Part 25
Les députés des communes, qui accusaient le roi des Romains et le retenaient prisonnier, invoquaient en leur faveur le droit féodal. En effet, si Charles VII était intervenu en 1452 aux conférences de Lille, comme seigneur souverain et comme légitime arbitre des discordes du prince et de ses sujets, Charles VIII ne s'appuyait pas sur d'autres bases pour faire reconnaître sa médiation; mais il l'avait manifestée sous une forme plus active et plus énergique. Charles VII, en abandonnant les communes flamandes, avait élevé si haut la puissance des ducs de Bourgogne qu'il avait fallu, pour les empêcher d'absorber la monarchie française, d'un côté l'habileté perfide de Louis XI, de l'autre la folle témérité de Charles le Hardi. Charles VIII protégeait la Flandre en présence d'un autre péril dont la réalisation n'était pas éloignée: la réunion des Pays-Bas à l'Allemagne. Pour fortifier son autorité, il soutenait parmi nous les libertés communales; ce n'était qu'à ce titre que les états de Flandre acceptaient une intervention qui les constituait les juges légitimes de leur seigneur, seul coupable du délit de rébellion, puisqu'il résistait à son suzerain.
Le 17 janvier 1487 (v. st.), Charles VIII, rappelant l'influence que Gand exerçait sur toute la Flandre, avait autorisé les échevins de cette ville à battre de la monnaie d'or et d'argent, et à désigner les magistrats et les officiers qui devaient rendre la justice au nom de Philippe, mineur et prisonnier des ennemis du roi, et ce fut en vertu de cette déclaration que les députés de Gand créèrent à Bruges de nouveaux échevins, parmi lesquels il faut citer Jean de Riebeke et Jacques Despars.
Le 18 janvier, Charles VIII écrivit aux autres membres pour les engager à suivre l'exemple de Gand.
Par une autre charte, il confirma tous les priviléges des Gantois.
Enfin le 27 janvier, il ordonna à ses baillis de citer tous les officiers qui continueraient à gérer leurs offices au nom de Maximilien, qui avait usurpé la mainbournie, violé les traités qu'il avait jurés et fait frapper de la mauvaise monnaie en son propre nom.
Toutes ces chartes furent publiées le 13 février, à Bruges, en même temps que le texte du traité d'Arras, et le même jour, après la lecture d'une enquête sur les tentatives d'incendie dont on accusait Maximilien, le peuple, mandataire trop zélé de la justice royale, brisa les portes du _Princen-hof_. On y trouva, dit-on, quatre cents barils de poudre, des tonneaux remplis de cordes, des échelles de cuir, et de là naquirent de nouvelles rumeurs qui, en rappelant celles qu'avaient excitées les Mores du comte de Zollern, attribuèrent avec plus de force au roi des Romains les desseins les plus affreux, ceux-là mêmes que Jacques de Châtillon avait formés avant les matines de Bruges.
Il ne faut pas s'étonner si le lendemain le grand bailli Charles d'Halewyn et l'écoutète Pierre Metteneye se présentèrent au Craenenburg, pour y arrêter, au nom des trois membres de Flandre, les amis de Maximilien, qui se croyaient protégés par le rang du prince dont ils partageaient la résidence; les uns ses conseillers, les autres chevaliers et capitaines de son armée, ceux-ci Flamands, ceux-là Allemands ou Bourguignons: c'étaient le comte Wolfgang de Zollern, l'abbé de Saint-Bertin, le sire de Ghistelles, le sire de Maingoval, Martin et Wolfart de Polheim, Jean Carondelet, chancelier de Bourgogne, George et Wolfart de Falckenstein, Jean de Jaucourt, sire de Villarnoul, Régnier de May, capitaine de Gavre, le bâtard de Nassau et Philippe Louvette, maître d'hôtel du roi des Romains. Quatre d'entre eux, Wolfart de Polheim, le sire de Maingoval, le sire de Villarnoul et le comte de Zollern, avaient été saisis dans la chambre même de Maximilien, qui ne pouvait rien pour les défendre; mais les députés de Gand et les bourgeois les plus notables de Bruges cherchèrent à atténuer l'effet de ces violences en se rendant le même soir près du roi des Romains, pour le consoler et lui porter des paroles affectueuses.
