Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 14
«Au matin, le duc ne revenant pas, ses serviteurs intimes l'annoncèrent au pape qui, fort troublé, tâchait pourtant de se persuader qu'il s'amusait chez quelque fille, et qu'il reviendrait le soir. Cela n'étant pas arrivé, le pape, profondément affligé, ému jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on fît des recherches. Un certain Georges, qui avait du bois au bord du Tibre, et le gardait la nuit, interrogé s'il avait vu, la nuit du mercredi, jeter quelqu'un à l'eau, répondit qu'en effet il avait vu deux hommes à pied venir par la ruelle à gauche de l'hôpital, vers la cinquième heure de la nuit (_onze heures_), et que, ces gens ayant regardé de côté et d'autre si on les apercevait et n'ayant vu personne, deux autres étaient bientôt sortis de la ruelle, avaient regardé aussi et fait signe à un cavalier qui avait un cheval blanc et qui portait en croupe un cadavre dont la tête et les bras pendaient d'un côté et les pieds de l'autre; qu'ils avaient approché de l'endroit où l'on jette les ordures à la rivières, et y avaient lancé ce corps de toutes leurs forces. On lui demanda pourquoi il n'avait pas révélé le fait au préfet de la ville. Il répondit que dans sa vie il avait vu se répéter cent fois la même chose, et ne s'en était jamais occupé. On appela alors trois cents pêcheurs, qui cherchèrent, et à l'heure des vêpres trouvèrent le duc tout vêtu, ayant son manteau, son habit, ses chausses et ses bottes, avec trente ducats dans ses gants, blessé de neuf blessures, dont une à la gorge et les huit autres à la tête, au corps et aux jambes. Le corps mis dans une barque, fut conduit au château Saint-Ange, où on le dépouilla, le lava et le revêtit d'un costume militaire, le tout sous l'inspection de mon collègue Bernardino Guttorii, clerc des cérémonies. Le soir il fut porté par les nobles de sa maison à l'église Sainte-Marie-du-Peuple. Devant marchaient deux cent vingt torches et tous les prélats du palais; les camériers et écuyers du pape suivaient sans ordre avec beaucoup de larmes. Le corps était porté honorablement sur un catafalque, et semblait moins d'un mort que d'un homme endormi. Le pape, voyant que son fils avait été tué et jeté à l'eau comme un fumier, fut très-troublé, et de douleur s'enferma dans sa chambre où il pleura amèrement. Un cardinal et plusieurs autres, à force d'exhortations et de prières, le décidèrent à ouvrir enfin et à les faire entrer. Il ne but ni ne mangea depuis le soir du mercredi jusqu'au samedi suivant, et ne se coucha point. Enfin, à leur persuasion, il commença à réprimer sa douleur, considérant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir.»
Tel est le simple et froid récit du maître des cérémonies Burchard, digne Allemand de Strasbourg, dont le flegme ne se dément jamais, qui voit tout sans étonnement, meurtre et viol, empoisonnements, banquets de filles nues, massacres pour égayer des noces, prisonniers mis à mort pour l'amusement de la cour et de la main du fils du pape, etc., etc. Rien ne le fait sortir de son assiette. Je me trompe; il s'échauffe fort quand nos Français, sans s'informer de l'ordre ni de l'étiquette papale, envahissent le palais en impertinents curieux, et s'asseyent pêle-mêle avec les cardinaux.
J'ai fait jadis injure à ce brave homme, et je lui dois réparation. Considérant que, sous Jules II, l'ennemi des Borgia, Burchard, obtint un évêché, j'avais pensé que son journal pouvait être suspecté d'exagération. Quand je vois, cependant, sur les mêmes faits, l'unanimité des historiens, de ceux même qui écrivent pour les amis des Borgia, je reviens sur mes doutes. Les récits de Burchard, d'ailleurs, ont ce caractère de candeur, de simplicité véridique, qui rassure tout à fait. J'ai vu et lu bien des menteurs. On ne ment pas ainsi.
Pour revenir, les magistrats de Rome étaient trop bien appris pour scruter indiscrètement la chose. Simples hommes, ils se turent, ne se mêlèrent pas des affaires des dieux. L'affaire n'était pas judiciaire, mais politique, et des plus hautes; elle eut tous les effets d'un changement de règne.
