Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 15
La France devait marcher sur Naples. Le roi aragonais de Naples, Frédéric, allait naturellement se rassurer par l'alliance de son cousin d'Espagne, Ferdinand, se faire garder par lui. Il ouvrait ses ports et ses places aux troupes espagnoles, se livrait et se trahissait. Coup simple et sûr. Le royaume était conquis et partagé.
Le préambule du traité est un pieux manifeste sur le devoir royal de maintenir la paix, d'empêcher les blasphèmes, de protéger la pudeur des vierges, de défendre surtout l'Église contre les Turcs, _contre l'ami des Turcs_, dom Frédéric de Naples. C'était une affaire de religion, de dévotion, si bien que la reine Anne, voulant aussi être pour quelque chose dans l'oeuvre pie, donna de son argent particulier pour l'armement de la flotte.
César était dans la croisade comme capitaine français. Il s'était fait payer d'avance en tirant du roi carte blanche pour ses petites affaires de Romagne. Amboise, décoré du titre de légat, lui avait rendu en retour le vaillant Yves, signifiant aux États italiens que quiconque voudrait s'opposer au duc de Valentinois était l'ennemi du roi. Venise, Ferrare, Florence en prirent une telle peur qu'elles déclarèrent retirer leur protection aux seigneurs de Romagne. Ils s'enfuirent, sauf un, celui de Faenza, qui essaya de résister.
C'était un très-jeune homme, et presque enfant, Astorre Manfredi. Il se fiait dans la vaillance de ses Romagnols qui l'aimaient et dans l'appui de son grand-père, le puissant seigneur de Bologne, Bentivoglio. Mais celui-ci, qui, à grand'peine, s'était arrangé avec la France pour quarante mille ducats, fit dire au malheureux jeune homme, fils de sa fille, qu'il ne ferait rien pour lui.
L'imperceptible peuple de Faenza, contre le roi, contre l'Église, contre César, résista heureusement. Trois guerres n'y suffirent pas. Les premiers assauts furent repoussés et le siége levé; plus tard, nouvelle expédition, escalade, surprise; inutile. Alors un grand effort, batteries formidables, brèche ouverte, assauts, et toujours impuissants. Un traité y réussit mieux.
Borgia admira cette vaillance, jura de respecter la liberté du jeune prince, et de lui conserver ses revenus. Il l'accueillit dans son camp en père, en frère, dit qu'il le gardait près de lui, qu'il se ferait un plaisir de former une nature si heureuse.
Un matin, ce fils adoptif disparaît, et avec lui son frère, plus jeune encore.
Qu'étaient-ils devenus? Envoyés à l'égout de Rome, au sérail du pontife. Tel est l'unanime récit de tous les historiens de l'époque. Les deux enfants, avilis et souillés, furent le jouet des Borgia, puis étranglés et jetés dans le Tibre.
CHAPITRE VII
LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA--LA DÉCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII
1501-1503
Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui reste chère, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi René est resté le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la grande duchesse. Les Flandres, si hostiles à Charles le Téméraire en son vivant, et qui ne contribuèrent pas peu à sa chute, n'en gardèrent pas moins sa légende, aimèrent sa fille et jusqu'à ses petites-filles, les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de vie à part. Cette partialité pour le dernier représentant d'une nationalité se retrouve partout.
Voilà tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a traité César Borgia.
Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables _Légations_, où ce grand et pénétrant observateur note son Borgia jour par jour, et le paradoxe du _Prince_, écrit longtemps après pour les Médicis dans une vue très-systématique et qu'on peut appeler la politique du désespoir. La politique du _Prince_ est celle du scélérat puissant, habile, heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considération de son but, le salut du peuple et l'unité de la patrie, la vengeance de l'Italie violée et le châtiment des _Barbares_.
De quel exemple appuiera-t-il cette théorie? Du dernier qui fut fort, de César Borgia.
Malheureusement Machiavel se contredit ici lui-même. Dans ses _Légations_, écrites au moment même, en présence des événements, il montre son héros, brillant d'abord, ingénieux, rusé, tant que lui sourit la fortune, puis tombant au premier revers, _ayant perdu l'esprit_ et frappé de _stupeur_, s'emportant contre le destin en vaines plaintes, accusant tout le monde et croyant tout le monde, se figurant _que la parole des autres vaudra mieux que la sienne_; enfin se portant le dernier coup par ses bravades et ses sottes menaces, qui forcèrent un ennemi généreux qui voulait l'épargner à consommer sa ruine.
Non, César Borgia n'est nullement l'idéal légitime du système de Machiavel.
Je sais que César fut regretté des Romagnols. Il leur avait rendu l'essentiel service de tuer leurs princes; il donnait de l'emploi aux deux classes principales du pays, une solde aux brigands et des bénéfices aux savants, qui commençaient à influer. Sa soeur Lucrèce fit de même à Ferrare, choyant les poètes et les pédants, comme plus tard Charles-Quint faisait sa cour à l'Arétin.
Cela, sans doute, était habile. César montra en plusieurs choses du bon sens, de l'adresse, surtout beaucoup d'activité. Qu'on le compare pourtant aux vrais héros de Machiavel, aux Castracani, aux Sforza, ces héros de la patience et de la ruse, qui se créèrent de rien, on fera peu de cas de cet enfant gâté de la fortune, à qui elle donna de naître d'abord fils d'un pape, de puiser à volonté dans le coffre de saint Pierre, enfin d'user et d'abuser de la duperie du cardinal d'Amboise et de la royale stupidité de Louis XII.
Machiavel le dit lui-même, il apparut à l'Italie «comme ayant la France pour arme,» _armato de' Francesi_, la montrant toujours derrière lui comme un épouvantail, traînant nos drapeaux près du sien. Il déploya, il est vrai, un grand talent de mise en scène dans ce trop facile terrorisme. Peut-on appeler ce talent l'habileté d'un vrai grand homme? Non, un grand homme fait beaucoup avec peu, et celui-ci fit peu avec beaucoup, étant toujours énormément trop fort pour les petites choses qu'il fit.
Rapportons-nous-en sur ceci à quelqu'un qui fut bien plus machiavéliste que Machiavel, à la république de Venise. Elle craignit Borgia sans doute, c'est-à-dire l'argent de Rome et l'épée de la France; quant à l'homme personnellement, elle resta convaincue qu'il n'y avait qu'à attendre un peu, qu'avec ses prodigieux moyens il ne fonderait rien du tout _et passerait comme un feu de paille_.
Ce conquérant, au printemps de 1501, entre en triomphe dans Rome, sous les drapeaux mêlés de la France et du pape. Il fait nommer douze cardinaux exprès pour se faire déclarer duc de Romagne et gonfalonier de l'Église. Sur qui va tomber ce César? Quelle conquête nouvelle va-t-il tenter? Venise est un trop gros morceau. Il n'a le choix qu'entre Bologne et les villes toscanes; des deux côtés, alliés de la France, gens qui payent des tributs au roi ou des pensions à d'Amboise. Que dira celui-ci? Rien ou peu; il grondera peut-être; mais, comme l'homme qui se donne au diable, il appartient à Borgia; il se résignera, respectera les _faits accomplis_.
Le comble de l'effronterie, c'est que César entreprit de soumettre les alliés du roi avec les troupes du roi, employant à son profit l'expédition de Naples, usant de notre armée à son passage pour faire des conquêtes sur nous. Capitaine français à notre solde, il envahit en effet la Toscane, menant les Médicis, les montrant sur la route, comme un appât à leur parti. Il réussit à Pise, à Sienne, à Piombino. Florence est en défense; il en tire du moins de l'argent, se déclarant l'homme des Florentins, leur soldat, et comme tel, exigeant pension. Il n'en pille pas moins le pays. Et que dit le roi? rien du tout.
