Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 16
Fils de Philippe le Beau, c'est-à-dire arrière-petit-fils de Charles le Téméraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rêve de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.
Petit-fils de Maximilien, il hérite des terres d'Autriche, de l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la Bohême, des vieilles prétentions sur l'empire germanique, de la succession légendaire des faux Césars du Moyen âge.
Du côté maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes, Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien plus, à ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une révolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de l'inquisition.
Voilà le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce berceau, où l'enfant est gardé par sa bonne tante Marguerite la Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de l'empereur Maximilien.
Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mère de François Ier, que nous verrons bientôt, lisait des livres graves. Je vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulême, et la modeste inscription: _Libris et liberis_, «Mes livres et mes enfants.»
Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux de l'Europe.
Romanesques, machiavéliques, leur doux amour de la famille, leur mépris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la diplomatie. Créer l'empire universel sur une tête, unir les peuples sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux enfants, voilà le roman de ces bonnes mères. Qu'importe l'horreur des peuples accouplés malgré eux, qu'importent deux cents ans de guerre! Règnent ces deux enfants et périsse le monde!
Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il fût mort, elle eût fait ce crime, donné la France à Charles-Quint. Conquérant au maillot, il recevait de sa future belle-mère l'épée mêmes des résistances européennes, notre épée de chevet volée sous l'oreiller de Louis XII, l'épée que François Ier eut à Marignan, à Pavie, et qui, malgré tant de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.
Cette femme âpre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait son temps à filer, était tout orgueil, n'aimait rien. Mariée malgré elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de Max, son premier fiancé, et une ambition furieuse pour cette fille au maillot. Elle la voulait impératrice du monde, femme du petit-fils de Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, épouvantait l'Europe de sa future grandeur; elle le voulait encore plus grand.
Tout cela enfermé en elle-même, ou dans sa petite cour bretonne, mal contente, envieuse et serrée, qui ne se mêlait nullement à celle du roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe sur un coin isolé de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.
Louis XII voyait tout cela et en riait. «Il faut, disait-il, en passer beaucoup à une femme chaste.» Il ne savait pas à quel point sa dévote Bretonne appartenait à ses ennemis, au pape et à Maximilien.
Louis XII, nuisible à la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale imitation de la politique italienne, faillit l'être bien plus encore par ses vertus réelles. Mari fidèle et bon père de famille, il associait la reine, autant qu'il pouvait, à la royauté. Les ambassadeurs qui venaient, il les envoyait à la reine, qui ne manquait guère de leur faire des réponses graves et bien préparées, mêlées de mots de leur langue qu'elle apprenait exprès. Le pis, c'est qu'en représentant comme reine de France, elle restait souveraine étrangère, correspondant directement avec le pape, et lui restant fidèle dans la guerre que lui fit le roi.
Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir _pour le mariage de sa fille_; et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la France, rayant Venise de la carte, et démembrant la monarchie.
Les États vénitiens, divisés entre l'empereur, le roi et le pape, donneront au premier la grande entrée de l'Italie.
Charles le Téméraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.
Est-ce tout? Non; à une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut enlever sa fille en Bretagne, saisir l'héritier du royaume, le jeune François Ier. Elle eût biffé la loi salique, abaissé la barrière qui ferme le trône à l'étranger. Cette fois, il n'était besoin de lui désigner des provinces; elle eût raflé la monarchie.
La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le maréchal de Gié, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la Loire, et se tint prêt à la prendre elle-même, si elle tentait cette trahison de la France.
Le roi, revenu à lui, comprit le danger, convoqua les États, et se fit demander de rompre le traité fatal qui nous livrait la maison d'Autriche.
Que disait le bon sens? Qu'il fallait préserver l'Italie autant que la France; qu'en l'Italie confédérée étaient le grand espoir et la grande ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait à l'horizon; que, protégée surtout contre elle-même par un voisin puissant, qui ne prendrait pour lui que la présidence armée de la fédération, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait équilibre du côté de la liberté.