Ce fut, en réalité, l'avénement de César Borgia.
Avec quatre pouces d'acier, le cardinal de Valence avait fait plusieurs choses.
D'abord, il s'était lui-même déprêtrisé, s'était fait l'aîné, l'héritier. Son père, qui voulait fonder sa maison, était bien obligé de délier César, de le refaire laïc, pour l'établir et lui faire faire un mariage royal.
Ensuite, il s'était fait maître de Rome, maître du pape et du coffre du pape, achetant à volonté des _bravi_ par toute l'Italie, tenant les cardinaux sous la terreur, en tuant un chaque fois qu'il avait besoin d'argent. Cette terreur s'étendait sur son père. Il lui tua son favori Peroso dans ses bras et sous son manteau, où il s'était réfugié; le sang jaillit au visage du pape.
Enfin, en tuant son frère, il restait maître du bijou disputé par toute la famille: de la Lucrezia. Andalouse-Italienne, adorée de son père, celui qu'elle préférait de ses frères, c'était le plus doux, l'aîné, ce duc de Gandie; et ce fut, dit-on, la principale cause de sa mort. César se délivra aussi du mari de Lucrèce, du troisième mari. Toute jeune encore, elle en avait eu trois. Un noble de Naples, d'abord; son père, devenu pape, trouva l'alliance au-dessous de lui, prononça le divorce, la maria à un bâtard des Sforza. Puis l'ambition croissant, il la divorça encore pour la donner à un bâtard du roi de Naples. Ce mari avait suivi Charles VIII et ne voulait pas revenir à Rome, craignant cette terrible famille et la jalousie de César. Mais Lucrezia lui jura qu'elle le défendrait contre tous, et elle le fit revenir. En plein jour, sur les marches du palais, César le fit poignarder. Il n'était que blessé. Lucrezia le soigna, et la soeur du blessé préparait ses aliments elle-même, de crainte du poison. Le pape avait mis des gardes à la porte pour défendre son gendre contre son fils. César ne fit qu'en rire: «Ce qu'on n'a pas fait à midi, disait-il, se fera le soir.» Il tint parole. Le blessé étant convalescent, il pénétra lui-même dans sa chambre, en chassa les deux femmes, et le fit étrangler devant lui.
César avait de grandes vues sur sa soeur, et s'il lui fallait un mari, il ne voulait pas moins qu'un prince souverain. Il la mit en effet sur le trône de Ferrare, où elle fut l'idole des gens de lettres et l'inspiration des poètes, spécialement du cardinal Bembo.
Pour lui-même, il voulait une fille de roi. Il fit demander par le pape celle de Frédéric II, roi de Naples. Espagnol par son père, César eût préféré se marier ainsi dans la maison d'Aragon. Mais Frédéric eut peur d'un tel gendre; il croyait d'ailleurs, comme les Vénitiens, que cette fortune de fils de pape était viagère, et que, quelque haut qu'elle montât, elle n'aurait rien de solide, «et ne serait qu'un feu de paille.»
César, cherchant sa dupe, avait besoin d'un homme qui lui-même eût besoin de la cour papale, et qui eût toute son ambition à Rome. Cet homme fut Georges d'Amboise, qui venait de monter sur le trône avec Louis XII. Ce favori était d'église; César le fit faire cardinal et lui promit de le faire pape à la mort d'Alexandre VI, à condition qu'il l'aiderait à reprendre le patrimoine de saint Pierre pour s'en faire une royauté. Des deux côtés, rien que de facile. César, maître du pape, pouvait à volonté défaire et faire des cardinaux pour préparer l'élection. D'autre part, capitaine et gonfalonier des armées de l'Église, il n'avait pas besoin de grandes forces; il suffisait qu'on vît qu'il était l'homme de la France; la terreur, le fer, le poison, travailleraient assez pour lui.
Amboise passait pour un homme honnête et désintéressé. Il trouva ce plan admirable, ne voulant pas prévoir, sans doute, ni trop approfondir ce qui en adviendrait.
