Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)
Part 1
HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME NEUVIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
Dix ans d'études données au _Moyen âge_, dix ans à la _Révolution_, il nous reste, pour relier ce grand ensemble, de placer entre ces deux histoires celle de la _Renaissance_ et de l'âge moderne.
Ce volume est la _Renaissance_ proprement dite, le suivant, qui va paraître, s'appellera la _Réformation_. Ces titres nous dispensent de leur donner leurs chiffres dans la série totale.
Nous supprimons généralement les citations de livres imprimés que tout le monde a dans les mains. Nous ne citerons guère que les manuscrits.
Ayant marqué le point de départ et le but, en deux longues histoires, nous marcherons d'un pas d'autant plus sûr et plus rapide dans l'espace intermédiaire.
Nous ne pouvions retourner de la Révolution à la Renaissance, sans revoir nos travaux sur le Moyen âge, sans connaître et apprécier les publications qui se sont faites depuis leur achèvement.
Elles n'ont modifié en rien ce que nous avons écrit sur le XIVe et le XVe siècles (_tomes_ III, IV, V, VI, VII _et_ VIII). Les dix années qui se sont écoulées depuis n'ont en rien ébranlé ce travail, le premier où les textes imprimés aient été contrôlés par les actes manuscrits.
Quant à nos origines, dont le _premier volume_ donne l'histoire, de savantes recherches y ont ajouté, peu changé toutefois. Telle nous avons posé la base de cette construction, telle nos estimables concurrents l'ont adoptée, et ils ont bâti dessus avec confiance.
C'est au Moyen âge proprement dit (_volumes_ II _et_ III, de l'an 1000 à l'an 1300) que se rapportent généralement les nombreuses publications de textes inédits qu'on a faites dans cet intervalle. Elles nous ont fort éclairés sur les moeurs de ces temps, sur l'art gothique, etc. Il n'est point de notre franchise d'effacer rien de ce qui est écrit. Nous aimons mieux donner, dans l'Introduction qu'on va lire, la pensée plus exacte qui sort des textes. Ce que nous écrivîmes alors est vrai comme l'idéal que se posa le Moyen âge. Et ce que nous donnons ici, c'est sa réalité accusée par lui-même.
Le résultat, au total, diffère peu. Alors (en 1833), quand l'entraînement pour l'art du Moyen âge nous rendit moins sévère pour ce système en général, nous déclarâmes pourtant que son principe était sujet à la loi universelle de toute vie, qu'il devait passer, comme nous tous, hommes, peuples et religions, par l'utile épuration de la mort. Est-ce un si grand mal de mourir? À ce prix, on renaît en ce qu'on eût de meilleur.
Ce livre, au reste, n'est pas écrit pour faire peine aux mourants. C'est un appel aux forces vives.
Celle de l'antiquité tenait, je pense, à ce qu'elle crut que l'homme fait son destin lui-même (_fabrum suæ quemque esse fortunæ_). Ce temps-ci, au contraire, frappé des grandes puissances collectives qu'il a créées, s'imagine que l'individu est trop faible contre elles. Ces temps-là crurent à l'_homme_; nous croyons à l'_individu_.
Il en résulte cette chose fâcheuse: nos progrès tournent contre nous. L'énormité même de notre oeuvre, à mesure que nous l'exhaussons, nous ravale et nous décourage. Devant cette pyramide, nous nous trouvons imperceptibles, nous ne nous voyons plus nous-mêmes. Et qui l'a bâtie, sinon nous?
L'industrie que nous avons créée hier, elle nous semble déjà notre embarras, notre fatalité. L'histoire, qui n'est pas moins que l'intelligence de la vie, elle devait nous vivifier, elle nous a alanguis au contraire, nous faisant croire que le temps est tout, et la volonté peu de chose.
Nous avons évoqué l'histoire, et la voici partout; nous en sommes assiégés, étouffés, écrasés; nous marchons tout courbés sous ce bagage, nous ne respirons plus, n'inventons plus. Le passé tue l'avenir. D'où vient que l'art est mort (sauf de si rares exceptions)? c'est que l'histoire l'a tué.
Au nom de l'histoire même, au nom de la vie, nous protestons. L'histoire n'a rien à voir avec ces tas de pierres. L'histoire est celle de l'âme et de la pensée originale, de l'initiative féconde, de l'héroïsme, héroïsme d'action, héroïsme de création.
Elle enseigne qu'une âme pèse infiniment plus qu'un royaume, un empire, un système d'états, parfois plus que le genre humain.
De quel droit? du droit de Luther, qui, d'un Non dit au pape, à l'Église, à l'Empire, enlève la moitié de l'Europe.
Du droit de Christophe Colomb, qui dément et Rome et les siècles, les conciles, la tradition.
Du droit de Copernic, qui, contre les doctes et les peuples, méprisant à la fois l'instinct et la science, les sens même et le témoignage des yeux, subordonna l'observation à la Raison, et seul vainquit l'humanité.
C'est la solide pierre où s'asseoit le XVIe siècle.
Paris, 15 janvier 1855.
INTRODUCTION
§ Ier
Sens et portée de la Renaissance.
L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que l'avénement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour l'érudit, c'est la rénovation des études de l'antiquité; pour les légistes, le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos vieilles coutumes.
Est-ce tout? À travers les fumées d'une théologie batailleuse, l'_Orlando_, les arabesques de Raphaël, les ondines de Jean Goujon, amusent le caprice du monde. Trois esprits fort différents, l'artiste, le prêtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers à croire que tel est le résultat définitif de ce grand siècle. Le _que sais-je?_ de Montaigne, c'est tout ce qui voyait Pascal; et Bossuet, dans cette pensée, écrivit ses _Variations_.
Ainsi ce colossal effort d'une révolution, si complexe, si vaste, si laborieuse, n'eût enfanté que le néant. Une si immense volonté fût restée sans résultat. Quoi de plus décourageant pour la pensée humaine?
Ces esprits trop prévenus ont seulement oublié deux choses, petites en effet, qui appartiennent à cet âge plus que tous ses prédécesseurs: la découverte du monde, la découverte de l'homme.
Le XVIe siècle, dans sa grande et légitime extension, va de Colomb à Copernic, de Copernic à Galilée, de la découverte de la terre à celle du ciel.
L'homme s'y est retrouvé lui-même. Pendant que Vesale et Servet lui ont révélé la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et Cujas, par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès, il s'est pénétré dans son mystère moral. Il a sondé les bases profondes de sa nature. Il a commencé à s'asseoir dans la Justice et la Raison. Les douteurs ont aidé la foi, et le plus hardi de tous a pu écrire au portique de son _Temple de la Volonté_: «Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde.»
Profonde en effet est la base où s'appuie la nouvelle foi, quand l'antiquité retrouvée se reconnaît identique de coeur à l'âge moderne, lorsque l'Orient entrevu tend la main à notre Occident, et que, dans le lieu, dans le temps commence l'heureuse réconciliation des membres de la famille humaine.
§ II
L'ère de la Renaissance[1].
[Note 1: Cette ère eût été certainement le XIIe siècle, si les choses eussent suivi leur cours naturel. L'inspiration ecclésiastique, ayant produit son symbole, son rituel et sa légende, avait décidément tari. Et l'inspiration laïque, sortie déjà de son âge primitif de chants populaires, arrivée aux grands poèmes, avait opposé aux types légendaires de sainteté monastique les types directement contraires d'héroïsme et d'action. Un saint, comme Godefroy de Bouillon, faisant la guerre au pape et plantant sur les murs de Rome le drapeau de l'Empire, c'était déjà la Réforme, le changement complet de l'idéal humain. On écrivait peu; mais comment douter que la culture ne fût très-avancée quand on voit que l'enseignement d'Abailard eut tant de milliers d'auditeurs? Je ne sais si l'on trouverait aujourd'hui tant d'esprits avides d'études métaphysiques.
C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la tour (très-mal nommée) de Clovis qu'ouvrit cette grande école. Cette tour, qui s'élève derrière le Panthéon, a été fondée entre 1000 et 1031 (Lebeuf, II, 374, _d'après le nécrologe de Sainte-Geneviève_). Sa base antique, qui subsiste, a donc entendu le grand Abailard. Le point de départ de la philosophie moderne est ainsi à deux pas des caveaux du Panthéon, où reposent Voltaire et Rousseau. De la montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de cette tour une terrible assemblée, non-seulement les auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, c'est-à-dire la Révolution. Énorme grandeur! Combien cette tour a droit de mépriser le Capitole! Regardez-la bien, pendant qu'elle dure. Nos démolisseurs frénétiques pourront bien la faire disparaître.
Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels efforts? Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit: esprit surtout de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure théologie du Moyen âge. C'est par là très-probablement qu'il enleva le monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux. MM. Cousin et Rémusat, dans leurs beaux travaux, M. Hauréau, dans son résumé, ferme, net et si lumineux, n'ont pu malheureusement, gênés qu'ils étaient par leur cadre, prendre l'homme par ses deux côtés. Mais est-il possible de les séparer? Si la foule, au XIIe siècle, sentit si vivement la portée de la logique d'Abailard dans les plus obscures questions, c'est certainement parce qu'elle était très-fortement avertie par son enseignement théologique bien plus populaire. Sous la forme rebutante du temps, cette théologie, éminemment humaine et douce, indique dans Abailard une vraie tendresse de coeur. Voyez particulièrement l'_Introductio ad Theologiam_, p. 988, sur le péché originel.
Je regrette de n'avoir pas senti cela quand j'ai parlé si durement de ce grand homme; sa froideur pour Héloïse m'avait indisposé, je dois l'avouer. J'étais sous l'impression de la légende, du dévouement de cette femme admirable et de son immortel amour. Elle s'immola à la gloire du grand logicien, et elle eut pour consolation la science et le don des langues. L'enseignement des trois langues, fondé par elle dans l'église du Saint-Esprit (le Paraclet), est resté, par Raymond Lulle et autres, l'idée fixe de la Renaissance, réalisée enfin, sous François Ier, dans le Collége de France. Ce mariage de la logique et de la science, cruellement séparées, est la plus belle légende du monde, la seule aussi du Moyen âge dont le peuple ait gardé le souvenir. Les restes des deux époux, réunis dans le tombeau, ont été remis, en 1792, à la municipalité de Nogent, et plus tard déposés, par M. Lenoir, au Musée des Monuments français. (Voir sa _Description_, I, 219.) Ils sont maintenant au cimetière de l'Est, toujours visités du peuple, chargés de couronnes.]
L'état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui fut celui du Moyen âge, n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée, sa résistance obstinée au retour de la nature.
Mais n'est-elle pas naturelle, dira-t-on, une chose qui, ébranlée, arrachée, revient toujours? La féodalité, voyez comme elle tient dans la terre. Elle semble mourir au XIIIe siècle, pour refleurir au XIVe. Même au XVIe siècle encore, la Ligue nous en refait une ombre, que continuera la noblesse jusqu'à la Révolution. Et le clergé, c'est bien pis. Nul coup n'y sert, nulle attaque ne peut en venir à bout. Frappé par le temps, la critique et le progrès des idées, il repousse toujours en dessous par la force de l'éducation et des habitudes. Ainsi dure le Moyen âge, d'autant plus difficile à tuer qu'il est mort depuis longtemps. Pour être tué, il faut vivre.
Que de fois il a fini!
Il finissait dès le XIIe siècle, lorsque la poésie laïque opposa à la légende une trentaine d'épopées; lorsque Abailard, ouvrant les écoles de Paris, hasarda le premier essai de critique et de bon sens.
Il finit au XIIIe siècle, quand un hardi mysticisme, dépassant la critique même, déclare qu'à l'Évangile historique succède l'Évangile éternel et le Saint-Esprit à Jésus.
Il finit au XIVe, quand un laïque, s'emparant des trois mondes, les enclôt dans sa comédie humaine, transfigure et ferme le royaume de la vision.
Et définitivement, le Moyen âge agonise aux XVe et XVIe siècles, quand l'imprimerie, l'antiquité, l'Amérique, l'Orient, le vrai système du monde, ces foudroyantes lumières, convergent leurs rayons sur lui.
Que conclure de cette durée? Toute grande institution, tout système une fois régnant et mêlé à la vie du monde, dure, résiste, meurt très-longtemps. Le paganisme défaillait dès le temps de Cicéron, et il traîne encore au temps de Julien et au delà de Théodose.
Que le greffier date la mort du jour où les pompes funèbres mettront le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour où le vieillard perd l'activité productive.
Entrez dans une bibliothèque, demandez les _Acta sanctorum_ de Mabillon, le grand recueil qui a reçu siècle par siècle, couche par couche, l'alluvion successive de l'invention populaire, l'histoire de ces milliers de saints qui, selon le temps, les nuances enfantines de la piété barbare, ont donné à chaque pays le Dieu du lieu, le Christ local. Tout finit au XIIe siècle; le livre se ferme; cette féconde efflorescence, qui semblait intarissable, tarit tout à coup.
«Les jésuites ont continué, dira-t-on; les saints surabondent dans le recueil des Bollandistes.»
