Part 21
Une ambassade solennelle composée des abbés de Saint-Bertin et de Saint-Pierre, de Jean de Berghes et de Baudouin de Lannoy, était allée en France recevoir la ratification du roi. Un pompeux accueil fut fait à Paris aux députés des communes flamandes; il y eut en leur honneur _Te Deum_, processions, feux de joie et fêtes à l'hôtel de ville. Maître Scourale, l'un des plus célèbres docteurs de l'université, leur adressa un discours, après quoi ils assistèrent à la représentation d'une moralité, avec sotie et farce, qui eut lieu dans l'hôtel du cardinal de Bourbon. De là ils se rendirent au château du Plessis: c'était la résidence ordinaire de Louis XI, qui l'avait fortifiée à grands frais. Une forte grille l'entourait et les murs en étaient hérissés de piques, afin que l'on ne pût essayer de traverser les fossés. Aux quatre angles du château s'élevaient quatre guérites de fer, où veillaient quarante arbalétriers sans cesse prêts à repousser toute attaque; quatre cents archers occupaient l'intérieur; mais les regards se détournaient avec joie de ce sombre donjon pour se reposer sur les riants ombrages du parc, où l'on avait construit des cellules pour saint François de Paule et d'autres ermites; l'on y apercevait aussi de nombreuses troupes de bergers du Poitou, qui cherchaient à distraire l'esprit du roi au son de leurs musettes, lorsque la parole sévère des pieux anachorètes avait effrayé sa conscience troublée.
Ce fut le soir qu'on introduisit les ambassadeurs flamands au château du Plessis; ils trouvèrent le roi assis dans le coin obscur d'une chambre mal éclairée où l'on ne pouvait distinguer ses traits décomposés. Ils s'excusa d'une voix faible, mais qui avait conservé un accent faux et railleur, de ce qu'il ne se levait point pour les recevoir. Après avoir causé peu d'instants avec «messeigneurs de Flandre» (c'était le nom qu'il donnait aux ambassadeurs), il ordonna qu'on apportât le livre des saints Evangiles. Sa main droite était complètement paralysée; il souleva avec peine son bras enveloppé dans une écharpe et toucha le livre du coude en jurant d'observer la paix; c'est ainsi que les derniers jours d'un prince si longtemps redouté s'achevaient dans une prison aussi triste que celle où il avait retenu ses ennemis.
Maître Guillaume Picard, bailli de Rouen, accompagna les ambassadeurs à Paris, où ils furent de nouveau accueillis avec de grandes démonstrations de respect et d'affection. Bien que les bruits les plus alarmants se répandissent sur l'état de la santé du roi, et qu'il y eût eu une procession solennelle à Saint-Denis pour que le ciel fît cesser le vent de bise, toujours funeste aux malades, Louis XI encourageait lui-même les réjouissances populaires, qui détournaient l'attention de sa lente agonie. Pour rendre plus d'honneur aux députés flamands, le parlement les invita à assister à ses séances, où ils s'assirent les uns sur le banc des prélats et les autres à coté du greffier. Ils ignoraient que pendant leur absence, au moment même où Louis XI jurait d'observer les conditions de la paix, il avait fait remettre par son procureur général au parlement une protestation qui tendait à attribuer à la couronne de France tous les pays constitués en dot à madame Marguerite, lors même qu'elle n'épouserait pas le Dauphin: rien ne put leur faire soupçonner ces réserves secrètes, lorsqu'on les invita à assister à l'enregistrement public du traité d'Arras dans cette même cour du parlement.
Tandis que l'ambassade flamande s'éloignait de Paris, des événements importants s'accomplissaient en Flandre. Le 10 janvier 1482 (v. st.), Philippe, fils de Maximilien, avait été inauguré à Gand et avait prêté le même serment que les comtes de Flandre ses prédécesseurs, et, aussitôt après, les députés des états avaient constitué le gouvernement par le choix de quatre conseillers qui devaient le diriger au nom du jeune prince, tant que durerait sa minorité. C'étaient Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein; Philippe de Bourgogne, seigneur de Beveren; Louis de Bruges, sire de la Gruuthuse, et Adrien Vilain, sire de Rasseghem.
Maximilien n'avait point osé s'y opposer. Il reçut à Gand l'archevêque de Rouen et l'évêque de Caen, chargés par le roi de France de réclamer l'adhésion solennelle de la Flandre au traité d'Arras, et se rendit avec eux à l'église de Saint-Jean, où il jura de l'observer. Il n'osa pas davantage se plaindre des Gantois qui, ayant obtenu des ambassadeurs français la confirmation de leur célèbre privilége de 1301, leur en témoignaient leur reconnaissance en les invitant à assister à la revue de leurs connétablies et de leurs corporations. Enfin, quand les progrès de la faction des Hoeks en Hollande l'appelèrent au siége d'Utrecht, il ne prit congé des députés de la Flandre à Hoogstraeten qu'après avoir conclu avec les sires de Beveren et de la Gruuthuse et Jean de Witte, bourgmestre de Bruges, un accord par lequel il confirmait, moyennant une pension annuelle de vingt-quatre mille écus, l'autorité déférée par les états aux conseillers qu'ils avaient donnés au jeune duc Philippe (5 juin 1483).
Madame de Beaujeu, fille du roi de France, s'était rendue à Hesdin pour recevoir mademoiselle Marguerite de Flandre alors âgée de trois ans, et d'une santé si délicate, que les médecins avaient ordonné d'attendre le printemps pour son voyage: elle la conduisit à Paris, où elle fit son entrée le 2 juin. On avait dressé trois vastes échafauds à la porte Saint-Denis: sur le premier, on avait représenté le roi; sur le second, le Dauphin et mademoiselle de Flandre; sur le troisième paraissaient le seigneur et la dame de Beaujeu. Quatre personnages qui figuraient la noblesse, le clergé, l'agriculture et le commerce, souhaitèrent la bienvenue à la jeune princesse. Partout où elle passa, les rues étaient richement ornées de tentures, et tous les prisonniers furent délivrés en son honneur. Le Dauphin attendait Marguerite à Amboise. La cérémonie des fiançailles y fut célébrée avec pompe en présence d'un grand nombre de députés des bonnes villes de France et de Flandre.
Les ambassadeurs flamands ne virent plus le roi; il s'affaiblissait de plus en plus. Néanmoins, se trouvant dans la galerie qui dominait la cour du château du Plessis lorsque le sire de Beaujeu, et le comte de Dunois y rentrèrent d'Amboise avec une suite assez nombreuse, il sentit sa méfiance se ranimer, et, appelant un des capitaines de ses gardes, «il lui commanda, dit Philippe de Commines, aller taster aux gens des seigneurs dessus dits, voir s'ils n'avoient point des brigandines sous leurs robbes, et qu'il le fist comme en devisant à eux, sans trop en faire de semblant.» Louis XI redoutait jusqu'à son fils: il se souvenait de la triste fin de Charles VII!
Enfin le jour arriva où les médecins reconnurent que tous les remèdes étaient désormais inutiles. Le roi de France avait défendu que l'on prononçât jamais devant lui «_le cruel mot de la mort_.» On devait se contenter, pour lui annoncer sa fin, de lui dire: «Parlez peu:» mais Olivier le Dain, ce grossier barbier de Thielt, choisi pour signifier au prince qui tant de fois l'avait chargé de ses arrêts, son propre arrêt, non moins terrible et non moins inévitable, lui jeta rudement ces paroles comme au dernier des condamnés: «C'est fait de vous; pensez à votre conscience!» Quelques heures plus tard, Louis XI expirait, après avoir recommandé Olivier le Dain à son fils. Fondateur d'un ordre politique nouveau, qu'il n'avait établi qu'en rompant violemment avec toutes les traditions du passé, il s'était lui-même exilé des royales sépultures de Saint-Denis où reposaient ses ancêtres, pour se faire ensevelir à Cléry, près d'un de ses favoris tué au siége de Bouchain; et déjà son système, si péniblement inauguré par les trahisons, les empoisonnements et les supplices, voyait s'évanouir la force et l'unité, qui en étaient le prétexte, en tombant aux mains d'un enfant pour flotter entre la régence d'Anne de Beaujeu et les états généraux de Tours.
La mort de Louis XI fut annoncée à Maximilien au moment où il venait de trouver, dans une guerre facile contre la faction des Hoeks, des succès qui avaient relevé son orgueil et ses espérances. Utrecht avait capitulé, et Amersfort avait, peu après, été enlevé d'assaut. Il consentit à croire, peut-être par le conseil du comte de Chimay, de la maison de Croy, que la fortune elle-même déchirait les engagements qu'il avait pris à Hoogstraeten, et s'empressa de déclarer qu'il révoquait tous les pouvoirs précédemment accordés relativement au gouvernement de la Flandre: c'était le signal d'une guerre qui devait remplir toute la fin du quinzième siècle de sang et de deuil.
La protestation des conseillers du duc Philippe ne se fit pas longtemps attendre. Le 15 octobre, les sires de Ravestein, de Beveren, de Rasseghem et de la Gruuthuse adressèrent à Maximilien un long mémoire, où ils lui déniaient, en vertu des stipulations matrimoniales de 1477, tout droit de _mainbournie_, et l'accusaient d'avoir pris illégalement le titre et les armes de comte de Flandre, d'avoir chargé la Flandre de taxes énormes, d'avoir engagé le domaine, d'avoir vendu les joyaux de Marie de Bourgogne, et d'écouter les conseils perfides que lui donnaient des étrangers. Ils terminaient en l'invitant, au nom de la Flandre, à se soumettre à l'arbitrage du roi de France.