On avait déjà fait, par Briçonnet, la première expérience d'un cardinal-ministre. La seconde fut celle de Georges d'Amboise. Elles parurent si heureuses qu'on continua pendant cent cinquante ans. La grande raison politique pour mettre un prêtre à la tête des affaires, c'était qu'un homme sans famille, sans femme ni enfants, serait moins ambitieux, moins avide, et les mains plus nettes: tout au roi, tout à Dieu, _ne demandant et ne voulant que sa petite vie en ce monde_, comme disaient ces bons religieux mendiants.
Le nouveau roi, le cardinal d'Amboise, fut tellement désintéressé qu'il ne voulut jamais qu'un bénéfice, l'archevêché de Rouen. Ce pauvre homme, à sa mort, laissa vingt-cinq millions. Toute sa vie il eut secrètement une grosse pension de Florence, de quoi il fit l'aveu au roi à son lit de mort.
Les étranges histoires de César n'étaient nullement secrètes. On savait que l'ex-cardinal était un homme d'exécution, dont il ne faisait pas bon d'être l'ennemi. Et il ne semble pas que cette réputation lui ait nui beaucoup près du roi ou de l'honnête ministre. On le regarda d'autant plus à la cour de France quand il fit son entrée. Sa mine haute et sa beauté tragique brillaient fort dans un somptueux costume de velours cramoisi brodé de perles sur toutes les coutures. Et toute sa suite était de même: chevaliers, pages, et jusqu'aux mules, tout aux mêmes couleurs, dans le même velours et la même magnificence. Un bruit qui courut imposa aussi, et fit croire d'autant plus qu'il fallait compter avec lui. Un évêque indiscret, qui avait parlé chez le roi d'une chose que César voulait cacher, mourut subitement.
Il ne pouvait être mal reçu. Gracieux messager de l'Église, il apportait la bulle de divorce dont Louis XII avait besoin pour quitter la fille de Louis XI et épouser Anne de Bretagne. On le combla. Comme il avait été cardinal de Valence en Espagne, pour le nom et la rime on lui donna Valence en Dauphiné. Le voilà duc de Valentinois, avec trente mille ducats d'or, payés comptant, et vingt mille livres de rente (qui en feraient deux cent mille); de plus, chose inappréciable, une compagnie de cent lances françaises, c'est-à-dire le drapeau de la France, la terreur de nos lys, affichés à côté des clefs pontificales. C'était lui livrer l'Italie.
Regardons bien en face, contemplons la dupe qui, dans un pareil temps, put croire à la parole d'un pareil homme, qui ne devina pas d'ailleurs qu'un pouvoir si haï, tenant à la vie d'un vieux pape, n'aurait le temps de rien fonder, rien que l'exécration du monde et le mépris de la France.
J'ai vu, revu dix fois, sur son tombeau, à Rouen, la statue du cardinal et de son neveu, bons, excellents portraits, impitoyablement fidèles. Vous diriez la forte encolure d'un paysan normand; sur cette large face et ces gros sourcils baissés, vous jureriez que ce sont de ces parvenus qui, par une épaisse finesse, un grand travail, une conscience peu difficile, ont monté à quatre pattes. Et vous vous tromperiez. Ce sont des nobles de la Loire. Phénomène curieux! Pendant que le bourgeois tâchait de se faire noble, ceux-ci, nés nobles, pour faire fortune, changèrent de peau, se firent bourgeois. Les rois se défiaient trop des nobles; la première condition pour les rassurer et leur plaire, était de se faire simples, grossiers de forme et de manière, _pauvres gens, bonnes gens_. Et la seconde condition pour réussir était de se faire d'église, de mettre cette affiche, de n'avoir pas d'enfants, de ne pas fonder de maison, de ne vouloir en ce monde _que sa pauvre petite vie_.
Celui-ci, par instinct d'avarice et de convoitise, s'associa à merveille au grand mouvement du temps, qui, depuis Louis XI, était un étonnante ascension de la bourgeoisie, des deux bourgeoisies, celle des juges et juges de finance, et celle des commerçants, fabricants, boutiquiers. C'est là ce qui crevait les yeux; on bâtissait partout, partout on ouvrait des boutiques. Amboise eut le mérite de voir cela, et de voir parfaitement ce qui était dessous: un profond égoïsme et une indifférence extraordinaire pour les intérêts extérieurs et la réputation de la France. Que voulaient ces gens-là? Une seule chose, être bien jugés, dans les nombreux procès que ce croisement infini d'intérêts nouveaux suscitait de toutes parts. Amboise leur fit donner cela par le vieux chancelier de Louis XI, Rochefort, habile homme qui réforma les Parlements, fit écrire les Coutumes, fonda surtout (bienfait réel) la magistrature de finances pour juger les comptes du fisc d'une part, d'autre part les litiges entre le fisc et les contribuables. Pour tout le reste, le cardinal sut bien que la boutique n'avait nulle idée haute, qu'elle se contenterait de tout, avalerait les hontes, les crimes même, s'il y avait lieu. Par lui s'inaugurent en Europe le gouvernement bourgeois et la politique marchande.
On ne s'y attendait pas. Son maître, le duc d'Orléans, sous madame de Beaujeu, déjà gouverné par Amboise, avait été le drapeau de la noblesse, le mannequin des grands, comme son pauvre père le poète, Charles d'Orléans, l'avait été sous Louis XI.
Charles était-il son père? On en doutait. Né en 1462 d'un septuagénaire infirme, usé et par le temps et par les passions, par une énervante captivité en Angleterre, cet enfant était tombé inattendu dans un mariage stérile depuis vingt-deux années. Charles d'Orléans, resté en 1415 sous les morts d'Azincourt, n'était pas bien vivant quarante-six ans après, à la naissance de ce fils. Il mourut décidément en 1465, et sa veuve, Anne de Clèves, épousa son maître d'hôtel Rabodanges, à qui on attribuait l'enfant. Celui-ci, de figure vulgaire, comme on peut voir dans ses portraits, n'eut guère la grâce des Valois; faible et bon, à l'allemande, comme sa mère, mais colère par moment, il rappelait pourtant le vieux prince, par sa débilité précoce, son tempérament maladif. Amboise, un gros homme, fort et actif, tenace et lourd, n'en pesa que davantage sur cette faible créature, incapable d'application.
Il est curieux de voir comment les panégyristes, Saint-Gelais, Seyssel (récemment Roederer), s'y prennent pour attribuer à ce bonhomme tout ce qui se fit sous son règne. Ils copient maladroitement un excellent original, Joinville, la poétique légende du saint roi jugeant sous un chêne. Ceux-ci n'osent pas dire que Louis XII jugea, mais ils le font venir souvent au Parlement, s'intéresser à la justice. Le greffier du Tillet, bien autrement instruit, et qui avait les pièces sous les yeux, dit qu'il y vint deux fois, dans des affaires de politique et de cour, les ministres voulant probablement forcer la main à la justice par la présence du roi.
Machiavel a dit que le Prince est à la fois bête et homme. Il y parut. Ce règne à son commencement est un monstre de discordances. Au dedans, la justice, l'ordre, l'économie, la continuation des bonnes réformes. Au dehors, l'injustice, la perfidie, la honte, l'accouplement cynique de la France avec Borgia.
_La justice dans l'intérieur._--Grande ordonnance de Blois; plus de ventes d'offices judiciaires; l'honneur du Parlement assuré et sa pureté; plus d'épices, plus de jugement de famille pour les parents des juges. La justice juste pour elle-même, se punissant si elle punit mal, s'emprisonnant si elle arrête à tort. Les sénéchaux seront docteurs ou payeront des docteurs. Les seigneurs n'imposeront plus leurs sujets, sauf leurs droits constatés. Les gradués des universités auront le tiers au moins des bénéfices. Ajoutez des choses humaines et qui étonnent: la question n'est pas abolie, mais elle ne sera jamais donnée deux fois. Miracle enfin! une classe d'hommes où la loi n'avait jamais vu que l'affaire du bourreau, une chose acquise à la potence, les vagabonds et mendiants, commencent à passer pour des hommes; on leur donne quelques garanties. Les baillifs et les sénéchaux ne les jugeront pas sans appeler quelques juges, au moins les praticiens du lieu.
À ces belles réformes répondait celle de la cour elle-même, de la maison royale. Après le scandaleux désordre de celle de Charles VIII, on voyait l'ordre même dans Louis XII et Anne de Bretagne. Celle-ci, tout entourée de dames graves, de demoiselles austères, filant ou brodant tout le jour, tenait école de sagesse. Toujours mal mariée, et par la raison politique qui unissait son duché à la France, elle vivait d'orgueil et de domination. Maximilien, son fiancé, qu'elle ne vit jamais, mais qu'elle aima, eut son coeur, et depuis, nul autre. Louis XII, que les romanciers lui donnent pour amant du vivant de Charles VIII, fut au contraire persécuté par elle pour avoir montré de la joie à la mort du dauphin. Quand il fallut, aux termes du traité qui réunissait la Bretagne, qu'Anne épousât le successeur quelconque du roi de France, Louis XII prit grande peine pour apaiser la reine et se réconcilier avec elle. Elle fut dure et haute; elle exigea que son duché désormais ne dépendît que d'elle, qu'elle le gouvernât, y nommât à tous les emplois. Elle tint en personne les états de Bretagne. Mais elle ne se mêlait pas moins des affaires de France. Tout le monde le savait. Les ambassadeurs étrangers songeaient à s'assurer d'abord des deux vrais rois, du roi femelle et du roi cardinal. Sûrs de la reine et de Georges d'Amboise, ils n'avaient guère à craindre l'opposition de Louis XII.
Le gouvernement de famille commence ici, et la régularité des moeurs du prince, son asservissement à une seule femme, vont influer sur les affaires. L'idée de patrimoine et de propriété, jusque-là étrangère aux rois, devient aussi très-forte. La reine a son duché, son trésor et sa cour bretonne. Le roi a sa ville d'Asti et veut avoir son duché de Milan, l'héritage de sa grand'mère. Amboise y pousse. Sa conquête, à lui aussi, c'est l'Italie, l'influence sur l'Italie. Si le roi a Milan et Naples, si Borgia a la Romagne, combien Georges d'Amboise aura meilleur marché de Rome, meilleure chance pour s'assurer la survivance d'Alexandre VI!
Il n'y avait pas grand obstacle à l'affaire de Milan. Maximilien était occupé en Suisse; son fils, Philippe le Beau, traita sans lui et contre lui. Ferdinand le Catholique avait des vues profondes sur l'Italie; il laissa faire la France. L'Italie se livrait. Les Vénitiens en voulaient à Sforza; ils écoutèrent Amboise, qui leur offrait un morceau du Milanais. La partie se lia entre la France, Venise et le pape.
Ludovic Sforza, dit le More, qu'il s'agissait de dépouiller, était, au total, le plus capable et le meilleur prince de l'Italie. Il en avait été jadis l'arbitre et le défenseur, se constituant le portier des Alpes, dont il fortifia les passages. S'il appela Charles VIII, c'est lorsque la ligue insensée de toute l'Italie contre lui le mit sérieusement en péril. Il était au plus haut degré actif, intelligent, accessible, de douce parole, jamais colère. Il avait habilement paré à la famine dans les mauvaises années. Sa police excellente avait supprimé les brigands. Le Milanais lui devait le complément de son admirable réseau d'irrigation, un canal gigantesque, qui mariait ses fleuves. De la vieille Milan obscure et tortueuse, il avait fait la ville incomparable que l'on voit aujourd'hui. Pour tout dire, le grand esprit de l'époque, Vinci, l'homme de tout art et de toute science, cherchant en Italie un gouvernement de progrès, un génie qui comprît le sien, avait quitté Florence pour Milan, et choisi pour maître Ludovic Sforza.
Sauf la mort, fort douteuse, de Jean Galéas et sa fatale insistance à poursuivre Savonarole, on ne lui reprochait aucune cruauté. Dans cet âge des Borgia, Ludovic n'avait jamais versé le sang, jamais ordonné de supplices.
Il ne trouva secours ni dans Naples épuisée, ni dans son beau-père, le duc de Ferrare, immobilisé par la peur. Bajazet fit pour lui une diversion contre Venise, mais tardive et lointaine. Il fut abandonné de tous, trahi, vendu. La terreur marcha devant les Français. Une seule ville résista, tout y fut massacré. Le peuple, chargé d'impôts, fut ravi de voir finir la guerre; il reçut Louis XII avec une joie folle. Sous un si grand roi, et si riche, on n'aurait plus rien à payer. La foule se précipite au-devant de lui jusqu'à une lieue de Milan; quarante beaux enfants en drap d'or chantaient des hymnes au libérateur de l'Italie.
