Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19)

Part 18

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Henri entra à Paris le 2 décembre[419]. Dès le 21 novembre, on avait fait écrire l'Université à Cauchon pour l'accuser de lenteur et prier le roi de commencer le procès. Cauchon n'avait nulle hâte, il lui semblait dur apparemment de commencer la besogne, quand le salaire était encore incertain. Ce ne fut qu'un mois après qu'il se fit donner par le chapitre de Rouen l'autorisation de procéder en ce diocèse[420]. À l'instant (3 janvier 1431), Winchester rendit une ordonnance où il faisait dire au roi «qu'ayant été de ce requis par l'évêque de Beauvais, exhorté par sa chère fille de l'Université de Paris, il commandait aux gardiens de _conduire_ l'inculpée à l'évêque[421].» Il était dit _conduire_, on ne remettait pas la prisonnière au juge ecclésiastique, on la prêtait seulement, «sauf à la reprendre si elle n'était convaincue.» Les Anglais ne risquaient rien, elle ne pouvait échapper à la mort; si le feu manquait, il restait le fer.

[Note 419: La route de Picardie étant trop dangereuse, on le fit passer par Rouen. Dans sa lettre datée de Rouen, 6 novembre 1430, il donne pouvoir au chancelier de France de différer la rentrée du Parlement: «Considérant que les chemins sont très-dangereux et périlleux...»--Autre lettre datée de Paris, 13 novembre, par laquelle il donne un nouveau délai. Ordonnances, XIII, 159.]

[Note 420: Le chapitre ne s'y décida qu'après une délibération solennelle. «Vocentur ad deliberandum super petitis per D. episcopum Belvacensem et compareant sub poena pro quolibet deficiente amittendi omnes distributiones per octo dies... Assertiones pro quadam muliere in carceribus detenta... eidem in gallico exponantur et caritative moneatur...» _Archives de Rouen, reg. capitulaires, 14-15 avril 1451, fol. 98 (communiqué par M. Chéruel)_.]

[Note 421: Notices des mss.]

Le 9 janvier 1431, Cauchon ouvrit la procédure à Rouen. Il fit siéger près de lui le vicaire de l'inquisition, et débuta par tenir une sorte de consultation avec huit docteurs licenciés ou maîtres ès-arts de Rouen. Il leur montra les informations qu'il avait recueillies sur la Pucelle. Ces informations prises d'avance par les soins des ennemis de l'accusée, ne parurent pas suffisantes aux légistes rouennais; elles l'étaient si peu en effet que le procès, d'abord défini d'après ces mauvaises données, _procès de magie_, devint un _procès d'hérésie_.

Cauchon, pour se concilier ces Normands récalcitrants, pour les rendre moins superstitieux sur la forme des procédures, nomma l'un d'eux, Jean de la Fontaine, conseiller examinateur. Mais il réserva le rôle le plus actif, celui de promoteur du procès, à un certain Estivet, un de ses chanoines de Beauvais, qui l'avait suivi. Il trouva moyen de perdre un mois dans ces préparatifs[422]; mais enfin le jeune roi ayant été ramené à Londres (9 février), Winchester, tranquille de ce côté, revint vivement au procès; il ne se fia à personne pour en surveiller la conduite, il crut avec raison que l'oeil du maître vaut mieux, et s'établit à Rouen pour voir instrumenter Cauchon.

[Note 422: Le 13 janvier, Cauchon assemble quelques abbés, docteurs et licenciés, et leur dit qu'on peut extraire des informations déjà prises quelques articles sur lesquels on interrogera l'accusée. Dix jours sont employés à faire ce petit extrait; il est approuvé le 23, et Cauchon charge le normand Jean de la Fontaine, licencié en droit canonique, de faire cet interrogatoire préliminaire, sorte d'instruction préparatoire, d'enquête sur vie et moeurs par laquelle commençaient les procès ecclésiastiques. Notices des mss.]

La première chose était de s'assurer du moine qui représentait l'inquisition. Cauchon, ayant assemblé ses assesseurs, prêtres normands et docteurs de Paris, dans la maison d'un chanoine, manda le dominicain et le somma de s'adjoindre à lui. Le moinillon répondit timidement que «si ses pouvoirs étaient jugés suffisants, il ferait ce qu'il devait faire.» L'évêque ne manqua pas de déclarer les pouvoirs bien suffisants. Alors le moine objecta encore «qu'il voudrait bien s'abstenir, tant pour le scrupule de la conscience que pour la sûreté du procès;» que l'évêque devrait plutôt lui substituer quelqu'un jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que ses pouvoirs suffisaient.

Il eut beau dire, il ne put échapper, il jugea bon gré, mal gré. Ce qui sans doute, après la peur, aida à le retenir, c'est que Winchester lui fit allouer vingt sols d'or pour ses peines[423]. Le moine mendiant n'avait peut-être vu jamais tant d'or dans sa vie.

[Note 423: V. la quittance dans les pièces copiées par M. Mercier aux archives de Saint-Martin-des-Champs. Note de l'abbé Dubois, Dissertation, éd. Buchon, 1827, p. 219.]

Le 21 février, la Pucelle fut amenée devant ses juges. L'évêque de Beauvais l'admonesta avec «douceur et charité,» la priant de dire la vérité sur ce qu'on lui demanderait, pour abréger son procès et décharger sa conscience, sans chercher de subterfuges.--Réponse: Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger, vous pourriez bien me demander telles choses que je ne vous dirais point.»--Elle consentait à jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions. «Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutôt la tête.» Néanmoins, on l'amena à jurer de répondre «sur ce qui toucherait la foi.»

Nouvelles instances le jour suivant, 22 février, et encore le 24. Elle résistait toujours: C'est le mot des petits enfants, qu'_on pend souvent les gens pour avoir dit la vérité_.» Elle finit, de guerre lasse, par consentir à jurer «de dire ce qu'elle sauroit _sur son procès_, mais non tout ce qu'elle sauroit[424].»

[Note 424: Interrogatoire du 24 février 1431.]

Interrogée sur son âge, ses nom et surnom, elle dit qu'elle avait environ dix-neuf ans. «Au lieu où je suis née, on m'appelait Jehannette et en France Jehanne...» Mais quant au surnom (la Pucelle), il semble que, par un caprice de modestie féminine, elle eût peine à le dire; elle éluda par un pudique mensonge: «Du surnom, je n'en sais rien.»

Elle se plaignait d'avoir les fers aux jambes. L'évêque lui dit que, puisqu'elle avait essayé plusieurs fois d'échapper, on avait dû lui mettre les fers. «Il est vrai, dit-elle, je l'ai fait; c'est chose licite à tout prisonnier. Si je pouvais m'échapper, on ne pourrait me reprendre d'avoir faussé ma foi, je n'ai rien promis.»

On lui ordonna de dire le _Pater_ et l'_Ave_, peut-être dans l'idée superstitieuse que, si elle était vouée au Diable, elle ne pourrait dire ces prières. «Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m'ouïr en confession.» Adroite et touchante demande; offrant ainsi sa confiance à son juge, à son ennemi, elle en eût fait son père spirituel et le témoin de son innocence.

Cauchon refusa, mais je croirais aisément qu'il fut ému. Il leva la séance pour ce jour, et le lendemain, il n'interrogea pas lui-même; il en chargea un des assesseurs.

À la quatrième séance, elle était animée d'une vivacité singulière. Elle ne cacha point qu'elle avait entendu ses voix: «Elles m'ont éveillé, dit-elle, j'ai joint les mains, et je les ai priées de me donner conseil, elles m'ont dit: Demande à Notre-Seigneur.--Et qu'ont-elles dit encore?--Que je vous réponde hardiment.»

«... Je ne puis tout dire, j'ai plutôt peur de dire chose qui leur déplaise, que je n'ai de répondre à vous... Pour aujourd'hui, je vous prie de ne pas m'interroger.»

L'évêque insista, la voyant émue: «Mais Jehanne, on déplaît donc à Dieu en disant des choses vraies?--Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi.» Et elle ajouta vivement: «Ah! s'il les savait, il en serait plus aise à dîner... Je voudrais qu'il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques.»

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes: «Je viens de par Dieu, je n'ai que faire ici, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue...»

«Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu, vous vous mettez en grand danger.»

Ces paroles sans doute irritèrent les juges et ils lui adressèrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu'on ne peut sans crime l'adresser à aucun homme vivant: «Jehanne, croyez-vous être en état de grâce?»

Ils croyaient l'avoir liée d'un lacs insoluble. Dire Non, c'était s'avouer indigne d'avoir été l'instrument de Dieu. Mais d'autre part, comment dire Oui? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d'être vraiment dans la grâce de Dieu? Nul, sinon l'orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.

Elle trancha le noeud avec une simplicité héroïque et chrétienne:

«Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir[425].»

[Note 425: Interrogatoire du 24 février.]

Les Pharisiens restèrent stupéfaits[426].

[Note 426: «Fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt.» Procès de Révision. Notices des mss. III, 477.

Procès Éd. Buchon, 1827, p. 75. V. aussi d'autres questions bizarres de casuistes, p. 131 et passim.]

Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme pourtant... Après cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son état, comme il est naturel à une âme chrétienne, s'interrogeant et tâchant de se rassurer: «Ah! si je savais ne pas être en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente du monde... Mais si j'étais en péché, la voix ne viendrait pas sans doute... Je voudrais que chacun pût l'entendre comme moi-même...»

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre.

Les voix ne lui avaient-elles pas dit de _haïr_ les Bourguignons?... N'allait-elle pas, dans son enfance, à l'arbre _des fées_? etc... Ils auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

À la cinquième séance, on l'attaqua par un côté délicat, dangereux, celui des apparitions.

L'évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question: «Jehanne, comment vous êtes-vous portée depuis samedi?--Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le mieux que j'ai pu.»

«Jehanne, jeûnez-vous tous les jours de ce carême.--Cela est-il du procès?--Oui, vraiment.--Eh! bien, oui, j'ai toujours jeûné.»

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu'il lui apparaissait, saint Michel _était nu_?... À cette vilaine question, elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste: «Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir[427]?»

[Note 427: Interrogatoire du 27 février.]

Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le Diable. «Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges?--Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu. Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l'habit d'homme, à l'étendard: «Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? ne les renouvelaient-ils pas?--Oui, quand la lance en était rompue.--N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur?--Non, je disais seulement: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même.»

«Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines?...--Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur[428].»

[Note 428: Interrogatoire des 3 et 17 mars.]

«Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements?--Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais, selon mon pouvoir[429].»

[Note 429: Ibidem, 3 mars.]

Il n'y avait pas de coeur d'homme qui ne fût touché de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance[430]; quelques-uns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interrogatoires varie de même; l'accusée, interrogée d'abord dans la salle du château de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, «pour ne pas fatiguer les autres,» y menait seulement deux assesseurs et deux témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l'enhardit à procéder ainsi à huis clos, c'est que désormais il était sûr de l'appui de l'inquisition; le vicaire avait enfin reçu de l'inquisiteur général de France l'autorisation de juger avec l'évêque (12 mars).

[Note 430: «Au premier interrogatoire, trente-neuf assesseurs; au second interrogatoire du 22 février, quarante-sept; le 24, quarante; le 27, cinquante-trois; le 3 mars, trente-huit; etc.» Notices des mss.]

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où elle fut prise?--Elle ne répond pas directement: «Les saintes m'avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu'il fallait qu'il fût ainsi fait, que je ne devais pas m'étonner, mais prendre tout en gré, et que Dieu m'aiderait...» «Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, c'est pour le mieux que j'ai été prise.»

«Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos père et mère? Ne doit-on pas honorer père et mère?--Ils m'ont pardonné.--Pensiez-vous donc ne point pécher, en agissant ainsi?--Dieu le commandait; quand j'aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie[431].»

[Note 431: Procès, 12 mars.]

«Les voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l'Église, la fille au grand coeur?--Avant que le siége d'Orléans ait été levé, et depuis, les voix m'ont appelée, et m'appellent tous les jours: «Jehanne la Pucelle, fille de Dieu.»

«Était-il bien d'avoir attaqué Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame?--C'est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame; ce serait bien, en conscience, de les garder tous les jours.»

«Pourquoi avez-vous sauté de la tour de Beaurevoir? (ils auraient voulu lui faire dire qu'elle avait voulu se tuer).--J'entendais dire que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux enfants de sept ans, et je savais d'ailleurs que j'étais vendue aux Anglais; j'aurais mieux aimé mourir que d'être entre les mains des Anglais[432].»

[Note 432: Ibidem, 14 mars. Elle répond le lendemain à une question analogue qu'elle fuirait encore, si Dieu le permettait: «Faceret ipsa _une entreprinse_, allegans proverbium gallicum: _Ayde-toi, Dieu te aydera_.» _Procès mss., 15 mars._]

«Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait.--Dieu hait-il les Anglais?--De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront[433].»