D'autres saints, les saints du combat, excentriques et polémiques, dont le violent mysticisme, qui vient secourir Jésus, l'épouvante et lui fait peur. Il recula en présence du délire de saint François, vraie bacchante de l'amour de Dieu; et la Vierge recula en présence de son chevalier, l'Espagnol saint Dominique, qui, pour elle, dressait les bûchers, organisait l'inquisition, commençait ici les feux éternels.
Ces véhémentes figures contrastent, à faire frémir, avec les vieilles figures bénédictines. Dans cette fréquence des gestes, dans cette fureur de paroles, dans la vultuosité du visage bouleversé, celles-ci, en regardant le ciel, ont quelque chose de ce qu'elles maudissent, de l'enfer et de l'hérésie.
Ouvrez les conciles, vous trouverez même changement que dans la légende. Les anciens conciles sont généralement d'institution, de législation. Ceux qui suivent, à partir du grand concile de Latran, sont de menaces et de terreurs, de farouches pénalités. Ils organisent une police. Le terrorisme entre dans l'église, et la fécondité en sort. Ses derniers efforts ont cela qu'en lui donnant des victoires, ils lui créent de nouveaux périls. Saint Bernard, son défenseur victorieux contre Abailard, lui donne un triomphe apparent sur la raison et la critique. Par quelle force? par le mysticisme qui, dès la fin du siècle, crée les formidables prophéties de Joachim de Flore, l'enseignement de Jean de Parme, le docteur de l'Évangile éternel.
L'art, ecclésiastique jusque-là, sous la clef des prêtres maçons, devient alors chose laïque; il passe aux mains des francs-maçons, serviteurs mariés de l'Église, dont les humbles colonies, abritées de son patronage, n'en élèvent pas moins dans des formes indépendantes ces édifices grandioses, où la poitrine de l'homme trouve enfin la respiration, avec le vague du rêve et la liberté des soupirs.
Est-ce tout? Non. De la création du gothique, qui ne soutient encore le temple que sur un pénible appareil d'étais et de contre-forts, la Renaissance marche à la création de l'architecture rationnelle et mathématique, qui s'appuie sur elle-même, et dont Brunelleschi donna le premier exemple dans Sainte-Marie de Florence.
L'art finit, et l'art recommence; il n'y a pas d'interruption. Moins vivace est la scolastique. Elle meurt pour ne pas renaître. Ockam l'achève en la replaçant au point où l'avait laissée Abailard; sa suprême et dernière victoire est de rentrer à son berceau.
Que dire du Moyen âge scientifique? Il n'est que par ses ennemis, par les Arabes et les Juifs. Le reste est pis que le néant; c'est une honteuse reculade. Les mathématiques, sérieuses au XIIe siècle, deviennent une vaine astrologie, le commerce des carrés magiques. La chimie, sensée encore dans Roger Bacon, devient une alchimie folle, un délire. La sorcellerie épaissit au XVe siècle ses fantastiques ténèbres. Le jour baisse horriblement. Et il ne faut pas croire qu'il renaisse avec l'imprimerie; elle agit lentement, nous le prouverons; cette grande et impartiale puissance aida d'abord tous les partis, les ennemis de la lumière aussi bien que ses amis.
Disons nettement une chose que l'on n'a pas assez dite. La Révolution française trouva ses formules prêtes, écrites par la philosophie. La révolution du XVIe siècle, arrivée plus de cent ans après le décès de la philosophie d'alors, rencontra une mort incroyable, un néant, et partit de rien.
Elle fut le jet héroïque d'une immense volonté.
Générations trop confiantes dans les forces collectives qui font la grandeur du XIXe siècle, venez voir la source vive où le genre humain se retrempe, la source de l'âme, qui sent que seule elle est plus que le monde et n'attend pas du voisin le secours emprunté de son salut.
Le XVIe siècle est un héros.
§ III
L'organisation de l'ordre et l'énervation de l'individu, du XIIe au XVe siècle[2].