Ces protestations ne pouvaient rassurer complètement Maximilien. On allait aborder, sous les plus tristes auspices, le procès de Jean de Nieuwenhove, de George Ghyselin et de quelques autres bourgeois qui avaient été arrêtés et conduits au Steen: Jean de Nieuwenhove et George Ghyselin comparurent les premiers. Leur interrogatoire dura deux jours entiers; les juges, en le prolongeant, cherchaient peut-être à les sauver. Cependant la multitude, qui se pressait autour du Bourg, se lassa d'attendre un arrêt que sa colère avait dicté d'avance. On la vit se précipiter au tribunal des échevins, qu'elle accusait de sommeiller trop longtemps, s'emparer du chevalet et entraîner les accusés vers la place du Marché. Le droit de rendre la justice et de disposer souverainement de la vie et de la liberté de l'homme est trop sérieux et trop grave pour qu'on puisse impunément le faire fléchir devant les passions: le livrer aux impressions flottantes et à l'irritation fébrile de la place publique, c'était le violer et l'anéantir.
Un seul moment, la cité parut oublier son agitation et son inquiétude. Les joyeusetés du carnaval, les folies du _papenvastenavond_ traversèrent les lieux mêmes que le sang devait bientôt rougir. De bruyantes chansons s'élevaient dans les airs autour du chevalet; le vin coulait à longs flots dans cette arène vouée à la mort et au deuil, et l'orgie fut si complète que les fruitiers, les ceinturiers et les aiguilletiers mirent le feu à leurs tentes (17 février).
Le lendemain, sur cette même place du Marché, l'on publiait une proclamation où l'on promettait une récompense de plus en plus considérable à quiconque livrerait Pierre Lanchals, en menaçant de la destruction le toit qui l'avait reçu, lors même que ce refuge aurait été quelque monastère, ou l'un de ces pieux autels investis du droit d'asile, qui, en protégeant la faiblesse du malheur, semblaient, selon un touchant usage, abriter encore l'innocence.
Dès ce moment, les condamnations se succèdent: elles atteignent tour à tour Jean de Nieuwenhove, Victor Huyghens, bailli de Male, Gilbert du Homme, ancien bourgmestre du Franc, quoique Normand de naissance, George Ghyselin et deux serviteurs de Pierre Lanchals.
Avant que l'on eût vu s'accomplir ces actes de vengeance, qui n'empruntèrent pas même aux formes consacrées par les lois et les usages l'apparence d'un acte de justice, on avait décidé qu'on donnerait au roi des Romains une autre résidence que la maison de Henri Nieulant. Les Gantois avaient fortement insisté pour que Maximilien fût éloigné avant leur arrivée, afin qu'il n'assistât pas aux délibérations auxquelles ils prendraient part. Ils craignaient que la violence de leurs discours et de leurs conseils ne devînt tôt ou tard un légitime prétexte de représailles. Bien qu'on eût eu soin de fermer les volets du Craenenburg, Maximilien pouvait reconnaître les voix les plus hostiles. D'autres bourgeois, guidés par une pensée plus généreuse, demandaient qu'on lui épargnât le triste spectacle du supplice de ses amis. Il faut ajouter que cette maison était une prison peu sûre; Maximilien avait essayé de s'évader sous divers déguisements. On lui choisit donc dans un autre quartier de la ville une habitation plus vaste et plus convenable à son rang: ce fut l'hôtel de maître Jean Gros, chancelier de l'ordre de la Toison d'or, situé entre l'église Saint-Jacques et le pont aux Anes. Le roi des Romains, en ayant été instruit par le sire d'Halewyn et l'écoutète Pierre Metteneye, se