie française tomba au dos, aux flancs des Espagnols, d'un choc épouvantable. Ils périrent presque tous, et Pietro Navarro fut pris, ainsi qu'un nombre énorme d'officiers et Jean de Médicis (Léon X), jeune et gros légat, qui avait eu la prudence de garder son habit de prêtre.
Des bandes d'Espagnols, parvenues à se dégager, s'en allaient vers Ravenne, au pas et fièrement; mais il leur fallait suivre une longue et étroite chaussée. Bayard, qui revenait de la poursuite, avec quelques gens d'armes, les vit, et voulait les charger. Un seul sort de la troupe, et lui dit gravement: «Senor, vous voyez bien que vous n'avez pas assez d'hommes!... Vous avez gagné la bataille, que cela vous suffise, et laissez-nous aller; car, si nous échappons, c'est par la volonté de Dieu.» Bayard le crut, et d'autant mieux que son cheval n'en pouvait plus.
Gaston eût dû en faire autant. Il revenait couvert de sang et de cervelle humaine. En le voyant, il dit à un Gascon: «Qu'est-ce que cette bande?--Les Espagnols qui nous ont battus.» Il ne supporta pas ce mot. Avec quelques cavaliers, il galope vers eux, et il est tiré à bout portant; il tombe de la chaussée dans l'eau; ils fondent dessus avec les piques, tranchent les jarrets de son cheval, le percent de cent coups; il en avait quinze au visage.
En deux mois, il avait pris dix villes et gagné trois batailles. Il avait eu l'insigne gloire, cet homme de vingt ans, d'attacher son nom à la grande révolution qui produisit la vraie France, l'infanterie, sur le théâtre des guerres. Il n'en fut pas indigne; cette révolution, qui devait amener l'égalité sur les champs de bataille, se trouva avancée le jour où, ôtant ses souliers, il monta à l'assaut en va-nu-pieds gascon.
Il mourut: une grande énigme! Cet impétueux général était-il vraiment un grand homme? Eût-il soutenu son succès comme Bonaparte en 96?
Le temps et la situation n'étaient nullement les mêmes. Bonaparte ne pouvait que regarder au nord. Tout pour lui était sur l'Adige. Mais Gaston, en 1512, n'ayant rien à craindre de l'Allemagne, sûr de ses Allemands fixés par la victoire, devait marcher sur Rome; là était le grand coup. Il y aurait mis le concile et fait un pape à lui, brisé Jules II.
Roi, il l'eût fait peut-être; mais il était le général d'un roi. Que voulait Louis XII? Rien qu'effrayer le pape, obtenir son pardon.[24] Si Gaston eût marché sur Rome, il se serait perdu dans son grand procès de Navarre; la reine aurait été en personne au parlement solliciter contre lui. Que dis-je? Elle ne lui eût pas laissé faire un pas de plus sur terre d'Église; elle eût fait ce qu'on fit pour elle à la mort de Gaston; elle aurait dissout son armée. En un mot, Gaston avait pour maître une femme, Anne de Bretagne; Bonaparte, la République.
[Note 24: J'ai fait remarquer plus haut que presque tous les écrits, farces, etc., qu'on fit alors contre le pape, ont péri sans laisser de trace.--La publicité restreinte de ce premier essai de polémique religieuse a permis d'en détruire les monuments.--Une collection de la _Bibliothèque_ (_Fontanieu_, nº 158) en donne cinq fort curieux.--Ce sont de petits imprimés avec vignettes, vrais bijoux typographiques, évidemment destinés à être répandus, mais d'un luxe qui, sans doute, ne permettait pas de les rendre très-populaires. C'est la _Bataille et trahison de Gênes_, la _Sommation du Roi aux Phéniciens_, et trois brochures de 1511: _Lettre du Sénéchal de Normandie à ceux de Rouen_, _Lettre de Trivulce au Roi, avec l'entrée dans Bologne-la-Grasse_, enfin _la Prise de Crémone et celle de Brescia_.--L'extrême timidité du roi est frappante dans sa lettre à Léon X, 1513. Il proteste _qu'il ne veult consentir à mauvaises sectes_... Il le prie de songer _que la guerre a longue queue_, etc. (_Collection Fontanieu_, _ibidem._)]
Le pape ne savait guère l'allié qu'il avait dans la reine; il aurait eu moins peur. Il s'était arraché la barbe à la nouvelle de Brescia; à celle de Ravenne, il n'en eut plus la force; il s'enfuit au château Saint-Ange; toutes les boutiques étaient fermées dans Rome. On regardait du haut des murs si l'on voyait venir une armée qui n'existait plus.
Chose étonnante à dire, mais trop réelle: le trésorier du roi qui était à Milan licencia l'armée.
Il renvoya toute l'infanterie italienne et la majeure partie de la française.
Fit-il de lui-même une telle chose? Qui le croira? Comment un trésorier a-t-il un tel pouvoir? On ne voulait plus vivre sur terre d'Église, en Romagne? D'accord. Mais l'armée pouvait rentrer sur les terres vénitiennes. Le mot économie, dont on colora cette mesure, n'eût pas sauvé la tête du trésorier, si la reine elle-même ne l'eût certainement défendu près du roi. Pour apaiser le pape, on livra l'Italie, on hasarda la France, on enhardit l'Anglais dans son débarquement; Ferdinand conquit la Navarre, c'est-à-dire l'entrée du royaume.
L'Italie? Perdue tout entière, Maximilien ouvre passage aux Suisses qui mettent à Milan un Sforza, leur vassal, leur tributaire, leur hôte, qui les recevra tous les ans; Milan est leur hôtellerie, le grand cabaret de la Suisse.
Les Espagnols demandant de l'argent, Ferdinand, à la place, leur donne l'Italie; qu'ils s'arrangent eux-mêmes, qu'ils mangent le pays, qu'ils sucent, épuisent tout, chair et sang; qu'ils tordent et retordent. On commença à voir une armée sans gouvernement, se dirigeant elle-même, n'ayant nul maître au fond, menant ses généraux, sans chef, sans loi, sans Dieu. Armée impie dans sa dévotion, qui faillit étouffer son légat pour avoir les pardons avant la bataille, et qui n'en fit pas moins bientôt dans la Toscane plus de maux que n'eût fait le Maure, le Barbaresque.
Les Médicis en profitèrent; ils suivirent ce hideux drapeau, et pour une somme ronde, comptée aux Espagnols, ils furent rétablis à Florence. Jules II put voir alors son oeuvre et à quels maîtres il avait livré l'Italie. Il protesta en vain qu'il n'avait nullement combattu pour refaire des tyrans. Les Médicis en rirent. Ils firent plus: ils le remplacèrent. Le vieillard colérique mourut, et Jean de Médicis fut élevé à sa place par ce qu'on appelait les jeunes cardinaux; c'étaient généralement de grands seigneurs, de familles pontificales ou souveraines.
Ils choisirent l'homme qu'ils croyaient le plus différent de Jules II.
Ce vieux pape batailleur les avait rendus misérables; il les traînait d'un bout de l'Italie à l'autre dans son armée, les transformait en aides de camp, en généraux, les forçait de camper avec lui sous le feu des places assiégées.
Jean paraissait leur homme, un viveur, un rieur, un ami de la paix. Il avait tous leurs vices, leurs habitudes et leurs maladies même. Un ulcère l'épuisait; la maladie du temps, proche parente de la lèpre, apparut dans son premier âge (jusqu'en 1520 environ), comme une lèpre vive.
C'est par là encore qu'il leur plut; quoique jeune, il semblait qu'il eût peu d'années devant lui. Il ne pouvait plus aller qu'en litière et à bien petites journées. Toutefois, il était résolu à faire mentir leurs prévisions. Il leur joua le tour de vivre.
Que devenait Florence? Ceux qui veulent avoir la vraie saveur, la senteur de la mort, liront les lettres familières de Machiavel. Chose cruelle! elles sont gaies. Il meurt de faim, et rit; il subit la torture, et rit encore; rien n'est plus gai. Comme le chien battu, il câline, et s'exerce à faire des tours sous le bâton. Il lui faut une place, et il tâche de croire que celui qui en donne est un prince de grande espérance. Que ferait-il, après tout, n'étant dans aucun art, ni dans la soie, ni dans la laine? il n'est bon qu'au gouvernement. Il y a seulement un malheur, c'est que son cerveau tinte, tout tourne autour de lui. Tous ses amis deviennent fous.
«Vous connaissez notre société, elle est comme une chose égarée; pauvres oiseaux effarouchés, le même colombier ne nous rassemble plus. Girolamo vient de perdre sa femme; vous diriez un poisson étourdi, hors de l'eau. Donato a imaginé d'ouvrir une boutique où il fait couver des pigeons; il court de tous côtés et semble un imbécile. Le comte Orlando est tombé amoureux d'un garçon, et il n'entend plus ce qu'on dit. Tommaso est devenu bizarre, fantasque, horriblement avare; l'autre jour, il a acheté de la viande; puis, s'effrayant de la dépense, il cherche des convives, chacun à quinze sols; je n'en avais que dix; il me poursuit depuis ce temps...»
Machiavel rendra les cinq sols; il attend seulement que Vettori, son ami, lui trouve une place; il le croit en crédit auprès des Médicis.
La bassesse du détail, le ridicule, la pauvreté morale où tombe un tel esprit annonce assez quel règne a commencé, un temps plat et décoloré, sans espérance, que même les chagrins cuisants ne tireront pas de sa monotonie de plomb. Tout baisse, s'aplatit ou s'éteint. L'esprit radote, la sagesse bégaye, et le génie délire. Machiavel ne sait plus ce qu'il dit. Consulté sur la politique et les chances du temps, il ne refuse pas son oracle, il passe sa robe de prophète, prend sa lunette d'astrologue. Seulement il a perdu les yeux.
L'avenir? qui le voit? Ce qu'on voit du présent; c'est une certaine danse macabre, où les rois, presque tous finis, vont s'en aller ensemble. Trois, du moins, Ferdinand, Louis XII et Maximilien. La pièce n'est pas bonne, mais les acteurs sont excellents.
Quel Harpagon comparer au vieux _marane_ Ferdinand jurant sur l'or de Grenade et de l'Amérique qu'il est ruiné, pour ne plus nourrir son armée; se servant, se jouant de son gendre Henri VIII? Avec son argent, ses soldats, il conquiert la Navarre pour lui-même, renvoie l'Anglais.
Celui-ci est le capitan, monté sur Azincourt, vomissant feu et flamme, ne faisant rien, dévalisé par tous, surtout par l'empereur. Max, le fameux chasseur, chasseur d'argent, chevalier (d'industrie), vendant la paix à Louis XII et lui faisant la guerre; à Henri VIII vendant un futur mariage, se vendant lui-même surtout, prenant la solde de l'Anglais pour guerroyer à son profit.
Le vrai Cassandre est Louis XII, bon homme qui, pour avoir tranché du Borgia, aura partout les étrivières, en Italie, en France. Il ne reste à Milan que pour y recevoir un violent coup de griffe de l'ours de Berne, pendant que le dogue d'Angleterre lui mord le dos.
Deux défaites à la fois, celle de la Trémouille à Novare et la panique étrange de nos gens d'armes à Guinegate, la triste et ridicule journée des _Éperons_. Moins triste encore que le mensonge par lequel La Trémouille, sans pudeur, attrape les Suisses qui nous allaient prendre Dijon. Ce vieux chevalier respecté, le premier nom de France, leur fait accroire que le roi renonce à l'Italie, leur promet la somme incroyable de quatre cent mille écus d'or; bref, les fait boire et les renvoie. Le roi se fâche ou fait semblant, et La Trémouille en rit; chevalerie un peu loin des héros de la Table ronde.
Reconnaissance au cinquième acte; tous les fripons s'accusent les uns les autres. La dupe universelle, Henri VIII, voit qu'on l'a joué, qu'on se souci peu de sa fille; il menace Max et Marguerite de publier les lettres. Mais Marguerite aussi veut publier les lettres d'Henri VIII, pour le couvrir de ridicule.
De rage, celui-ci donne sa fille à qui? au pauvre Louis XII.
Cette forte Anglaise de seize ans, galante, audacieuse et déjà pourvue d'un amant, au défaillant malade qui fait son testament! Fatal présent! et le beau-père, au lieu de donner une dot, en exige une, énorme. Marié et ruiné, le roi s'achève, en voulant plaire; il veille pour le bal, il change ses heures, ses habitudes. Mais comment tenir cette Anglaise?
Non content de sa fille Claude et de Louise de Savoie, qui la gardent à vue, il fait venir exprès du fond du Bourbonnais la vieille fille de Louis XI, la redoutable fée, Anne de Beaujeu.
La prisonnière du moins ne souffre pas longtemps. Louis XII y succombe et, sans perdre un moment, sans retourner en Angleterre, l'Anglaise se remarie en deuil.
CHAPITRE XI
LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.--L'ANTIQUITÉ. ÉRASME. LES ÉTIENNE
1512-1514
Nous avons écrit cette histoire dans un point de vue bien sévère, point de vue italien, européen, plus que français: voilà ce qu'on nous reprochera.
À tort. La France encore nous inspirait, et l'honneur de la France, déplorablement immolé.
Est-ce à dire que nous méconnaissions les bienfaits de ce règne, l'économie de Georges d'Amboise, la réforme de la justice, oeuvre du chancelier Rochefort? Aurions-nous oublié que Louis XII fut une halte heureuse entre le gaspillage de Charles VIII et les prodigieuses dépenses de François Ier?
Nullement. Nous croyons même que, dans cette oeuvre d'économie et d'ordre, Louis XII, quoique peu capable, a personnellement beaucoup à réclamer. Nul doute qu'il n'ait aimé le peuple, qu'il n'ait voulu le ménager. Lui-même, il en était sorti probablement (nous l'avons dit); il n'eut point une âme de roi.
C'était un bon homme, naturellement honnête, ridicule parfois, indiscret, bavard, colérique; mais il avait du coeur; et la seule manière de le flatter, c'était de lui persuader qu'on voulait le bien des sujets. Le très-fin courtisan Amboise, sous une grosse enveloppe, gagna le roi et le garda, en lui faisant valoir ses réductions d'impôts, telle économie de sous ou de deniers, pendant qu'il amassait pour lui, ou jetait des millions dans son affaire de papauté. Je ne crois point du tout ce que dit le panégyriste Seyssel, qu'on ait pu réduire les impôts du tiers, au milieu d'une si grande guerre. Qui le savait d'ailleurs? Quelle publicité y a-t-il alors? Quels chiffres authentiques? Ce qui est sûr, c'est que Louis XII, tant qu'il put, fit payer la guerre d'Italie par l'Italie elle-même, décidé à tirer plus pour ménager la France. L'armée se nourrit, se solda, comme elle put, sur l'ennemi, et sur l'allié même. Ce fut ce qu'on a vu de 1806 à 1812, époque du _trésor de l'armée_. Système qui rend la guerre plus légère à la nation guerroyante, sauf à entasser contre elle des montagnes de haine, et qui prépare de cruelles représailles pour le jour des revers.
La France sentit peu les guerres de Louis XII. Elle fut très-sincère dans sa reconnaissance pour lui. Il y eut un véritable enthousiasme et des larmes lorsqu'aux états de Tours, le voyant pâle, chancelant, à peine relevé de maladie, et déchirant le traité qui eût donné la France à l'étranger, on le salua le _Père du peuple_.
On le remercia pour trois choses, vraies toutes trois: d'avoir réduit l'impôt, réprimé les pillages des gens de guerre, réformé les juges.
L'indépendance de la chambre des comptes, de celle des aides, la forte organisation de la justice des finances, sont la gloire de ce règne.
Roi étrange! il payait et ne faisait point de dettes!
À peine en laissa-t-il une, très-faible, à la fin de son règne, après deux ans d'une guerre générale où la France tint tête à l'Europe.
C'est-à-dire qu'il ne mangea pas son blé en herbe, qu'il n'entra pas dans cette carrière où les pères gaspillent d'avance le gain possible du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'épaule des générations à venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre des malédictions futures.
Non, le peuple ne s'est pas trompé: cet âge, ce règne, ne sont pas indignes de son souvenir.
La France commence alors, en toutes choses, une production immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle s'aperçoit qu'elle est féconde et bénit sa fécondité.
[Note 25: Elle se développa cependant plus lentement que ne disent Seyssel et les autres panégyristes. Des actes de 1501 font une triste peinture de l'état du Midi, spécialement de l'Agénois, _alors désert_ par suite d'une épidémie. La peste avait tué dix-sept mille personnes à Bordeaux, quoique la meilleure partie de la population eût quitté la ville. _Archives_, K. 94, _Payement des gens envoyés au Parlement pour poursuivre les nobles qui profitent de ces circonstances pour usurper le domaine, 25 février 1501_,--et _Diminution de péage, 7 juin 1501_.]
Mais le trésor de l'homme est de se connaître, de savoir ce qu'il est et ce qu'il peut. Le trésor de la France, qu'elle ignora profondément et dont elle ne songea nullement à profiter, c'était son étonnante sociabilité, son assimilation rapide à toute humanité, la générosité et le bon coeur de cette race gauloise remarquée par Strabon dès la plus haute antiquité (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avouée par les Anglais au XIVe siècle, et si éclatante au XVIe, dans la défense de Pise. Il suffisait à la France qu'elle voulût, pour être adorée.
Elle ignora cela, et elle manqua sa destinée. Si elle commence alors à se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connaît déjà comme un vaillant peuple à Ravenne, je dis proprement comme peuple, comme piéton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet éclair d'une campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de miracles, cette féerie des marches rapides qui la rendront partout présente et partout victorieuse, elle a déjà tout cela dans la vivacité de son infanterie, dans son activité brûlante, dans son jarret d'acier.
Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand spectacle, quand, à portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux l'universelle enquête d'où sort la rédaction des Coutumes!
Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait passionnément désiré qu'on levât partout ce vieux voile d'ignorance derrière lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces et de cantons. Avec quelle facilité, sous la coutume non écrite, confiée à la mémoire peu sûre, corruptible, des praticiens, toutes les volontés des seigneurs laïques, ecclésiastiques, devaient valoir comme lois! Lois changeantes au gré du caprice, de l'intérêt, du besoin du jour! Qui aurait réclamé? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant ces fils de Robert-le-Diable, eût osé dire en face: «Et pourtant, autre est la Coutume?»