Histoire de Flandre (T. 4/4)

Part 7

Chapter 73,552 wordsPublic domain

Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit, dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem, quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment, quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit, on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_), ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils fussent abolis.

Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe; il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc, votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent; faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien, répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions, je vous suivrai.»

Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi, les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux, ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec des bâtons ferrés.»--«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince. Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère; nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui sommes son peuple.»

«Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le duc intercéder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu'à mon retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.»

Le sire de la Gruuthuse se hâta de rejoindre le duc; il lui représenta l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous les bannières des métiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le théâtre de l'émeute. A ce récit, Charles frémissait de colère et souhaitait d'être loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains. «Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrême volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter l'espée si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il pooit vivre.» Sans attendre plus longtemps, il monta à cheval en robe noire, et se dirigea vers le Marché du Vendredi, suivi de ses archers qui s'avançaient l'arc bandé. A la vue du peuple, sa fureur redoubla: «Mauvaises gens! s'écria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous agitez-vous?» Et d'un petit bâton qu'il tenait à la main, il commença à frapper à droite et à gauche. «Frappez, monseigneur! répondit le peuple sans s'écarter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez.» Il se trouva toutefois dans cette multitude agitée un homme qui se souvint de la _mer rouge_ de Gavre, où Charles avait combattu à côté de son père, et le fer d'une pique se croisa avec le bâton dont le duc venait de le toucher: le danger était grand. «Là il n'y avoit ne archier, ne noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust volu estre en Inde pour sauveté de sa vie et souverainement pour le jeune prince qu'ils réputoient estre venu là doloreusement en sa mort.»

Le sire de la Gruuthuse n'hésita plus à exercer sur le duc de Bourgogne l'autorité que lui assuraient ses longs services et sa haute vertu. «Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix énergique. Voulez-vous par votre témérité nous faire égorger tous à notre grande honte, sans que nous puissions nous défendre? Ne comprenez-vous pas où vous êtes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tiennent moins qu'à un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si vous êtes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutôt à apaiser ce pauvre peuple égaré. Descendez de cheval, au nom de Dieu, et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira bien.»

Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres, entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer en paix.»--«_Wel gekomen! wel gekomen!_ répondirent les bourgeois, soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis, arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après l'autre pour nous faire mourir.»--«Arrêtez! arrêtez!» répètent les Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire raison de ces _leverheeters_ qui ruinent notre ville, nous réduisent à mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions d'écouter nos plaintes.»

Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas vrai?--Oui, oui, s'écria le peuple.--Vous voulez qu'on abolisse les gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?--Oui, oui, répondit le peuple.--Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme autrefois?--Oui, oui, continua la foule.--Vous voulez qu'on vous rende vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai fait pour le peuple et pour son bien.»

Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme, répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus violente quand il rentra dans son hôtel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée, convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin, le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures, lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne, parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem, et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre Huereblock et les autres _leverheeters_. Le duc avait également promis d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de démurer.

Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant. Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes, trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis, émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises, apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451 de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons.»

Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges, leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre _Perron_, qu'ils considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée. Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.

Gentis et invictæ gloria nuper eram. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Desine sublimes vultus attollere in auras. Disce meo casu perpetuum esse nihil.

Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke, à la journée de Brusthem, les communes flamandes s'étaient généralement montrées peu disposées à s'associer à la guerre contre les bourgeois de Liége. Elles avaient laissé le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles avaient été invitées à faire prendre les armes à tous les feudataires sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur assentiment à une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres difficultés s'étaient élevées relativement aux monnaies. Gand persista dans sa résistance, même après que Charles de Bourgogne, à peine rentré dans son camp de Saint-Trond, eut adressé aux quatre membres de Flandre une lettre où il se plaignait en termes sévères de l'inexécution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer dorénavant «tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit jà besoing de aultrement y pourvoir, car il nous déplairoit, se, par faulte de bonne obéissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous avons tousjours désiré: ce que en votre défault ferions.»

Cependant la gravité de la situation politique, telle qu'elle résultait des démêlés du duc de Bourgogne et du roi de France, semblait rendre ces menaces moins sérieuses, en les subordonnant aux conditions incertaines d'un avenir éloigné. Charles voulait se venger de Louis XI; il s'était uni au duc de Bretagne et au duc d'Alençon pour le combattre; en même temps, quoiqu'il eût coutume de répéter qu'il était le plus proche héritier de la maison de Lancastre, et malgré l'affection particulière qu'il lui avait toujours portée, il cherchait à former une alliance étroite avec la dynastie d'York, à laquelle la couronne d'Angleterre semblait définitivement assurée. Elle devait être confirmée par son mariage avec une sœur d'Edouard IV. Il eût été imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trésors. Un mandement fut bientôt publié en Flandre pour que tous les hommes astreints au service militaire s'assemblassent à Saint-Quentin le 16 décembre, et, peu de jours après, les états de Flandre furent convoqués à Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles avait droit à des aides: d'abord, pour son récent avénement; ensuite, pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, à cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Liégeois. Ce fut ainsi qu'il demanda successivement à la Flandre un million de ridders, au Brabant trois cent mille lions.