borna à exprimer aux _hooftmans_ le désir qu'avant de s'y rendre il lui fût permis de haranguer le peuple assemblé sur la place du Marché. Vêtu de noir et le front incliné, il parcourut avec eux les rangs des bourgeois et des hommes de métier en les suppliant dans les termes les plus pressants de lui octroyer trois demandes: la première était qu'on lui accordât dix ou douze personnes de sa maison qu'il désignait; la seconde, qu'on ne le livrât ni aux Français ni au Gantois, car il préférait, disait-il, de vivre et de mourir avec les Brugeois; la troisième, qu'on ne se portât à aucun attentat contre lui. On lui promit tout ce qu'il demandait. Le roi des Romains remercia les bourgeois des honneurs qu'on lui avait rendus et des bons soins qu'on avait eus de sa personne, puis il quitta la place du Marché: en passant devant la chapelle de Saint-Christophe pour entrer dans la rue des Tonneliers, il put entendre les acclamations du peuple auquel les magistrats faisaient faire, en signe d'allégresse, une distribution de la nouvelle monnaie d'argent qui portait les mots: _Æqua libertas_. Jean de Coppenolle venait d'annoncer que trente ambassadeurs français étaient arrivés à Gand avec une escorte de deux cent quatre-vingts chevaux pour faire maintenir la paix d'Arras, et il était monté aux Halles pour donner lecture d'une nouvelle déclaration de Charles VIII, qui portait que dès ce moment tous les marchands flamands pouvaient librement circuler en France, et que des conférences s'ouvriraient le 12 mars pour régler les bases du rétablissement de l'ordre et de la paix.
On a rendu au roi des Romains, comme il l'a demandé, ses panetiers, ses échansons, ses écuyers tranchants; on veille à ce que sa table soit somptueusement servie, et on lui a restitué sa vaisselle d'argent qu'il avait mise en gage. Quelquefois les métiers défilent en armes sous ses fenêtres, «afin d'occuper ses loisirs et de calmer sa mélancolie;» tantôt ils établissent un tir à l'oiseau dans la cour de sa prison et engagent le roi des Romains, qui y consent volontiers, à y prendre part, mêlé aux archers chargés de l'égayer par leurs jeux et leur adresse. L'écoutète Pierre Metteneye se tient humblement à ses côtés, car sa charge lui fait un devoir de l'accompagner constamment. Mais si Pierre Metteneye ne le quitte point, afin qu'il ne recouvre pas la liberté: les serviteurs de l'écoutète sont cette fois trente-six geôliers dont seize ont été désignés par les métiers de Gand. De riches tentures couvrent les murailles; aux fenêtres flottent d'épais rideaux de soie et de velours, vaines apparences d'une pompe passée, qui ne pouvaient consoler le prisonnier. Pourquoi ne pas laisser arriver jusqu'à lui, comme une vision d'espérance, les atomes capricieux qui se jouent dans un rayon du soleil au printemps? Il faut bien le dire, c'est parce que ce rayon n'aurait pu se reposer sur son front qu'en glissant sur des barreaux de fer.
Maximilien avait, en s'éloignant du Craenenburg, levé le dernier obstacle qui pouvait suspendre ou retarder la perte de ses amis prisonniers comme lui. Dès le lendemain du jour où il avait quitté la place du Marché, le bourreau y parut sur l'échafaud tendu de deuil. Gilbert du Homme périt le premier; Jean de Nieuwenhove le suivit. Affaibli par les tortures et les infirmités, il attendit sur un fauteuil la mort qui ne calma sa longue agonie qu'au troisième coup de hache; après lui périrent George Ghyselin, le bailli de Male et un serviteur de Pierre Lanchals.