[Note 433: Interrogatoire du 17 mars.]

«N'est-ce pas un péché mortel de prendre un homme à rançon et ensuite de le faire mourir?--Je ne l'ai point fait.--Franquet d'Arras n'a-t-il pas été mis à mort?--J'y ai consenti, n'ayant pu l'échanger pour un de mes hommes; il a confessé être un brigand et un traître. Son procès a duré quinze jours au bailliage de Senlis.--N'avez-vous pas donné de l'argent à celui qui a pris Franquet?--Je ne suis pas trésorier de France, pour donner argent[434].»

[Note 434: Interrogatoire du 14 mars.]

«Croyez-vous que votre roi a bien fait de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgogne?--Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Mais quelque chose qu'il y eût entre eux, Dieu m'a envoyée au secours du roi de France[435].»

[Note 435: Ibidem, 17 mars.]

«Jehanne, savez-vous par révélation si vous échapperez?--Cela ne touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi?--Les voix ne vous en ont rien dit?--Ce n'est point de votre procès; je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui en fera son plaisir...» Et après un silence: «Par ma foi, je ne sais ni l'heure, ni le jour. Le plaisir de Dieu soit fait!--Vos voix ne vous en ont donc rien dit en général?--Eh bien, oui, elles m'ont dit que je serais délivrée, que je sois gaie et hardie[436].»

[Note 436: Ibidem, 3 et 14 mars.]

Un autre jour, elle ajouta: «Les saintes me disent que je serai délivrée à grande victoire; et elles me disent encore: Prends tout en gré; ne te soucie de ton martyre; tu en viendras enfin au royaume de Paradis[437].--Et depuis qu'elles ont dit cela, vous vous tenez sûre d'être sauvée et de ne point aller en enfer?--Oui, je crois aussi fermement ce qu'elles m'ont dit que si j'étais sauvée déjà.--Cette réponse est de bien grand poids.--Oui, c'est pour moi un grand trésor.--Ainsi, vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché mortel?--Je n'en sais rien; je m'en rapporte de tout à Notre-Seigneur.»

[Note 437: Interrogatoire du 14 mars.]

Les juges avaient enfin touché le vrai terrain de l'accusation, ils avaient trouvé là une forte prise. De faire passer pour sorcière, pour suppôt du Diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas apparence, il fallait y renoncer; mais dans cette sainteté même, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable: la voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l'Église, aux prescriptions de l'autorité, l'inspiration, mais libre, la révélation, mais personnelle, la soumission à Dieu; quel Dieu? le Dieu intérieur.

On finit ces premiers interrogatoires par lui demander si elle voulait s'en remettre de tous ses dits et faits à la détermination de l'Église. À quoi elle répondit: «J'aime l'Église et je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir. Quant aux bonnes oeuvres que j'ai faites, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoyée[438].»

[Note 438: Ibidem, 17 mars.]

La question étant répétée, elle ne donna pas d'autre réponse, ajoutant: «C'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'Église.»

On lui dit alors qu'il fallait distinguer; qu'il y avait l'Église _triomphante_, Dieu, les saints, les âmes sauvées, et l'Église _militante_, autrement dit le pape, les cardinaux, le clergé, les bons chrétiens, laquelle Église «bien assemblée» ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit.--«Ne voulez-vous donc pas vous soumettre à l'Église _militante_?--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la vierge Marie, les saints et l'Église _victorieuse_ de là-haut; à cette Église, je me soumets, moi, mes oeuvres, ce que j'ai fait ou à faire.--Et à l'Église _militante_?--Je ne répondrai maintenant rien autre chose.»

Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit qu'en certains points, elle n'en croyait ni évêque, ni pape, ni personne; que ce qu'elle avait, elle le tenait de Dieu[439].

[Note 439: «Non crederet nec prælato suo, nec papæ, nec cuicumque, quia hoc habebat a Deo.» Notices des mss.]

La question du procès se trouva ainsi posée dans sa simplicité, dans sa grandeur, le vrai débat s'ouvrit: d'une part, l'Église visible et l'autorité; de l'autre, l'inspiration attestant l'Église invisible... Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse et l'entendait en elle-même, elle portait en son coeur ces saintes et ces anges... Là était l'Église pour elle, là Dieu rayonnait; partout ailleurs combien il était obscur!...