La noblesse eut à se louer de Louis XII; il lui rendit ses droits de chasse. Pour le peuple, il allégea peu son fardeau. Son général Trivulce, exilé milanais, haï de tous, était insultant et féroce. Sur la place même de Milan, il tua des hommes de sa main.
La guerre devant nourrir la guerre, Ferrare fut durement rançonnée; puis Bologne, Florence enfin. Elle paya pour ravoir Pise. Grande honte! Et ce n'était pas la plus grande. L'alliance du roi avec les Borgia se révéla dans son horreur. En décembre, deux mois après l'entrée du roi à Milan, César Borgia _de France_ (il prit ce titre) eut à son tour son entrée triomphale dans Imola, peu après, dans Forli. Trois cents lances françaises, sous les ordres du brave et honnête Yves d'Allègre, durent l'assister, lui ouvrir la Romagne. Il avait aussi quatre mille Suisses, payés de l'argent de l'Église, mais sous un commandant français. Misérable instrument, condamné à servir un Néron, Yves dut assiéger, forcer et ruiner la régente de Forli, la vaillante Catherine Sforza. Elle avait éloigné son fils, et dès lors, ne craignant plus rien, elle lutta, comme une lionne, dans la ville, dans le fort, puis de tour en tour. Yves emporta la dernière, prit Catherine, la remit à César. Celui-ci voulait en tirer la lâche vengeance de l'envoyer au sérail de son père. Cela était trop fort; la docilité d'Yves cessa ici; il menaça, et la tira de leurs horribles mains.
L'Italie, pénétrée d'horreur, eut un rayon d'espoir, quand elle vit Ludovic reparaître à l'entrée des Alpes et regagner le Milanais aussi vite qu'il l'avait perdu. Il avait été droit en Suisse, et le grand marché d'hommes lui avait vendu huit mille soldats. Troupe peu sûre. Les armées en présence, les Suisses de Ludovic, voyant des Suisses dans notre camp et avec eux les bannières des cantons, calculant bien d'ailleurs qu'un roi de France était plus riche qu'un duc de Milan ruiné, commencent à avoir des scrupules; d'ailleurs, ils ne sont pas payés. Ils crient, menacent; Ludovic leur donne ce qu'il a, ses bijoux, son argenterie, leur jure que l'argent est en route, qu'il arrive de Milan. Rien ne sert. Il prie alors pour sa vie. Qu'ils le sauvent, l'emmènent. Ces soldats de louage ne voulurent rien entendre. Ils laissèrent seulement le prince se cacher parmi eux en habit de moine mendiant; ses frères se mirent en soldats suisses. Mais on les désigna. Menés en France, ils furent montrés sur toute la route, à Lyon surtout, où l'on fit voir Ludovic comme une bête sauvage. Cet homme du Midi, prisonnier dans le Nord, on l'enferma dans l'humide et obscure prison de Loches. Les autres dans la tour de Bourges. Et les fils même de Galéas, innocents à coup sûr, enfants dont Ludovic était accusé de détenir l'héritage, le roi les mit dans un cachot. Ludovic, enfermé dix ans, jusqu'à sa mort, conserva une âme indomptable; dans le froid, la misère, l'absence de soleil, si dure à l'Italien! Il garda en lui l'âme de l'Italie, écrivant ses droits sur le mur, en ces fortes paroles; au rebours du proverbe: _Services n'est héritage_, il écrivit: «_Les services qu'on m'aura rendus compteront comme héritage._» Et cela se vérifia par la reconnaissance de la patrie italienne qui garda souvenir au dernier de ses princes, Ludovic, fils du grand Sforza.
La France était à bonne école, entre les Borgia et Ferdinand le Catholique. Ce vénérable doyen des rois de l'Europe, l'homme qui avait le plus fait et violé de traités, ne voulait pas mourir sans laisser de lui un chef-d'oeuvre en ce genre, qu'on ne surpassât plus. Et, en effet, le traité de Grenade entre lui et la France est la grande perfidie du siècle, que nul siècle n'a surpassé.