Un prisonnier plus illustre attendait au Steen un arrêt dicté d'avance par d'implacables ennemis: c'était Jacques de Dudzeele, seigneur de Ghistelles, ancien bourgmestre de Bruges, qui avait été arraché du Craenenburg sous les yeux de Maximilien. Le sire de Ghistelles protestait avec courage et avec noblesse contre les accusations dont il était l'objet. «Je n'ai jamais été un traître, disait-il, et jamais ce reproche ne s'adressa à mes ancêtres; il y a cinquante-cinq ans que je sers les princes qui se sont succédé dans ce pays, et s'il est quelqu'un qui m'accuse de trahison, je suis prêt à le combattre, quelque grand qu'il soit, en présence du duc Philippe, et de faire tout ce qu'est tenu de faire un bon et loyal chevalier, noble homme et bourgeois de cette ville, puisqu'il s'agit d'une accusation telle que tout homme noble doit exposer sa vie pour la repousser.» Personne ne répondit au défi du sire de Ghistelles. L'assemblée de la place du Marché ne ressemblait guère à ces tournois où le chevalier entrait la lance haute; l'influence des députés de Gand y faisait sans cesse prévaloir les résolutions les plus violentes, et un libre cours y semblait ouvert aux mauvaises passions d'une multitude furieuse. En vain la dame de Ghistelles accourut-elle avec ses enfants supplier les corps de métiers de prendre pitié de l'ancien bourgmestre de Bruges; en vain le doyen de Saint-Donat, le prévôt de Notre-Dame et les principaux marchands osterlings et espagnols joignirent-ils leurs prières aux siennes: tout fut inutile, et la tête du sire de Ghistelles roula sur l'échafaud.
Le lendemain, le cercueil de Jacques de Ghistelles, orné des pennonceaux et des écus qui rappelaient la puissance de l'une des plus nobles maisons de Flandre, fut déposé dans les caveaux de l'église de Dudzeele; mais ses enfants, en qui les Brugeois voyaient des otages, ne purent l'accompagner que jusqu'aux portes de la ville; et, par une de ces rigueurs dont l'opprobre n'appartient qu'aux discordes civiles, on souleva à leurs yeux le linceul de leur père, afin de s'assurer que quelque fugitif n'avait pas cherché la vie dans le sein même de la mort.
Les supplices ne devaient plus s'interrompre: ils recommencèrent le 14 mars. Jacques de Heere, arrêté la veille au point du jour, fut livré le premier au bourreau. Il avait, comme capitaine de Hulst, soutenu courageusement contre les Gantois le parti de Maximilien, et s'était rendu près de lui le 1er février; son plus grand crime était toutefois d'avoir été le représentant des prétentions rivales des magistrats du Franc. Nicolas Van Delft parut le second; mais lorsqu'il se trouva devant le billot, il tomba à genoux et s'adressa au peuple en termes si touchants qu'un cri de grâce se fit entendre, et Nicolas Van Delft, étonné de conserver la vie autant qu'il avait craint de la perdre, descendit de l'échafaud pour remercier ceux qui s'étaient laissé toucher par ses larmes.
Pierre Lanchals était parvenu à se dérober jusqu'à, ce moment aux recherches les plus actives. La récompense promise à celui qui le livrerait avait été élevée à 100 livres de gros, et l'on venait de renouveler l'ordonnance qui portait que tout bourgeois qui le recevrait serait puni de mort et que l'asile, quel qu'il fût, où il se serait réfugié serait démoli, lorsque le 15 mars un de ses amis le trahit et révéla sa retraite. Le bourgmestre, Jean d'Hamere, alla aussitôt l'arrêter et l'amena au Steen (15 mars). La joie du peuple était extrême; on dansait dans les rues; aux détonations des canons et des veuglaires se mêlaient les fanfares des clairons et des trompettes, la mélodie argentine des fifres, les bruyants roulements des tambours. On entendait de toutes parts s'élever le cri: «Pierre Lanchals, l'ancien écoutète, est notre prisonnier!» et les clameurs insultantes qui l'avaient accueilli à son passage ne cessèrent point de retentir pendant toute la nuit.
Pendant que Pierre Lanchals était écoutète, il avait fait construire un instrument de torture plus terrible et plus cruel que tous ceux que l'on connaissait en Flandre; il n'avait jamais été employé. On le porta sur la place du Marché, et Pierre Lanchals en éprouva le premier la puissance, jusqu'à ce qu'il avouât, pour éviter une nouvelle épreuve, qu'il était vrai qu'il avait voulu introduire dans la ville les Allemands qui devaient la piller, et qu'il avait pris la plus grande part au célèbre complot du Bourg.