Tel étant le débat, il n'y avait pas de remède; l'accusée devait se perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir, désavouer, nier, ce qu'elle voyait et entendait si distinctement. D'autre part, l'autorité restait-elle une autorité, si elle abdiquait sa juridiction, si elle ne punissait? L'Église militante est une Église armée, armée du glaive à deux tranchants, contre qui? apparemment contre les indociles.

Terrible était cette Église dans la personne des raisonneurs, des scolastiques, des ennemis de l'inspiration; terrible et implacable, si elle était représentée par l'évêque de Beauvais. Mais au-dessus de l'évêque n'y avait-il donc pas d'autres juges? Le parti épiscopal et universitaire, qui prêchait la suprématie des conciles, pouvait-il, dans ce cas particulier, ne pas reconnaître comme juge suprême son concile de Bâle, qui allait ouvrir? D'autre part, l'inquisition papale, le dominicain qui en était le vicaire, ne contestait pas sans doute que la juridiction du pape ne fût supérieure à la sienne, qui en émanait.

Un légiste de Rouen, ce même Jean de la Fontaine, ami de Cauchon et hostile à la Pucelle, ne crut pas en conscience pouvoir laisser ignorer à une accusée sans conseil qu'il y avait des juges d'appel, et que, sans rien sacrifier sur le fond, elle pouvait y avoir recours. Deux moines crurent aussi que le droit suprême du pape devait être réservé. Quelque peu régulier qu'il fût que des assesseurs pussent visiter isolément et conseiller l'accusée, ces trois honnêtes gens, qui voyaient toutes les formes violées par Cauchon pour le triomphe de l'iniquité, n'hésitèrent pas à les violer eux-mêmes dans l'intérêt de la justice. Ils allèrent intrépidement à la prison, se firent ouvrir et lui conseillèrent l'appel. Elle appela le lendemain au pape et au concile. Cauchon furieux fit venir les gardes, et leur demanda qui avait visité la Pucelle. Le légiste et les deux moines furent en grand danger de mort[440]. Depuis ce jour, ils disparaissent, et avec eux disparaît du procès la dernière image du droit.

[Note 440: L'inquisiteur déclara que si l'on inquiétait les deux moines, il ne prendrait plus aucune part au procès. (Notices des mss.)]

Cauchon avait espéré d'abord mettre de son côté l'autorité des gens de loi, si grande à Rouen; mais il avait vu bien vite qu'il faudrait se passer d'eux. Lorsqu'il communiqua les premiers actes du procès à l'un de ces graves légistes, maître Jehan Lohier, celui-ci répondit net que le procès ne valait rien, que tout cela n'était pas en forme, que les assesseurs n'étaient pas libres, que l'on procédait à huis clos, que l'accusée, simple fille, n'était pas capable de répondre sur de si grandes choses et à de tels docteurs. Enfin, l'homme de la loi osa dire à l'homme d'Église: «C'est un procès contre l'honneur du prince dont cette fille tient le parti; il faudrait l'appeler lui aussi et lui donner un défenseur.» Cette gravité intrépide, qui rappelle celle de Papinien devant Caracalla, aurait coûté cher à Lohier. Mais le Papinien normand n'attendit pas, comme l'autre, la mort sur sa chaise curule; il partit à l'instant pour Rome, où le pape s'empressa de s'attacher un tel homme et de le faire siéger dans les tribunaux du saint-siége; il y mourut doyen de la Rote[441].

[Note 441: Voir la déposition infiniment curieuse et naïve de l'honnête greffier Guillaume Manchon. (Notices des mss.)]

Cauchon devait, ce semble, être mieux soutenu des théologiens. Après les premiers interrogatoires, armé des réponses qu'elle avait données contre elle, il s'enferma avec ses intimes, et, s'aidant surtout de la plume d'un habile universitaire de Paris, il tira de ces réponses un petit nombre d'articles, sur lesquels on devait prendre l'avis des principaux docteurs et des corps ecclésiastiques. C'était l'usage détestable, mais enfin (quoi qu'on ait dit) l'usage ordinaire et régulier des procès d'inquisition. Ces propositions extraites des réponses de la Pucelle, et rédigées sous forme générale, avaient une fausse apparence d'impartialité. Dans la réalité, elles n'étaient qu'un travestissement de ses réponses, et ne pouvaient manquer d'être qualifiées par les docteurs consultés, selon l'intention hostile de l'inique rédacteur[442].