La croisade du roi catholique et du roi très-chrétien contre l'_ami des Turcs_, Frédéric II de Naples, ne pouvait pas manquer de réussir. Frédéric lui-même appelait les armées de son bon cousin Ferdinand. Elles étaient toutes prêtes, déjà dans l'Adriatique, sous prétexte de la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua très-bien son petit rôle. Frédéric ayant quelques doutes, il jura, protesta et parvint à le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Français arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un _distinguo_: celui qui a juré, c'était l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve; et le roi n'est pas engagé non plus par un serment fait sans son aveu. Le fils de Frédéric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en jurant sur l'hostie la liberté du prince, qu'il fit arrêter aussitôt.
Cette conquête si facile, nous la souillâmes par un grand massacre à Capoue; toutes les femmes furent violées, moins quarante, que notre ami César se réserva et envoya à Rome, pour amuser la cour dans la fête qui se préparait. Fête splendide pour un honneur inespéré que recevaient les Borgia. Cette Lucrèce, à qui il avait tué son amant préféré (son frère), et dont il étrangla le mari, il la dédommageait en la mariant à l'héritier de Ferrare. La maison d'Este, si fière, qui ne s'alliait guère qu'aux rois, avait ambitionné l'alliance des bâtards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait César venir à elle, et elle était instruite, par l'atroce tragédie du jeune Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait à attendre.
Le 4 septembre 1501, Lucrèce, veuve de trois mois d'un homme assassiné, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de Ferrare jusqu'à Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil était magnifique. Deux cents dames de Rome, superbement montées, chacune escortée à sa gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines, chevauchaient gravement derrière l'idole, que son père et ses frères, sur un balcon, couvaient des yeux. D'étranges fêtes suivirent, et qui purent quelque peu étonner le prince étranger. Une fois, César Borgia, pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir après souper six pauvres diables qui devaient périr (_gladiandi_). Comment? pourquoi? on ne le sait. Amenés dans la cour, sous le balcon du pape, devant le père de la chrétienté et la belle Lucrèce, devant les seigneurs étrangers, César, élégamment vêtu, vous les perçait de flèches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions, amusaient la noble assemblée.
Généralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales obscènes copiées des priapées antiques, qui réveillaient un peu ses sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues, finit par des luttes effrénées, où l'impudeur recevait ses couronnes des mains mêmes de la fiancée.
Le côté sérieux de la chose, c'est que, désormais sûr du côté de Ferrare, César fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en coûta qu'une lettre. Il écrit au duc, en ami, de lui prêter son artillerie; le duc la prête, et Borgia entre chez lui, conquérant sans combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'était le faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle envoie se plaindre à Asti, où était Louis XII. Mais César lui-même y arrive, masqué et déguisé; il avait traversé moitié de l'Italie. Complète fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que pouvait-il faire si Arezzo s'était proclamé libre? il s'en lavait les mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire à Louis XII.
Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres capitaines, qui voulaient être indépendants. Venise saisit ce moment, l'accuse auprès du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale, l'humanité. Le roi répond brutalement que si Venise bouge, il la traitera en ennemie. Grande terreur pour la république. Borgia, autorisé à ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit, les recteurs de la ville vont eux-mêmes, en gondoles, faire des rondes et visiter les postes des lagunes.
Pour Florence, non moins effrayée, mais n'osant même se mettre en garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaçant auprès de lui un agent agréable, d'esprit très-vif, qui pouvait l'amuser, le faire parler, le deviner; homme sans conséquence, du reste, agent tout inférieur, à dix écus par mois. César sentit l'importance réelle de l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre à témoin de sa fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est-à-dire entre artistes, le succès est moins précieux encore que l'art même du succès, le mérite de l'imbroglio, l'ingénieuse conduite de l'intrigue. Venu pour observer et surprendre l'intime pensée de Borgia, l'homme fut pris lui-même, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent était Machiavel), de prêter sa grandeur, sa poésie, sa subtilité, aux révélations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le satisfaire jamais entièrement. Il lui levait un coin du voile, Machiavel complétait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs, complétés par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le poème imposant et complet du grand scélérat politique.
Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acquérir ainsi ce pauvre subalterne, qui devait à son gré distribuer l'immortalité.