La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagères, le plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y créer elle-même une amphyctionie perpétuelle où elle eut pris la première place. Que l'Italie dût marcher seule un jour, nous le croyons, nous l'espérons, malgré le désolant _fédéralisme_ qu'elle eut, qu'elle a au fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine que nous avions en 1503 à unir contre Borgia quelques villes de Toscane. N'importe! quelque difficile que fût la chose, il fallait insister, peser du double poids de la puissance et de l'amitié, contraindre l'Italie d'être une et forte et de se sauver elle-même.
Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu au crime de la France. Florence, le coeur, la tête pesante de l'Italie, était inexcusable. Son très-faible gouvernement s'usait à marchander la ruine de Pise auprès du roi de France, et celle de Venise, protectrice des Pisans. Il en résulta encore celle de Gênes, dont le peuple voulut aider Pise malgré la noblesse génoise, et se fit écraser par les armes françaises.
Le singulier, c'est que l'agent employé par les Florentins pour négocier contre Pise et ses amis, Venise et Gênes, c'est-à-dire pour obtenir la ruine de l'Italie, était Machiavel, pauvre homme de génie, asservi à transmettre et traduire les pensées des sots, intermédiaire obligé entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue à la porte du cardinal, traité négligemment par lui, menacé des valets de nos gens d'armes, qui serrent de près sa bourse. Bourse vide, s'il en fut! Une bonne partie de ses dépêches est employée à dire qu'il meurt de faim et à obtenir une culotte. Il s'est vengé de tout cela par une violente épigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber en enfer. «À toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits enfants!»
Machiavel voyait parfaitement ce qu'il y avait à faire: grandir Florence et annuler le pape. Il hausse les épaules en voyant la guerre à genoux que le pauvre Louis XII essaye de faire à Rome, demandant grâce chaque fois qu'il hasarde de porter un coup: «Pour mettre un pape à la raison, il n'est besoin de tant de formes, ni d'appeler l'empereur. Les rois de France, comme Philippe le Bel, qui ont battu le pape, l'ont fait mettre par ses propres barons au château Saint-Ange. Ces barons ne sont pas si morts qu'on ne puisse les réveiller.» (_Lég._, 9 août 1510.)
Ce qu'on ôtait au pape, il fallait l'ajouter à la Toscane, aux Florentins. Telle quelle, Florence était encore le coeur de l'Italie, les bras de Gênes et de Venise. On devait les fortifier.
Gênes, cette ville singulière, qui seule a reproduit l'activité du Grec antique, combattant seule, ramant seule sur ses flottes, s'était naturellement usée. Rien d'étonnant si une ville de la force de Gênes, qui remplit d'elle la Méditerranée, qui fonda un empire dans la mer Noire, finit par défaillir d'épuisement. Cependant, il y avait là un riche fonds, une vitalité étonnante dans la race ligurienne. La ville n'avait plus de marine militaire; mais son personnel admirable de marine marchande couvrit toujours la côte, comme aujourd'hui. Cela est indestructible. Les Génois furent, sont et seront les plus hardis marins du monde. Les Anglais, les Américains, frémissent en les voyant traverser l'Océan sur une barque de trois ou quatre hommes. Héroïques par économie, ces vrais fils de la mer font tous les jours des choses plus hardies que Christophe Colomb.
Économes entre tous les hommes, les Génois avaient eu un merveilleux moment de générosité; ils avaient accueilli l'appel de Pise, leur vieille rivale. On avait eu ce spectacle admirable des galères de Gênes apportant des vivres aux Pisans et nourrissant leurs anciens ennemis. Ceci, malgré la France, malgré la noblesse génoise dévouée au roi. Là fut l'étincelle de la guerre civile. Un homme du peuple est frappé par un noble; le peuple se fait un doge, le teinturier Paul de Novi, grand coeur, qui accepta le pouvoir dans une lutte sans espérance. Le roi, pris pour arbitre, n'accepte la révolution qu'à une condition impossible, que les nobles reprendront les fiefs qui, du haut des montagnes, dominent Gênes et peuvent l'affamer. Refus. Le roi se met en marche avec une armée telle qu'il l'eût fallu pour reprendre le royaume de Naples; il lève la massue de la France pour écraser une mouche. Ces pauvres marins, chancelant sur terre, ne pouvaient guère tenir devant de vieux soldats comme Bayard. Le roi entra vêtu d'abeilles d'or, et la devise: «Le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.» Il y eut peu de pendus, il est vrai, mais beaucoup d'outrages, une nouvelle plaie au coeur de l'Italie. L'ingénieux monarque rendit la force aux nobles, amortissant le peuple, ce héros de la mer, qui, sur cet élément, aurait amorti Charles-Quint.
La sottise était forte, mais on pouvait en faire une plus grande, magnifique et splendide, celle de ruiner Venise. Et l'on n'y manqua pas.
Un conseiller du roi osa pourtant lui dire que Venise était justement la gardienne du Milanais, la sentinelle de l'Italie contre l'Allemagne, et demander s'il s'était bien trouvé d'appeler l'étranger au royaume de Naples.
Tout était résolu d'avance, en famille plutôt qu'en conseil. Il est incroyable combien cette royauté bourgeoise en trois personnes, Anne, le cardinal et Louis XII, restait, au point de vue du Moyen âge, dans la vénération du saint-siége et du saint-empire, hostile aux États libres. Le roi, comme la reine, avait l'âme d'un propriétaire, et sa propriété patrimoniale et personnelle était Milan, fief de l'empire; de coeur, il se sentait le vassal de Maximilien, prêt à servir sous sa bannière dans une croisade contre les Vénitiens, ces usurpateurs des droits impériaux et des biens de l'Église.
Le roi, bavard et imprudent, déclamait à tout venant contre Venise. Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait aussi tellement nécessaire à la France, qu'elle ne put jamais se persuader que le roi eût la pensée sérieuse de la détruire, encore moins qu'il réussît à former une ligue de l'Europe contre elle, contre un État inoffensif qui couvrait la chrétienté à l'Orient, et seul luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinément les offres de Maximilien, et resta alliée fidèle de la France qui ameutait le monde contre elle.
Comment expliquer la persévérance étonnante avec laquelle le roi, de traité en traité, pendant plusieurs années, allait animant tout le monde contre Venise, c'est-à-dire pour l'Autriche, à qui Venise fermait l'Italie? Louis XII n'était point de nature à haïr longtemps. Sa conduite en ceci ne s'explique que par la ténacité bretonne de la reine, fixée au mariage autrichien et zélée pour son futur gendre. Les rois tendaient à devenir une famille, et l'esprit de famille, très-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le coeur d'Anne autant que le souvenir romanesque de Maximilien.
Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises, Margot, comme elle s'appelait elle-même, la forte tête de cette maison, la Flamande rusée qui contribua tant à sa fortune.
Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a buriné pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au portrait du maître. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre comme l'âpre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches des précipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire à atteindre. Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur; il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une course, un _hallali_ perpétuel. On le voyait, mystérieux, courir d'un bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagnant sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur à cent écus par jour.
Qui le poussait ainsi de tous côtés? le démon de vertige qui pousse le chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un César demandant des millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation fébrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang? Autrichien-Anglo-Portugais, il était croisé de toutes les races de l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, étaient très-propres à faire des fous.
Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter définitivement les Pays-Bas, où sa nature était antipathique, et de les confier à sa fille Marguerite.
Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette médiocrité forte, rusée, patiente, qui a caractérisé cette maison avec un équilibre de qualités extraordinaires, qui l'a rendue si propre à réussir, à concilier l'inconciliable, à exploiter surtout l'entr'acte du XVIe siècle à la Révolution française. Cette maison de génie moyen a dû primer, avec la non moins médiocre maison de Bourbon, dans la période diplomatique, long jour crépusculaire entre ces deux éclairs: Renaissance et Révolution. Nos frères avaient des noms très-significatifs pour les mauvais mystères d'alors, pour cette politique de famille et d'alcôve; cela s'appelait les _intérêts des princes_ et _l'intrigue des cabinets_.
De bonne heure Marguerite jeta sa poésie et se fit Margot la Flamande, la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait été élevée chez nous comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoyée, à sa grande douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle épousa l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie, qu'elle aima éperdument, et qui mourut; elle a bâti une église de trente millions sur son tombeau. Elle fut dès ce jour un homme, et telle elle est restée. Avare pour son église, joujou prodigieux de sculpture, où travaillèrent de longues années les grands sculpteurs de l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du coeur, et cette avarice pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'étonnantes collections, elle fut toute aux affaires de famille, au ménage, faisant à la fois des confitures pour son père et la ligue de Cambrai.
[Note 22: La lecture attentive de ses lettres dans les collections de Godefroy, de M. Leglay et de M. Vanderberg, fait voir (ce que les chroniques cachent parfaitement) que Marguerite tient le fil de l'intrigue européenne, et que le centre des affaires est Bruxelles. Voir aussi ses biographes, MM. Leglay, Altmeyer, Baux (pour son église de Brou), etc.]
Cette bonne femme a tramé trois choses qui restent attachées à son nom:
Elle berça, endormit, énerva le lion belge, entre l'époque des guerres de communes et des guerres religieuses;
Elle acheta l'Empire pour Charles-Quint, trafiqua des âmes et des voix, trempa sans hésiter ses blanches mains dans cette cuisine;
Elle avilit la France par les deux traités de Cambrai (1508, 1530), obtenant d'elle sa honte et sa ruine, l'Italie livrée par la France à l'Autriche. Tout cela bonnement, en devisant amicalement et comme entre parents. Le fil filé par elle fut à deux fins, un lien pour les rois, un lacet pour les peuples, dont l'Italie fut étranglée; la France et l'Allemagne, liées d'un bras, ne se battirent plus que de l'autre.
Elle est, nous le répétons, le vénérable fondateur et de la maison d'Autriche et de la diplomatie;--elle est la tante, la nourrice de Charles-Quint, élevé sous sa jupe, à Bruxelles, et par elle devenu l'homme complet, équilibré de toute instruction et de toute langue, de flegme et d'ardeur, de dévotion politique, qui devait exploiter la vieille religion contre la Renaissance.
Le traité de Cambrai fut manipulé à huis clos de cette main fine et de la grosse main d'Amboise. On était sûr de tous les rois; on savait bien qu'une fois la chasse ouverte sur cette proie de Venise, ils courraient tous à la curée. Grands et petits, voisins ou éloignés, tous coururent en effet. L'Angleterre, la Hongrie, se déclarèrent aussi bien que l'Espagne; les dogues aussi bien que les lions, les principicules de Savoie, de Ferrare, de Mantoue.
Il y avait, en effet, de grands pardons à gagner, la guerre étant sacrée, _pour préparer celle des infidèles_, et contre _les infidèles eux-mêmes, les Vénitiens_, voleurs de biens d'église. La chose étant posée ainsi par cette déliée Marguerite, l'Autriche-Espagne était à même de s'en tirer le lendemain, dès qu'elle aurait les mains garnies, et de tourner contre la France. Il était facile à prévoir, dans cette guerre _pour le pape_, que le pape serait bientôt satisfait, que les Vénitiens se hâteraient de lui rendre ses deux ou trois places. Pape, Autriche et Espagne, tous allaient retomber sur Louis XII. La ligue de Cambrai contre Venise contenait en puissance _la sainte ligue_ contre la France. Savant tissu, en vérité, ingénieuse tapisserie flamande, plus belle encore à l'envers qu'à l'endroit.
