Histoire de Flandre (T. 4/4)

Part 8

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Les états de Flandre s'étaient ajournés au 24 janvier; après d'assez longues délibérations, ils accordèrent au duc le subside qu'il demandait; les villes du Brabant s'y soumirent à leur exemple. Le Hainaut accorda également une aide considérable. Le duc s'était rendu lui-même à Mons; mais il avait déjà été contraint, par les retards qui contrariaient ses négociations avec ses alliés, d'accepter de nouvelles trêves, et il jugea utile d'en profiter pour faire reconnaître son autorité dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il fit solennellement son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous les bannis qui n'avaient point pris part à des séditions. Il semblait qu'il cherchât à se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient été toujours plus favorables à ses intérêts que les autres membres de Flandre, et on l'entendit répondre à leurs acclamations, en criant: _Noël!_ comme eux. L'évêque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat le conduisirent à la cathédrale, où, selon un ancien usage, il tira l'épée en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea vers la grande salle de l'hôtel des échevins, où il reçut, en échange de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assemblés sur la place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc deux images habilement ciselées, qui représentaient saint George et sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les priviléges du Franc. Puis, après s'être éloigné quelques jours pour aller prêter les mêmes serments à Damme, à l'Ecluse et en Zélande, il tint, le 8 mai, à l'église de Notre-Dame, son premier chapitre de la Toison d'or, où il reçut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de Savoie, qui avait été longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mêmes motifs politiques avaient fait citer à ce chapitre le comte de Nevers, et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de comparaître, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva, alla arracher son écusson, et le jeta à ses pieds, en le remplaçant par un tableau noir où il était dit qu'il n'avait pas répondu à la citation qui lui avait été adressée et qu'il avait manqué aux lois de l'honneur et aux devoirs de la foi chrétienne. Les sires de Croy et de Lannoy, plus courageux, se rendirent à Bruges. Mais le duc ne voulut point, malgré toutes leurs justifications, leur permettre d'assister à la réunion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils obtinrent seulement que leur écusson ne serait point enlevé, et qu'à l'appel de leur nom, Toison d'or les représenterait à l'offrande.

Dans ce même chapitre où fut condamné le comte de Nevers, où furent repoussés les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus, suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait manquer à leur perfection morale, remontrèrent au duc de Bourgogne:

«Que mondict seigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aucunes fois en parlant des princes;

«Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours;

«Que quand il fait ses armées, lui pleust tellement drechier son faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez, comme ils ont esté par cy-devant;

«Qu'il veuille estre bénigne et attrempé, et tenir ses pays en bonne justice;

«Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre véritable en ces paroles;

«Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.»

Derniers souvenirs des temps de la féodalité, où le prince n'était que le premier parmi ses égaux, _primus inter pares_.

Quelle que fût la splendeur de la solennité de la Toison d'or, le duc réservait toute sa magnificence pour les fêtes de son prochain mariage avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus fidèle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'années avant sa chute. Il avait, en même temps, réglé l'administration des affaires publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques détails à cet égard.

L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre et les finances.

Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un évêque vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit maîtres des requêtes, de quinze secrétaires. Le duc, jaloux de rendre justice à l'homme faible comme à l'homme puissant, tenait des audiences publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur un fauteuil tapissé de drap d'or, au milieu de ses écuyers, de ses chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un huissier, un secrétaire, se tenaient à genoux devant lui pour les lire et inscrire la décision qui les terminait.

A l'exemple de Louis XI, il avait créé un prévôt des maréchaux à qui il transmettait ses ordres pour les procès criminels. Ce prévôt des maréchaux, nommé Maillotin du Bac, exerçait avec rigueur une juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confiée qu'à leurs propres magistrats, jugeant que ce n'était point trop qu'il fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de décider de ce que l'homme a de plus précieux, de son honneur et de sa vie.

Pour «la justice à main forte,» c'est-à-dire pour la guerre, quatre chevaliers étaient chargés de soumettre leurs rapports au duc.