L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de génie, l'illusion qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie à certains effets de surprise, à ces coups de partie qui font crier au spectateur: _Bien joué!_
Mais, si les dés étaient pipés? et ils l'étaient. César jouait une partie sûre, ayant le coffre de l'Église et la France derrière lui, même le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes haïs.
«Ramiro d'Orco, qui était l'un des plus accrédités dans cette cour, est arrivé hier de Pesaro et a été enfermé sur-le-champ au fond d'une tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce pays, qui désirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais où aller, n'ayant point d'argent... On a trouvé ce matin sur la place le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore, et le peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas noir.»
Ce Ramiro était l'instrument détesté des cruautés de Borgia; sa mort mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines révoltés se rallièrent à lui, se fièrent à sa parole jusqu'à venir le trouver. Ils conservaient pourtant de l'inquiétude, et ils n'en vinrent pas moins, comme fascinés par le serpent. Borgia les fit étrangler, de quoi toute la contrée lui sut un gré infini. Machiavel conte la chose avec une admiration contenue, mais réelle et sentie.
Un de ces étranglés, Orsini, avait pour frère un cardinal. Le pape l'eut de même, et il n'en coûta qu'un serment. Le cardinal et ses parents signèrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais le cardinal était riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En étudiant les livres de comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une créance anonyme de deux mille ducats, et vit qu'il avait acheté une grosse perle qui ne se retrouvait point. Il ordonna qu'on fermât la porte à sa mère, qui lui apportait à manger, et déclara qu'il ne mangerait plus.
La mère paya aussitôt les deux mille ducats, et la maîtresse du prélat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait donner à boire pour toute l'éternité. Il disait le même jour aux cardinaux: «Je l'ai bien recommandé aux médecins.» Le maître des cérémonies, notre Burchard, s'abstint discrètement de se mêler de l'enterrement. «Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir plus que je ne dois.»
Ces Orsini étaient des protégés de la France. Les Borgia commençaient à nous ménager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de Naples. Nous fûmes battus à la Cérignola. César, sans perdre de temps, négociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amitié, nous la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il eût dû faire tout d'abord, une fédération de villes; l'obstacle était la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur Pise. La Toscane eût péri certainement par Borgia, sans la mort subite d'Alexandre VI (18 août 1503).
Le père et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent, d'expédier un cardinal; cette fois, l'échanson fut gagné; on se trompa: la drogue fut divisée en trois. Le pape but et fut foudroyé; le fils et le cardinal tombèrent aussi, mais ne furent que malades.
Alexandre VI, horrible et tout noir, fut porté à Saint-Pierre, où le peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. César, sans connaissance, est porté au Vatican. Voilà le cas qu'il n'avait pas prévu, lui, jeune et bien portant, celui où il serait frappé en même temps que son père. Ses ennemis rentrent à grand bruit dans Rome, battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur de trouver et tuer un Borgia, se délecta à laver ses mains dans son sang et s'en rinça la bouche.
Borgia, en s'éveillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.
Ils avaient trop d'esprit pour se lier à la fortune d'un homme si haï.
Comment voteraient-ils? L'armée d'Espagne était loin, et celle de France près.
Cela semblait porter à la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche enfin à ce but désiré, auquel il a tant sacrifié. Il retient notre armée déjà fort en retard.
Louis XII s'était laissé amuser par un traité qui eût donné Naples à sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua du traité.
L'armée partit en plein été, au risque d'arriver dans les pluies de l'automne. Et le voilà encore à attendre sous les murs de Rome.
Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination est sûre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser partir l'armée.
Cette armée, noyée dans les pluies, succombe au Garigliano; nous perdons tout. Amboise échoue comme son maître.
Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du parti français, le vieux Julien de la Rovère. Amboise se résigne, lui donne ses voix; autant en fait César pour celles qui lui restent fidèles; il a promesse de rester général de l'Église. Une élection unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Français et des Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien décidé à chasser les uns et les autres.
Ce pape, caractère âpre, violent, colérique, n'était pas sans élévation. Il se montra fidèle, reconnaissant. Les Français fugitifs, après leur malheureuse défaite, trouvèrent chez lui des secours. Son ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, César Borgia, qui avait aidé à son élection, fut ménagé par lui. Il le protégea même contre les vengeances, lui donna un logement sûr au Vatican, mais il ne commit pas l'imprudence de le faire général de l'Église.
