Part 9
«Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames et damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que le chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait néanmoins quelque espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps nourri dans son cœur, lui a fait éprouver plus d'angoisses et de peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une espérance désespérée, il osa, mais en vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon d'amour. Plein de déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu des bois, des roches et des montagnes où, pendant neuf mois, il ne vécut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame, reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante, chargée de lui dire que les biens d'amour doivent être mérités par de longs travaux et de longues souffrances; que plus ils coûtent, plus on s'y attache, et que de tous les péchés d'amour, le plus grand est le désespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher à oublier sa tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier, afin de pouvoir raconter à sa dame ses diverses aventures. Le chevalier l'a crue volontiers, et bien que, né au pays d'Esclavonie, il ignore les usages de ces contrées, il s'est souvenu comment plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, étant venus au royaume de France pour acquérir louanges et vertus, y avaient été si honorablement accueillis que leurs successeurs infidèles révèrent encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrétiens. Il a entendu surtout célébrer la puissance et les vertus de l'illustre maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle errante qu'il s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé la noble emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui permettre d'y prendre part.»
Cette lettre était signée: «_le Chevalier esclave_.» La joute confirma peu ce qu'elle annonçait, car le Chevalier esclave, après avoir fait le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vêtus selon l'usage d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg, Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacèrent. Philippe de Poitiers se fit conduire sur la place du Marché par une jeune fille qui était vêtue de satin, et qui montait un cheval dont les mouchetures figuraient l'hermine; elle était admirablement belle, et on la nommait _la Dame blanche_.
Le jeudi joutèrent le comte de Solms, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le sire de Renty. On continua à représenter au banquet les travaux d'Hercule.
Le vendredi, Adolphe de Clèves jouta contre le comte de Scales, le comte de Roussy et le sire de Rochefaye.
Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le comte de Woodeville, frère de la reine d'Angleterre, le marquis de Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crèvecœur, de Ternant, de Carency et de Contay.
Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant quelques lances avec Adolphe de Clèves. Aussitôt après on enleva la loge des juges, et le tournoi commença. Tous ceux qui avaient pris part aux joutes, et le duc lui-même aussi bien que les autres, parurent sur des chevaux harnachés de velours violet sur lequel était brodé un arbre d'or. Le comte de Joigny se présenta avec vingt-cinq chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires de Commines, d'Aymeries, d'Humières, les deux bâtards d'Auxy, un Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre Metteneye et Pierre Stalins.
Là s'arrêtèrent les fêtes. La peste venait de se déclarer avec une grande violence à Bruges. Adrien de Borssele y avait succombé, et l'on prétendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par le fléau, infectaient, par la communication des dépouilles des pestiférés, les sources, les puits et jusqu'à l'eau bénite des églises.
Le duc de Bourgogne s'était rendu en Hollande où il ne comptait faire qu'un court séjour. Les trêves qu'il avait accordées à Louis XI étaient près d'expirer, et leur terme devait être le signal de l'effroyable conflagration où Charles voulait précipiter la monarchie française pour se venger de ses intrigues et de son hostilité. Il semblait que l'on fût revenu à la triste et fatale époque du traité de Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre tous, _super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos_, avait été conclue le 24 février 1467 (v. st.), et l'évêque de Bath, chancelier d'Angleterre, en réclamant au mois de mai d'importants subsides du parlement, avait annoncé que les ducs de Bourgogne et de Bretagne offraient leur appui pour dompter la rébellion de Louis, usurpateur des droits que la victoire avait attribués à Henri V.
Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses à l'ardente impétuosité de ses ennemis, et tandis que l'archevêque de Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des félicitations peu sincères sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces considérables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande, et ordonna aussitôt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.
Il était trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris et vaincus, avaient été réduits à demander la paix. Charles ne pouvait compter sur eux, mais il avait juré par saint George que, dût le roi de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait jamais, et il continuait sa marche vers Péronne avec une armée de seize ou dix-huit mille Flamands et Picards réunis à la hâte.
Si le roi de France eût attaqué en ce moment les Bourguignons, leur position eût été précaire. Le comte de Dammartin le pressait de profiter d'une occasion si favorable. «Maugré en ait ma vie, disait chacun au camp français, depuis le plus petit page jusqu'aux capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race, quoiqu'elle ait son origine à l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas introduit les Anglais en France, chassé le roi légitime de ses Etats, assiégé ses villes et ravagé ses pays? N'ont-ils pas outragé le roi Charles et arraché par violence les fleurons de sa couronne? Race maudite et exécrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi et dévaster ses Etats? N'est-ce pas assez que déjà une fois il ait planté ses bannières devant Paris? Insurrection semblable à celle qui fit précipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'espérons, y mènera Charles, ce maudit allié des Anglais, cet orgueilleux et perfide rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main? N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cités de Gand et de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris? Puisse la foudre l'écraser! Plût à Dieu que le roi nous permît de nous venger de lui, de brûler et de piller tout ce qui lui appartient, de mettre à mort tous ceux qui lui obéissent!»
Le connétable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La situation de ses domaines, placés sur les frontières des Etats des deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou de l'autre pouvait être dangereuse pour lui, et il était d'autant plus favorable à la paix qu'il espérait en être l'arbitre.
Cependant le roi hésitait: un jour, il expédiait des émissaires à Liége pour y préparer une révolte; le lendemain, il envoyait au duc soixante mille écus d'or pour l'apaiser. Mécontent du mauvais succès de ses ambassades, peu porté d'ailleurs à une guerre où la moindre défaite eût pu rallier contre lui tous les anciens confédérés de la ligue du Bien public, il arriva à penser qu'il ferait bien de voir lui-même le duc de Bourgogne, car il présumait assez de son habileté pour croire qu'il obtiendrait aisément, sans l'intervention de ses capitaines et de ses négociateurs, les concessions que les circonstances semblaient devoir imposer à son ennemi: la plus importante devait être la restitution des villes de la Somme.
Une entrevue eut lieu à Péronne vers le milieu du mois d'octobre 1468. Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré. L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle, les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.
Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.
Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans un travail consacré à l'histoire de la Flandre.
Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que «les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne, mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne sera plus reçu.
Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit comté.»
Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le veut.»
Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement de ne pas tenir.
Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs vies, leurs foyers et leurs biens.
Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre, il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la langue percée d'un fer rouge.
Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises et le droit d'exister comme métier.
Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur magistrature.
Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.
Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le privilége de 1301.
Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens des métiers de la ville de Gand se réunirent à l'hôtel de ville de Bruxelles, d'où ils se dirigèrent, vêtus de deuil et marchant deux à deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation fût complète, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de l'abaissement de la commune, naguère encore fière et redoutée, n'en fut que plus éclatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste salle où Charles occupait un riche fauteuil, entouré des officiers de sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de Clèves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de Bohême, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwége, de Pologne, de Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils s'avancèrent en s'inclinant jusqu'à terre à trois reprises différentes; et maître Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure, prononça ce discours:
«Très-haut et très-excellent prince, mon très-redouté et naturel seigneur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, et tous les habitants de votre très-humble et obéissante serve et ancelle la ville de Gand, se recommandent très-humblement à votre très-noble grâce, et vous font exposer, par leurs députés agenouillés devant vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offensé et d'avoir justement provoqué votre indignation. Ils resteront livrés aux secrets remords de leurs consciences, à moins que votre miséricorde n'étende sur eux le réseau de sa clémence. Très-cher seigneur, vous qui n'êtes pas seulement un homme, mais qui occupez vis-à-vis de nous la place de Dieu, et qui avez ce double caractère en vertu de votre haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par les larmes et pardonne à la contrition et aux prières de la faiblesse humaine. De quelle bonté n'usa-t-il point vis-à-vis d'Adam, lorsqu'il promit à Seth l'huile de miséricorde qu'il devait envoyer dans cinq mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Caïn dix générations avant de le frapper? Au temps d'Abraham, sa miséricorde n'aurait-elle pas sauvé Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouvé dix justes? tant est immense sa miséricorde! Dieu, à la voix de Moïse, n'épargna-t-il pas son peuple infidèle à sa loi? La pénitence de Ninive n'apaisa-t-elle point sa colère?... Les miséricordes de Dieu sont infinies; elles se répandent sur ses œuvres et sur ses créatures, sur le ciel et sur la terre. Puisque les princes chrétiens doivent, autant qu'ils le peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clémence, qui les illustre le plus, il faut qu'ils se règlent sur l'exemple de Dieu pour pardonner à ceux que poursuit leur colère. O mon très-redouté seigneur! si les Gantois vous ont offensé, ils ne vous ont toutefois point attaqué; ils n'ont point attenté à votre noble personne; ils n'ont point cessé de vous reconnaître pour leur maître et naturel seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner humblement aujourd'hui, espérant qu'une faute expiée par tant de larmes méritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et Gomorrhe, que Dieu eût épargnées s'il y eût aperçu dix justes. Il s'y trouve des milliers de saintes créatures qui jouissent de communications divines dans la pieuse solitude des cloîtres. Il n'est point, dans tout l'Occident, de ville où reposent les reliques glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous représente Ninive. La voix de votre menace lui a annoncé sa destruction. Son peuple s'est effrayé de votre colère; il a senti son impuissance à vous résister; il s'abandonne à son repentir. Les Ninivites ne jeûnèrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de cendre pendant quarante jours. Ils se hâtent de placer leurs espérances dans leur père naturel, le prince le plus noble et le plus vertueux de la terre. Ils vous supplient très-humblement, les mains jointes et à genoux, de daigner apaiser votre colère et de les recevoir dans votre merci et dans votre miséricorde; ils s'écrient vers vous: _Domine, non secundum peccata nostra quæ fecimus nos, neque secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos misericordiæ tuæ et propter gloriam nominis tui libera nos_.»
Le chancelier, Pierre de Goux, répondit à ce discours par quelques paroles sévères. «Il ne suffisait point d'une seule prière, disait-il, pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas encore été assez éprouvé. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs humbles démarches; il leur laissait l'espérance d'obtenir sa miséricorde, s'ils continuaient à la mériter.» On vit alors les députés s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannières, ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les affranchissant des stipulations du traité de Gavre, et ils livrèrent en même temps les priviléges de Philippe le Bel et du comte Robert sur le renouvellement de leur échevinage. Le chancelier lacéra publiquement ces titres vénérables de la liberté gantoise, et Charles ordonna que les bannières fussent portées à Notre-Dame de Boulogne, auprès de celles que son père y avait fait déposer. «Le bien que je voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-même, est devenu aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs désastres. Je les chérissais; je voulais reconnaître les services qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la résolution; mais ils ont voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contentés de m'imposer la forme de leurs nouveaux priviléges, ils ont mis en péril ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple contagieux de leur rébellion, ils m'ont exposé à perdre tous mes Etats. Si j'en ai l'âme irritée, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en blâmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit l'effacer et le réparer, ne saurait être ni trop profond ni trop amer.» Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne termina son discours par ces mots: «Sachez bien que, si je vous aime, je ne vous crains pas.»
La ville de Gand était sauvée: mais elle ne s'était rachetée qu'aux conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis périrent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui fût remis, comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices qu'ils avaient subis. Tous les échevins et tous les doyens de Gand y avaient apposé leurs sceaux; c'étaient, entre autres, Roland de Wedergrate, que l'on croit avoir été le beau-frère du chancelier Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle, Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prévoyaient point la terrible responsabilité que leur docilité aux volontés du duc devait faire peser sur eux vis-à-vis du peuple frappé dans ses franchises les plus chères. Le _calfvel_ de Gand portait la date du 2 janvier 1468 (v. st.). Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis qu'un autre _calfvel_ avait été imposé aux Brugeois par Jean sans Peur.
Le duc Charles s'abandonnait à l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'après avoir tour à tour humilié la puissance royale dans la personne de Louis XI, et dompté la puissance communale dans les deux grandes cités qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en possession du landgraviat d'Alsace, du comté de Ferrette et du Brisgau. Il devançait de quelques semaines l'arrivée des ambassadeurs du roi de Bohême, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire élire empereur. Charles, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance, accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari, riche marchand de Bruges, issu de cette célèbre famille florentine à laquelle appartenait la muse de la _Vita nuova_, la Béatrice du Dante, fut invité par le duc, qui l'avait élevé au rang de son conseiller, à avancer sur le comté de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche ne s'était rendu en Flandre qu'après avoir pris l'avis de Louis XI, intéressé plus que personne à diriger vers l'Allemagne une ambition trop menaçante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu'à préparer sa honte, sa ruine et sa mort.
Cette négociation était à peine terminée lorsque le duc de Bourgogne se rendit à Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et entouré de bannis rappelés de l'exil, mais accompagné des épais bataillons de ses hommes d'armes qui s'avançaient lentement à la clarté de neuf mille torches. C'était au milieu de cet appareil belliqueux qu'il venait prendre possession de la première cité de ses Etats, conquise sans combat et un instant menacée par son propre seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.