Pierre Lanchals essaya inutilement les mêmes prières que Nicolas Van Delft, en demandant humblement qu'on l'enfermât dans quelque cachot ténébreux jusqu'à sa mort. Voyant que le peuple ne voulait point prendre pitié de lui, il se laissa déshabiller par le bourreau; l'un des doyens touchait à sa chaîne d'or. «Sire doyen, lui dit-il, vous savez bien qu'un bourgeois de Bruges ne peut à la fois forfaire corps et biens.» Et il la donna à son confesseur afin qu'il la portât à sa femme. Puis il adressa quelques dernières paroles au peuple pour que son corps ne fût pas écartelé et qu'il reçut une honorable sépulture. «Aussitôt après, dit Nicolas Despars, il remit son âme aux mains de Dieu.»
A Gand, le sang coulait également sur les places publiques. Les capitaines de la ville avaient été changés, et d'honorables bourgeois, dont le seul crime était leur dévouement au roi des Romains, tels que messire Jean Uutenhove et messire Jean Van der Gracht, avaient partagé le supplice de l'hôtelier Matthieu Peyaert.
Des trois grandes communes de Flandre, une seule, celles d'Ypres, était restée fidèle aux traditions généreuses du passé, en maintenant ses franchises aussi bien contre les complots de l'anarchie que contre les menaces de Louis XI. Ses députés, poursuivant avec un admirable dévouement leur rôle de médiateurs, tel qu'il était tracé par l'histoire de trois siècles, s'étaient vus à Gand menacés et entourés de gardiens qui ne les quittaient ni la nuit ni le jour. A Bruges, ils avaient retrouvé les mêmes dangers et ils avaient été réduits à chercher un refuge dans l'église de Saint-Gilles. _Da pacem Domine_, écrivaient-ils au bas de leurs lettres, et lorsque les députés de Gand les invitèrent à se montrer autour de l'échafaud, ils se contentèrent de répondre: «Qu'on nous y porte donc, car nous n'y irons jamais;» et en effet, lors du supplice de Lanchals, des hommes armés les portèrent sur la place du Marché. Spectacle digne de cette triste et sanglante période! Les députés d'une des grandes communes de Flandre se voyaient contraints au péril de leurs vies à assister à l'exécution d'un magistrat condamné sans jugement. Les principes du droit communal étaient méconnus et rejetés avec mépris: un mot nouveau justifiait, disait-on, ces violences sans exemple: c'était la justice du peuple.
Cependant le récit des supplices faisait trembler le roi des Romains dans le silence de sa captivité. Le jeune duc Philippe demandait instamment qu'on lui rendît la liberté, et il avait réuni, pour réclamer leur appui et leurs conseils, les députés des états de Brabant et de Hainaut, qui avaient quitté Bruges dès les premiers temps de la captivité de Maximilien. Guillaume de Houthem et Jean Marinier leur exposèrent tour à tour, en langue thioise et en langue wallonne, que les Brugeois retenaient le roi des Romains prisonnier et l'accusaient à tort d'être contraire à la paix, puisque les trêves avaient été bien moins enfreintes par ses hommes d'armes que par les Gantois qui avaient appelé dans leur ville l'armée du sire de Crèvecœur. Les états consentirent à inviter les communes de Gand et de Bruges à envoyer des députés à Malines pour conférer sur les moyens propres à rétablir la paix. Le sire de la Gruuthuse, rendu à la liberté, s'était joint à eux; mais les Gantois ne se montraient pas disposés à prendre part à d'autres conférences qu'à celles que Charles VIII avait fixées dans leur ville, et leur résolution semblait si invariablement arrêtée qu'il fallut bien s'y soumettre en convoquant à Gand, le mercredi de Pâques 1488 (9 avril), l'assemblée générale des états des diverses provinces.