Il savait qu'il avait gardé un parti en Romagne et n'en était pas fâché, craignant par-dessus tout l'invasion des Vénitiens qu'un autre parti appelait.
Borgia se perdit lui-même en disant fort imprudemment que, si on le poussait, il pourrait bien ouvrir lui-même ses forteresses aux Vénitiens. Le pape, qui l'avait engagé à passer en Romagne, réfléchit qu'après tout on ne pouvait se fier à un tel homme. Il lui fit dire au port d'Ostie, où il était déjà embarqué, de signer l'ordre aux commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'Église.
Il refusa. On l'arrêta et on le ramena au Vatican. Il obéit alors, donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tînt compte. Le pape se fâcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre sérieux et qui fut efficace.
Cependant il s'était ménagé sous main un sauf-conduit de Gonzalve. Libre, il alla à Naples, où le grand capitaine le reçut avec toute sorte de respect et de baisemain. Mais, s'étant assuré des intentions de son maître, après une entrevue pleine d'effusion et d'amitié, Gonzalve fit lier son grand ami et le dépêcha en Espagne, où il trouva pour résidence l'_in pace_ d'une forteresse.
Échappé peu après et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier périt au coin d'un bois.
CHAPITRE VIII
LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI
1504-1509
Le lecteur demandera pourquoi, abrégeant tant de faits importants, nous avons fait en grand détail l'histoire d'un Borgia. C'est que malheureusement cette histoire donne celle de la réputation de la France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.
Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils portèrent, tête basse et sans plainte, leur brutalité, comme chose fatale. Mais ils haïrent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans des États vénitiens se faire pendre en grand nombre plutôt que de crier: Vive le roi!
Pourquoi? Pour trois raisons justes et légitimes:
D'abord, nous vînmes prédits, proclamés par un saint, par la voix même du peuple, comme les libérateurs de l'Italie, les exécuteurs irréprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme amis et consolateurs, et comme punition aux méchants. Qu'arriva-t-il, dès la Toscane, au passage de Charles VIII? Les nôtres vinrent à Florence l'épée nue et la bourse vide, rançonnant ce peuple d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptèrent, pour trente deniers, l'amour et la religion.
L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre armée dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honnêteté des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, réclamaient fort pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachés en Romagne à César Borgia? quand les peuples qui regardaient si le drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, porté par Borgia, briser les dernières résistances qui arrêtaient la bête de proie, lui préparer des meurtres et garnir son charnier de morts?
Borgia ne pouvait durer; on espérait encore. Mais la France ne s'en tint pas là: elle fonda solidement l'étranger en Italie, mettant l'Espagnol à Naples par le traité de Grenade, le Suisse au pied du Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'État de Venise, donner à la maison d'Autriche la grande porte des Alpes (Trente et Vérone, la ligne de l'Adige), réaliser déjà contre elle-même l'erreur de Campo Formio.
Nous ne prîmes pas seuls, nous appelâmes le monde à prendre. Nous livrâmes toutes les entrées de l'Italie, nous rasâmes ses murs et ses barrières. Une force y restait: Venise; nous liguâmes l'Europe pour l'anéantir.
Imprévoyance singulière! Les politiques d'alors craignent Venise, s'épouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils s'inquiètent des Suisses, croyant les voir déjà renouveler les migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre péril, un fait énorme et gigantesque qui se prépare, non pas secrètement, mais réglé et fixé, écrit dans les traités, accompli d'avance par la force des actes; à savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moitié de l'Europe centralisée déjà dans le berceau de Charles-Quint.
Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes pacifiques, a conçu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant deux cents ans pour se faire et pour se défaire, cent ans pour l'un, cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans durant au XVIe siècle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la France, de l'Écosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses, des incendies et des bûchers.
Ce fatal et funeste enfant, où vont converger tous ces fruits de l'incarnation monarchique, est né en 1500.