L'administration des finances était surtout digne d'éloges par l'ordre sévère qui y régnait. «Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous le duc Philippe, ce renommé et grand homme en richesse et en sens, Piètre Bladèlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc, maistre de l'espargne et le plus haut en crédence que l'on vît oncques, combien que celle crédence n'estoit pas au gré de tous, car moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit de si près, qu'à peine ne lui pooient riens estordre; il estoit maistre d'ostel du duc, un des quatre trésoriers de l'ordre de la Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il dressa le fait du duc merveilleusement bien, et là où il avoit plaie et deschirement par finances, trouva manière de les radouber et de les saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient à cour, tous les fit acheter à argent comptant et les marchans contenter sans criée: en quoy il fit honneur à la maison et à son maistre salut. Si le cognut très-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui donna-t-il celle haute autorité; car certes sages hom estoit et de grand poix, belle personne et de belles mœurs, et le plus diligent et de grand labeur en ce qu'avoit à faire que l'on congneust.» Bladelin avait été chargé par le duc Philippe de la direction de toutes les dépenses relatives à son projet de croisade; il employa ses richesses à bâtir une ville, Middelbourg, où il fit établir, par des ouvriers venus de Dinant, une _batterie_ qui obtint des priviléges du roi d'Angleterre, Edouard IV.

Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette époque, la chambre des finances comprenait deux protonotaires ecclésiastiques et deux chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se réservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimât le luxe, il était extrêmement avare.

Le trésorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dépenses montaient communément par an à neuf cent soixante mille livres.

L'argentier était chargé des dons extraordinaires, et des frais des habillements du duc. Son budget s'élevait à deux cent mille livres.

Le maître de la chambre aux deniers disposait des appointements des divers serviteurs du duc. Ils dépassaient quatre cent mille livres. C'est là que se réunissaient toutes les dépenses qui répandaient si loin la renommée des richesses de la maison de Bourgogne.

Les grands pensionnaires étaient six ducs et douze princes, comtes ou marquis. Quarante-quatre autres personnages de même rang recevaient des pensions à peu près semblables.

Cent trente chevaliers accompagnent tour à tour le duc comme chambellans. Le grand maître d'hôtel, le premier maître d'hôtel, les clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entouré de six médecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize écuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince à cheval, et lui tiennent compagnie dans sa chambre. «Les uns chantent, les autres lisent romans et nouvelletés, les autres devisent d'armes et d'amours, et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.»

Le duc confie à son garde de joyaux ses pierreries qui valent un million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante échansons, cinquante écuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs chargés de fonctions diverses, qu'on ne peut même songer à les énumérer.

Les envoyés du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagné le duc Charles à Bruges. On y vit bientôt arriver l'ambassade du roi de France, chargée de faire un dernier effort pour maintenir la paix. Elle était dirigée par le comte de Saint-Pol, qui avait été autrefois l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI espérait qu'à ce titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission même dont il était investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui faire épouser une sœur de la reine, ne lui permettaient plus d'invoquer ces souvenirs d'un dévouement éteint et d'une amitié effacée: son orgueil et son faste devaient réveiller plus vivement le ressentiment qu'il allait braver.

Ce fut peu de jours après les fêtes de la Toison d'or que le comte de Saint-Pol fit son entrée à Bruges. Il traversa toute la ville en se rendant à son hôtel: six trompettes le précédaient. Il était suivi d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachés à sa personne. On portait devant lui une épée nue, comme s'il eût été le duc lui-même. La foule se pressait à ce spectacle, étonnée de l'audace du connétable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se présenter ainsi dans la ville même où il résidait. Charles en fut bientôt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il saurait punir son insolence.

Le comte de Saint-Pol chercha en vain à s'excuser en alléguant, pour sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'était point comme comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et qu'il en avait le droit, même en présence du roi, et dans toute l'étendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc continuait à s'en montrer fort mécontent, et les Brugeois eux-mêmes en étaient si irrités, que le connétable crut devoir prendre le prétexte d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette fois sans escorte et sans trompettes.