A mesure que l'on se rapprochait du moment où l'ordre légal devait être rétabli par les mandataires du pays légitimement investis d'une autorité médiatrice, on voyait se multiplier les efforts pour ramener l'union et la paix. C'est ainsi que les magistrats de Bruges se rendent sur la place publique et engagent tour à tour les bourgeois et les hommes de métiers à déposer les armes. Ils cherchent à les calmer en leur remettant les lettres qui ont reconstitué le Franc comme quatrième membre du pays, et en leur promettant qu'on s'efforcera de rappeler les marchands étrangers en leur rendant leurs anciens priviléges, que personne ne sera jamais inquiété au sujet des sanglantes _wapeninghen_ de 1487 et que par précaution l'on gardera Damme avec soin, en sommant le sire de Chantraine de livrer l'Ecluse. A ces discours se joignaient les pieuses exhortations des prêtres. Le 4 avril 1487 (v. st.), jour du vendredi saint, une chaire fut construite sur la place du Marché, à l'endroit même où s'était élevé l'échafaud, et un frère carme, nommé Laurent Christians, y prêcha la Passion. A midi, on y récita les hymnes que l'Eglise consacre aux douleurs de la Vierge-Mère, tandis que le peuple s'agenouillait, ici sous ses pavillons, là à l'ombre de ses bannières. Toutes ces prières, qui montaient vers le ciel, semblaient une expiation du sang qui avait été versé. Enfin la veille de Pâques, les _hooftmans_, les doyens et les bourgeois déposèrent les armes; ils jurèrent, toutefois, avant de se séparer, de s'entr'aider jusqu'à la mort, et quittèrent la place du Marché en chantant l'_Ave regina cœlorum_ et le _Salve regina_, après avoir livré aux flammes l'échafaud et le chevalet de Pierre Lanchals, tristes monuments de la cruauté des discordes civiles.
Le lendemain, la solennité de Pâques, qu'un cycle de onze années ramenait au 6 avril, comme en 1477, fut célébrée avec une grande pompe.
Il semblait que toutes les passions dussent se calmer devant la convocation de l'assemblée des états généraux qui allait se réunir à Gand le 9 avril 1488. Elle était attendue avec une anxiété qui s'accroissait de jour en jour.
L'empereur Frédéric III avait écrit aux magistrats de Bruges pour les rendre responsables de toutes les conséquences de la captivité du roi des Romains, à son petit-fils pour lui promettre l'appui de tous les électeurs de l'Empire, aux états de Hainaut pour les assurer également «qu'il ne cesseroit, tant qu'il vivroit, de venger l'innocence de son sang, quand tout l'Empire se debvroit mouvoir, jusqu'à condigne correction des Brughelins qui espèrent, par une impétuosité, livrer et mettre tous leurs princes avec tous leurs gens à perpétuelle servitude.» On racontait déjà que les princes allemands avaient reçu l'ordre de prendre les armes: on ajoutait que l'évêque de Worms s'était rendu à Malines afin de veiller à ce que le jeune duc Philippe ne fût point conduit en Flandre, et que les préparatifs de la guerre se multipliaient en Brabant et en Hainaut. Des ambassadeurs espagnols avaient été chargés par Ferdinand et par Isabelle de seconder les efforts de l'empereur d'Allemagne avec une flotte armée dans les ports de la Biscaye: ils espéraient que leur zèle préparerait l'union de la jeune héritière des royaumes de Castille et d'Aragon avec le petit-fils de Charles le Hardi.
Le pape Innocent VIII intervenait lui-même: il avait investi l'archevêque de Cologne des fonctions de légat et, dans les lettres monitores qu'il lui avait adressées, il menaçait les communes de Flandre d'une sentence générale d'interdit, en leur montrant le glaive de la céleste colère suspendu sur leurs têtes et prêt à rouvrir sous leurs pas l'abîme où disparut Abiron.
Tandis que l'on cherchait en Flandre à retarder pendant quelques jours la publication des lettres pontificales, Charles VIII, héritier de ces rois de France qui tant de fois avaient appelé sur les communes de Flandre l'excommunication et l'interdit, se hâtait de prendre leur défense, et ce fut dans une assemblée solennelle tenue dans l'église de Saint-Martin de Tours, que le procureur-général, maître Pierre Coutard interjeta en leur nom appel au pape.