[Note 2: Nous ne nions pas l'évidence. En présence des savants travaux, des publications si utiles de MM. Augustin Thierry, Henri Martin, de Stadler, Chéruel, etc., qui ont paru ou vont paraître, nous ne voulons nullement contester le progrès administratif, qui a été l'oeuvre patiente de la France depuis le XIIIe siècle, et par lequel elle a devancé les autres États de l'Europe. Nous ne voulons pas davantage nier le progrès de la langue et la formation de la prose française, curieuse formation, si rapide de Joinville à Froissard, en trente ou quarante années, si lente de Froissard à Commines, dans une période de cent cinquante ans! Dans ce temps, si long, je ne vois aucun nom vraiment littéraire, sauf Deschamps, Charles d'Orléans et le petit chef-d'oeuvre de _Patelin_. Chastelain est un grand effort, impuissant, comme celui de son maître, Charles le Téméraire. Commines arriva fort tard: il écrit sous Charles VIII et Louis XII. Encore une fois, nous ne nions pas le progrès sous ces deux formes, administrative et littéraire. Nous examinons seulement s'il n'eût pu se faire à meilleur marché, sans un tel aplatissement du caractère individuel. Cet affaiblissement moral livra ce pays désarmé à l'invasion anglaise; la royauté, qui avait pris pour elle seule l'épée de tous, ne sut s'en servir, et cette création de l'ordre, dont on parle tant, subît deux très-longs, deux horribles entr'actes, où tout ordre disparut. Notez que rien ne reprit avec la même grandeur et la même vie qu'auparavant. Aux États généraux de 1357, la France avait vu et posé nettement le but de l'avenir. Ceux qui suivent, comme on le verra, sont presque toujours des comédies menteuses, de pures réactions féodales.]
D'éminents historiens ont parfaitement décrit comment le gouvernement ecclésiastique et laïque s'organise ou s'achève en ces quatre siècles, comment se constituent l'ordre et la paix publique.
Seulement ils ont laissé dans l'ombre le mouvement rétrograde qui s'accomplit alors dans la religion, dans la littérature, la défaillance du caractère et des forces vives de l'âme.
Des trente poèmes épiques du XIIe siècle, imités de toute l'Europe, jusqu'à la platitude du _Roman de la Rose_, jusqu'aux tristes gaietés de Villon, quel pas rétrograde!
Les auteurs de l'Histoire littéraire, spécialement M. Fauriel, ont très-bien dit: «Le XIIe siècle est une aurore. Le XIVe est un couchant.» Et que dire, hélas! du XVe?
Le fait même que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la richesse de la bourgeoisie, la facilité croissante de monter d'une classe à l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un résultat moral, fortifier le nerf de l'âme, développer, par le sens tout nouveau de la dignité, le Dieu qui est en elle, la rendre créatrice et lui donner l'inspiration.
La liberté civile, qui se répand alors, n'a pourtant guère d'effet visible. De chose qu'il était, l'homme devient personne, devient homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y paraît pas. Il tarit et devient stérile.
Que s'est-il passé pendant ce temps dans le monde supérieur dont il subit les influences?
L'Église est devenue une monarchie, un gouvernement armé d'une police terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une espèce d'église, bâtie sur la chute des fiefs, comme la papauté sur l'abaissement de l'épiscopat, une église qui a ses conciles laïques, son pontificat de jurisprudence.
Deux gouvernements par la grâce de Dieu, deux espèces de dieux mortels, dont l'infaillibilité implique le caractère divin. Le peuple de leurs dévots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien, c'est le culte nouveau de ce monde.
Le monarchique autel des deux idoles se bâtit sur la ruine de ce que le Moyen âge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes fédérations, ligues lombardes, diètes de l'Empire, États généraux de France. Tout cela au XVe siècle est couché dans le tombeau. L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.
L'opération qu'Origène pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que l'esprit humain a subie dans cette période, jusqu'à ce que la nature, la vie productive, qui ne peut jamais s'éteindre, se fût réveillée et révoltée au XVIe siècle avec une sauvage énergie.
M. Guizot soupçonne que nous avons perdu _quelque chose_ à la chute des communes. Rien que l'âme,--la fierté personnelle, l'esprit des fortes résistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe siècle plus forte que Frédéric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu dans la bourgeoisie du XVe.
M. Augustin Thierry, en admirant la réforme administrative qu'essaya en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrès sur la révolution de Marcel, antérieure de soixante années. Il ne paraît pas remarquer cette énorme chute de l'esprit public, tellement baissé, qu'il croit pouvoir améliorer l'administration sans changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe. Quelle réforme sérieuse sous la girouette d'un gouvernement capricieusement viager, entre l'étourderie de Jean et la folie de Charles VI? Le XIVe siècle sent encore où est le mal et cherche où est le remède. Le XVe n'y songe même plus.
Cette imbécillité du pauvre Frédégaire qui, en tête de sa chronique, s'avoue à moitié idiot, elle semble reparaître dans tels monuments du XVe siècle; et je ne sais si aucun des moines mérovingiens eût atteint la platitude des rimes de Molinet.
§ IV
Nobles origines du Moyen âge.--Abaissement au XIIIe siècle[3].