Les fêtes des noces du duc n'étaient plus éloignées, et les Brugeois, témoins de leurs splendides apprêts, s'abandonnaient à la joie et à l'allégresse, quand on vit arriver dans leur ville les députés de Gand qui accouraient, vêtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable de fléchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent la confirmation de leurs lois communales qu'après des modifications qui mutilaient les derniers débris de leurs franchises qu'avait respectés le traité de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13 juillet 1468 leur enleva le droit d'élire leurs échevins, qui devaient désormais, comme dans les autres villes de la Flandre, être choisis par des commissaires du prince, et celui de réunir la collace réduite à une assemblée de deux ou trois cents bourgeois désignés par le bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique organisation en trois membres distincts formés des _viri hæreditati_, des tisserands et des petits métiers. Ce n'était même qu'en les payant fort cher qu'ils avaient obtenu ces stériles priviléges, qui ne leur offraient que l'ombre de ceux dont ils déploraient la perte.

La main sévère du duc de Bourgogne, si redoutée des bourgeois de Gand, s'appesantissait au même moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.

Dans la loge des portiers de l'hôtel du duc, se trouvait enfermé un jeune homme de vingt-quatre ans qui, à la suite d'une querelle de jeu, avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le duc l'avait fait arrêter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien craindre, et passait gaiement les journées dans sa prison. Son père, Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé, appartenait à l'une des plus puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des nobles du Hainaut, intercéder en faveur de son fils. Ils rappelèrent sa jeunesse et le courage qu'il avait montré à la bataille de Montlhéry. «Si à point et à l'heure, répondit le duc, vous eussiez contenté les parents de la victime, et empêché ses plaintes de venir jusqu'à moi, vous eussiez peut-être obtenu sans moi ce que je ne puis plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur frère qui crie vers moi. C'est à eux d'en réclamer la vengeance, à moi de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que j'ai à faire.» Ces paroles ranimèrent l'espoir du sire de la Hamaide. Il se hâta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vînt elle-même demander la grâce du meurtrier; mais Charles ne répondit que par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonçant que le coupable payerait son crime de sa vie, il s'était lié par un serment à saint George, serment auquel il ne manquait jamais.

Cependant, on attendait chaque jour l'arrivée de Marguerite d'York à l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y étaient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigué de son long séjour à Bruges, résolut de les y rejoindre. Avant son départ, il manda près de lui l'écoutète. «Ecoutète, lui dit-il, je vous ordonne d'aller cette nuit chercher, chez mon portier, le bâtard de Condé, et de le conduire à la prison de la ville. Demain, à onze heures, pour autant que vous me craigniez, vous le ferez exécuter selon l'usage qu'on observe pour les criminels condamnés à mourir, car tel est mon plaisir.»--«Monseigneur, répliqua humblement l'écoutète troublé, j'obéirai à votre volonté et à vos ordres, et j'atteste Dieu que vous ne me trouverez point en faute; mais il m'est pénible de voir qu'un gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu toucher votre miséricorde.»--«Vous avez entendu ce que je vous ai dit, interrompit sévèrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne vous inquiétez point du reste.»

Cette même nuit, l'écoutète alla chercher le bâtard de la Hamaide, et lui annonça la cruelle sentence du duc Charles; mais, en même temps, il en prévint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour le sauver. Le sire de Harchies monta aussitôt à cheval, et se dirigea à bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Condé, indigné de voir le duc méconnaître ses longs services, faisait enlever de son hôtel l'écu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les préparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Déjà l'heure fatale était arrivée: le sire de Harchies ne revenait point; tout annonçait qu'il avait échoué dans sa tentative. Néanmoins l'écoutète, au péril de sa vie, dépassait l'heure marquée par le duc, espérant encore quelque acte de clémence. Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut lentement les rues de la ville. Jamais la figure du bâtard de la Hamaide n'avait paru plus gracieuse; à voir l'élégant et riche habillement qu'il avait revêtu, on eût cru qu'il se préparait à des fêtes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer sur ses épaules que comme un voile destiné à cacher les pleurs amers qu'il répandait. Tous les bourgeois prenaient pitié de lui; les magistrats eux-mêmes mêlaient leurs larmes aux siennes, et l'on entendait les femmes s'écrier, en le voyant passer: «Sauvez-le et donnez-le-nous pour époux!» Il arriva enfin à la place du Bourg, et là, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles touchantes. Il déclara avoir pleine foi et parfaite espérance en Dieu et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse que Dieu lui envoyait à la fleur de la jeunesse lui faisait espérer qu'il le recevrait en sa miséricorde; puis il se mit à genoux, et se laissa bander les yeux... Quelques instants après, l'on enleva, au milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les porter au gibet de Saint-Bavon.

Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut à Bruges. Ses prières avaient touché la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait promis d'intercéder auprès de son fils; mais le duc était allé se promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et, lorsqu'on parvint à le rejoindre, il ne consentit à pardonner au bâtard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clémence ne pouvait être que stérile. Il ne s'était pas trompé.

C'était la justice de la ville, et non celle du prévôt des maréchaux, qui avait dirigé toute cette procédure. Le duc avait voulu donner un terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en même temps qu'aux marchands des divers pays du monde résidant à Bruges. Ce qui était un frein pour les uns était une garantie pour les autres. Peut-être y fut-il aussi porté par des motifs secrets qui n'ont point laissé de traces dans l'histoire de ce siècle si fécond en sombres et mystérieuses intrigues.

A ce drame lugubre succèdent les réjouissances les plus éclatantes, et des fleurs cachent le pavé humide de sang de cette place du Bourg, théâtre des supplices et des fêtes, qu'entourent, d'un côté, l'hôtel des échevins, où les comtes de Flandre viennent prendre possession de l'autorité; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, où le martyre place une autre couronne sur leur front.

Marguerite d'York, accompagnée d'une suite nombreuse, arriva le 25 juin 1468 à l'Écluse et elle y reçut le lendemain, à l'hôtel de Gui de Baenst, la visite du duc de Bourgogne. «Ils avoient devisé longuement ensemble en plusieurs gracieux devis,» lorsque le sire de Charny s'approcha du duc, en lui disant: «Monseigneur, puisque Dieu vous a amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.» Aussitôt après eut lieu la cérémonie des fiançailles.

Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau à Damme, où elle épousa, le lendemain, le duc Charles, en présence des archevêques d'York et de Trèves, des évêques de Salisbury, de Liége, de Metz, d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Térouane. De là, la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vêtue d'une longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze cents chevaux suivaient sa litière ornée de marguerites et de lacs d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste enceinte de la ville, ornée d'arcs de triomphe et d'échafauds où l'on avait figuré des allégories empruntées à la Bible. Ici c'était l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tête des feuilles de rose. Le duc et la duchesse assistèrent à une joute sur la place du Marché. Elle était close de tous les côtés. Près des halles, on voyait un arbre doré et un géant que conduisait un nain. La reine de l'île Inconnue annonçait qu'elle promettait ses bonnes grâces à celui qui pourrait la délivrer des mains du bâtard de Bourgogne, qui avait réglé cette fête d'après une vision que lui avait envoyée, disait-il, la déesse Vénus, en se réservant à lui-même le nom de chevalier de l'Arbre d'or.

Lorsque quelques lances eurent été rompues, un splendide banquet fut servi à l'hôtel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent étalées, et plusieurs entremets y rappelèrent la joie avec laquelle le peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut d'abord une licorne qui portait un léopard. Ce léopard tenait d'une main la bannière d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un maître d'hôtel la prit, et la remit à genoux au duc, en lui disant: «Très-excellent, très-haut et très-victorieux prince, le fier et redouté léopard d'Angleterre vous fait présent d'une noble marguerite.»

A la licorne succéda un énorme lion aux griffes redoutables, et tout d'or (c'était l'emblème de la Flandre puissante et riche); il portait la naine de mademoiselle de Bourgogne, vêtue en bergère. Sa gueule s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une élégante ballade:

Bien vienne la belle bergère De qui la beauté et manière Nous rend soulas et espérance! Bien vienne l'espoir et la fiance De cette seigneurie entière! . . . . . . . . . . . . . . . . C'est la source, c'est la minière De nostre force grande et fière; C'est nostre paix et asseurance; Dieu louons de telle alliance; Crions, chantons à lie chère: Bien vienne!

Le lendemain, il y eut une autre joute où brillèrent les sires de Château-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi splendide que le premier, où furent représentés les douze travaux d'Hercule, source féconde de préceptes moraux.

Hercules se trouva assailli des lyons; Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons. Les trois lyons terribles par Hercules vaincus, C'est le monde, la chair et le diable de plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Or soyons bataillans des glaives de vertus.

Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui était une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intérêt à ces joutes, ce fut la présence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue: