Part 5
L'un des hommes les plus illustres de ce siècle par sa science et son génie, Æneas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui déchiraient l'Europe et des rapides progrès du mahométisme qui s'avançait jusqu'au Danube et semblait du rivage de la Grèce menacer déjà l'Italie, il avait senti renaître en lui la sublime énergie d'Urbain II. Sa voix puissante, qui convoquait aux périls de la guerre sainte les nobles et les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne, qui cherchait à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre tous les princes, entreprendre la croisade, et il déclarait qu'en même temps pontife et roi, il serait le premier à l'y suivre. «Le pontife romain, aidé des Vénitiens et des Hongrois, accompagné du duc de Bourgogne, aidé par le roi de France, peut, disait-il, détruire la nation des Turcs. Les croisés n'accourront-ils point lorsqu'on apprendra qu'il part lui-même avec le sacré collége des cardinaux? et l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est résolu à offrir non-seulement ses trésors, mais son propre sang pour le nom de Jésus-Christ?» Pour ranimer le zèle de Philippe, il ajoutait que l'empereur avait résolu de lui accorder le titre de roi avec le vicariat impérial sur la France et sur tous les pays situés au delà du Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans tous les villages de la Flandre, les prêtres lisaient du haut de la chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Nicolas Bruggheman, prêcha la guerre sainte dans une procession générale de l'église de Saint-Jacques; une multitude immense se pressait autour de lui, sur ce marché du Vendredi, où tant de fois des voix éloquentes avaient ému et transporté des imaginations ardentes et passionnées. L'enthousiasme de la foi se réveillait de toutes parts. Comme au onzième siècle, le peuple se réunissait par troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille hommes quittèrent ainsi les Etats du duc, et bientôt trois cent mille pèlerins saluèrent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient, le pape les envoyait au port d'Ancône.
Ce fut le 21 mai, deuxième jour de la Pentecôte, que le bâtard de Bourgogne, après avoir pris la croix la veille, s'embarqua à l'Ecluse. Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expédition. Trois cent trente croisés y représentaient la commune de Gand. Le duc de Bourgogne s'était rendu à l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre à la voile vers ces mers éloignées, où, malgré sa vieillesse, il espérait encore pouvoir bientôt les rejoindre. Ayant appris que le roi de Hongrie, effrayé des désordres qui avaient signalé en 1396 la marche des croisés, était peu disposé à les laisser passer par ses Etats, il avait renoncé au projet de suivre la route signalée par les revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vénitiens s'engageaient à transporter ses hommes d'armes en Orient, de même que jadis ils avaient reçu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de Constantinople.
En ce moment, la réconciliation du duc de Bourgogne et du comte de Charolais permettait de détourner les regards des embarras de la situation intérieure pour les porter vers ces glorieux pèlerinages où l'on avait vu six cent mille croisés fouler les bords de l'Oronte ou la vallée de Rephaïm; mais ces rêves ne devaient pas être de plus de durée que la réconciliation qui en était la base. Les sires de Croy retrouvèrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refusât de rétablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en même temps qu'ils ramenaient au château d'Hesdin le vieux prince, que Louis XI se hâta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans cesse à enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'était point assez qu'il eût recouvré les villes de la Somme, il voulait profiter de ce premier succès pour se faire restituer également les châtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement des sommes qui avaient été stipulées dans l'éventualité du rachat de ces châtellenies: le duc était toutefois trop sage pour retomber deux fois dans la même faute. Il répondit que lorsque Philippe le Hardi avait épousé Marguerite de Male, le roi de France avait disposé de Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mâles, de manière à ce qu'il n'y eût lieu à ce droit de retour que s'ils venaient à manquer. Toutes ces tentatives du roi étaient plus favorables au comte de Charolais que la soumission même du jeune prince, trop prompt, même lorsqu'il cédait, à se laisser emporter par son caractère ardent et impétueux. Philippe avait déclaré, l'année précédente, qu'il ne rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gré du roi de France. Eclairé davantage sur les desseins de Louis XI, il n'hésita pas à lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions pouvaient entraîner, cédant d'ailleurs aux vœux de ses Etats et au mouvement de son cœur paternel, il était disposé à écouter les prières de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pût bien le faire sans sa permission, il le priait de ne pas manquer à la promesse qu'il lui avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu à Louis XI; il cherchait à les combattre en se plaignant longuement du comte de Charolais, notamment de son alliance secrète avec le duc de Bretagne. Malgré tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi prit congé de lui pour se rendre à Rouen; mais il ne fit dans cette ville qu'un court séjour et revint presque aussitôt en Artois. Les uns disaient que c'était afin de pouvoir entamer plus facilement, grâce à la médiation du duc, des négociations avec le roi Edouard d'York; d'autres prétendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il voulait se tenir prêt à se saisir aussitôt du château d'Hesdin et de toutes les richesses qui y étaient déposées.
Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul des constellations. Les dangers qu'elles annonçaient ne se présentèrent point: la croisade seule languissait et s'éteignait sans combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de Bourbon avaient été envoyés à Rome pour s'excuser des retards qu'elle subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur maître d'y mettre un terme, et écrivit lui-même au duc de Bourgogne: «Le bruit s'est répandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de Bourgogne a résolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la guerre aux Turcs; la Grèce aspire à la liberté, et déjà la terreur s'est emparée des infidèles. Telle est la puissance de votre nom. Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renommée? La maison de France n'a-t-elle pas toujours placé sa gloire avant toute autre considération? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement et ne l'a pas tenu; il a annoncé son départ et il n'est pas parti. Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la cause du Sauveur.» Pie II n'avait que deux galères; mais sa résolution restait inébranlable, et il quitta Rome, placé dans une litière dont les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui épargner le spectacle de la foule nombreuse des pèlerins, qui, tristes et découragés, se préparaient à regagner leurs foyers. A peine était-il arrivé à Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne réclamait de nouveaux délais: on lui annonça au même moment que les Turcs avaient envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint à Ancône, se fit porter au bord de la mer, salua d'un œil mourant la flotte vénitienne, qu'on signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de Bari, d'où était parti Robert de Jérusalem, et le port de Venise, où s'était embarqué Baudouin de Constantinople.
La flotte du bâtard de Bourgogne s'était dirigée vers le détroit de Gibraltar. Si elle ne s'avança pas jusqu'aux Açores, qui reçurent vers cette époque le nom d'Iles flamandes, à cause des colons envoyés dans ces îles par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reçues de son neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrêta du moins à Marseille qu'après avoir délivré, sur les côtes de l'Afrique, la ville de Ceuta, assiégée par les Mores. La peste avait enlevé le bailli de Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et près de cinq cents hommes d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille écus d'or qui avaient été puisés dans le trésor du duc, pour entretenir cette expédition pendant une année entière. La nouvelle de la mort du pape vint augmenter le découragement des croisés bourguignons; ils n'espéraient plus trouver des alliés qui les soutiendraient. Venise, naguère si zélée, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan n'agissait point, et le bâtard de Bourgogne, non moins étranger à la pieuse ardeur des premiers croisés qui plaçaient le martyre au-dessus de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidèles à leurs serments, Frédéric de Witthem et Pierre de Waes continuèrent leur voyage vers l'Orient, où ils acquirent, dit Olivier de la Marche, grand honneur; car «ce n'estoit pas peu de chose après l'armée rompue de soutenir la guerre contre les infidèles.» Les trois cent trente croisés de Gand les avaient accompagnés, et ils se signalèrent par le même courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y déposèrent, dans l'église de Saint-Jean, leur bannière au lion d'argent, ils rapportaient avec eux, en témoignage de l'accomplissement de leur vœu, des lettres où le pape Paul II et le doge de Venise déclaraient qu'ils avaient pénétré à trois cents lieues dans le pays des Sarrasins, conquis des villes et des châteaux, livré de nombreux combats. Nommons parmi ces héros, derniers représentants de la Flandre aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent Uutenhove, Liévin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'étaient associés à leur expédition. Un rosaire fixé par des coquilles et un bâton de palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples obscurs des Adhémar de Monteil et des Pierre l'Ermite.
Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté, cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les accomplît.
Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible. Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince, sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy, qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes, et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques, on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»
Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard, répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré. «Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban, rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»
Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France, renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha! le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui! disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons de Flandre et de Hainaut.
Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût conçu la pensée.
Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne, et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais, qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il, qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père, je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier, ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.
Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs, ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg, de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne relèvent que de Dieu seul.»--Cependant, interrompit le chancelier, quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.» Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si habile.
Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel ils l'avaient servi autrefois.