Qu'était en réalité cette Venise, dernière force de l'Italie? Une ville, un empire, une création d'art unique, qui se maintenait par un grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficultés infinies qu'il avait, étant si petit et si grand, et obligé de faire marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce prodige ne s'opérait que par une direction infiniment forte autant que sage, d'une action discrète et rapide, qui ne répugnait pas aux moyens turcs. Toutefois, quand on a pénétré le mystère de terreur, on a vu que les ténèbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient sa force l'avaient calomnié. L'ombre avait effrayé, mais on a trouvé peu de sang. Les prisons d'État de Venise étaient si peu de chose, qu'il faut bien juger, à les voir, qu'elles n'ont guère eu de prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les _plombs_ et les _puits_ dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg, des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?
Il y a, au reste, une chose qui répond à tout: c'est que ce gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacés, fut partout regretté et défendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau de Saint-Marc et parvint à le relever.
Tous les penseurs du siècle, les Commines, les Machiavel, que dis-je? l'ami de Montaigne, le jeune La Boétie, plein de l'antiquité républicaine, disent tous que Venise était le meilleur des gouvernements du XVIe siècle.
Il y avait trois choses grandes à Venise et uniques: un gouvernement d'abord, sérieux, économe; ni cour, ni volerie, ni favoris;--gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant à son commerce, à sa libre industrie, d'immenses débouchés;--gouvernement enfin très-ferme contre Rome et libéral pour les choses de la pensée, abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. Où était l'imprimerie libre, la vraie presse? D'où pouvait-on élever une voix d'homme dans la publicité européenne? De deux villes, de Venise et de Bâle. Le Voltaire de l'époque, Érasme, se partagea entre elles. Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont été la lumière du monde. Cette révolution, lancée par Guttenberg par le massif in-folio, n'eut son complément qu'à Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le format des savants et répandit l'in-8º[23], père des petits formats, des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des tyrans, la circulation de la liberté.
[Note 23: J'avais écrit ceci d'après l'autorité de M. Nodier. M. Firmin Didot ne s'est point expliqué sur ce point dans son bel et savant article _Typographie_ (Encyclopédie). Consulté par nous, il nous a assuré avoir vu des livres de prières et autres imprimés dans le format in-8º peu après la découverte de l'imprimerie. Cependant il croit qu'en effet l'in-8º n'est devenu d'un usage populaire qu'après 1500, par les publications de Venise et de Bâle. C'est aussi l'opinion de MM. Magnin, Ravenel et Taillandier, excellents juges en cette matière.]
Sombres rues de Venise, passages étroits de ses canaux, noires gondoles qui les parcourent, voilà le saint nid d'alcyons qui, au milieu des mers, couva la pensée libre. Et qui ne verrait avec attendrissement cette place de Saint-Marc où les innombrables pigeons, mêlés aux promeneurs, témoignent de la douceur italienne? Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre humain où tous les peuples ont causé, où l'Asie parla à l'Europe par la voix de Marco Polo, où, dans ces âges difficiles, antérieurs à la presse, l'humanité put tranquillement communiquer avec elle-même, où le globe eut alors son cerveau, son _sensorium_, la première conscience de soi.
Le plus sacré devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, était non-seulement de garder, de défendre Venise, mais, par sa constante amitié, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et de la détourner des fausses directions où sa politique s'égarait alors. Découragée par les succès des Turcs qui venaient de lui prendre Lépante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y devenait conquérante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient tout le monde contre elle. Elle était menacée de la plus redoutable révolution commerciale. Les Portugais avaient trouvé la route des Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remède, une étroite union avec les maîtres de l'Égypte, quels qu'ils fussent. L'alliance des Turcs qu'eut bientôt la France, l'intimité de nos ambassadeurs avec les renégats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver à Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de Suez. Par là Venise aurait vécu; l'Italie eût gardé sa défense contre l'Allemagne.