Maximilien réplique par un manifeste daté de Bois-le-Duc le 23 octobre 1483. L'archiduc d'Autriche (tel est le titre qu'il s'attribue comme fils de l'Empereur) ne reconnaît pas aux mandataires des états de Flandre le droit de parler au nom du pays; «car sçavons certainement, dit-il, que ce procéde de aulcuns de petite autorité, gens légiers et arrogans, nos malveillans en bien petit nombre, qui plus désirent leur profit particulier que le bien de nostre fils et du pays, si comme vous Adrien Villain, chevalier, Guillaume Rym, Jehan de Coppenolle, Daniel Onredene, Jehan de Nieuwenhove, Jehan de Keyt, qui mettez ces choses en avant, usant de plusieurs malvaises et deshonnêtes parolles.» C'est vous, ajoute-t-il, qui m'accusez d'avoir touché à des joyaux qui ne m'appartenaient point: «en ce ne estes pas mes juges;» car vous levâtes vous-mêmes, après la mort de la duchesse Marie, huit cent mille écus dont vous n'avez rendu compte, «et ont été les exécuteurs les blans capprons de Gand.» Vous qui blâmez mes serviteurs, vous valez moins qu'eux, «puisqu'il ne faict à doubter que se pouviez parvenir à vos fins et intentions, vous tenriez nostre fils en perpétuele servitude et sujétion.» Puis Maximilien demande, avec quelque éloquence, pourquoi on ne lui contestait pas «la baillie» du comté de Flandre quand il soutenait «le dangier et fortune des anemis et de la bataille, tandis que ses adversaires estoient en sûreté en leurs maisons.»
La réponse qui fut adressée à Maximilien ne fut ni moins vive ni moins violente. «Adrien Villain, Guillaume Rym, Jean de Coppenolle, Daniel Onredene, Jean de Nieuwenhove et Jean de Keyt sont de aussi grande auctorité que la plupart de ceulx estans à l'entour de vous, aulcuns des quels on a depuis ne a gaires d'années congneus bien petis... Regardez bien toute la compaignie, et vous faictes informer quels biens la plus grande partie de eulx avoient quand ils vinrent par decha, aussi bien Allemans que Bourguignons. Nos gens ne sont point telz.... Nous tenons que nous ne avons point usurpé le dit gouvernement aultrement que de droit debvons faire; car prince ne fut oncques reçeu ou dit pays, sinon par le consentement des trois membres, les quelz en son absence ou par sa minorité poeent pourveoir le dit pays à son profit, et l'imposition a esté faicte, ainssi qu'il appartient, par le consentement général du peuple.... Sachez aussi que la justice a esté ichi mieulx administrée que par delà, veu que vous avez tenu à l'entour de vous ceulx qui ont murdri l'évesque de Liége, oncle de nostre prince, et messire Jehan de Dadizeele.... Mais, hélas! ceulx qui voullentiers euissent entretenu la concorde des pays de Braibant et de Flandres en ont injustement, sans raison et contre les priviléges des pays, eubt à souffrir, que Dieu vengera une fois!...»
A cette réplique succède une déclaration de Maximilien, où, sans reconnaître à des hommes «qui ne sont à comparer qu'à bourgeois, marchands et moindres,» le droit de se mettre en parallèle avec les princes, comtes et écuyers qui l'entourent, il persiste à nier la validité des conventions matrimoniales du mois d'août 1477. Marie de Bourgogne, affirme-t-il, les avait elle-même signées sans en prendre connaissance. En même temps, Maximilien faisait sommer les sires de Ravestein, de la Gruuthuse, de Borssele et de Beveren de se rendre, en leur qualité de membres de l'ordre de la Toison d'or, aux fêtes de la Saint-André à Bruxelles; mais ils répondirent que, bien que la présence de tous les chevaliers fût indispensable pour régler les questions importantes qui se présentaient, ils s'empresseraient d'obéir, pourvu qu'on leur accordât des lettres de sauf-conduit. Ils justifiaient ce sentiment de défiance en rappelant que Maximilien avait, au mépris même des statuts de l'ordre, diffamé leur honneur en faisant publier à son de trompe, au milieu de la foire d'Anvers, la révocation de l'autorité qu'il leur avait reconnue.
Un nouvel incident vint aggraver la situation des choses. Les députés des états de Flandre qui étaient allés féliciter sur son avénement le jeune roi Charles VIII (c'étaient Philippe Wielant, Jacques Heyman et Jacques Steenwerper) furent, à leur retour, arrêtés par les hommes d'armes de Lancelot de Berlaimont, et on leur enleva toutes les lettres qui concernaient leur mission. Si Maximilien ne prit pas de part à cet attentat contraire à tous les préceptes du droit des gens, il en profita du moins, car il déclara à Pierre Bogaert, doyen de Saint-Donat de Bruges, que, bien que le sire de Berlaimont eût agi sans ses ordres, il était juste qu'il lui permît «d'ester en droit par devers luy pour soutenir la dite prinse avoir été bien faite.» Guyot de Lonzière et Eustache Luillier, chargés en ce moment d'une mission de Charles VIII près de l'archiduc d'Autriche, n'obtinrent pas une réponse plus favorable.
Le comte de Romont, le sire de Beveren et l'abbé de Saint-Pierre allèrent porter les plaintes des états de Flandre au roi de France, en lui représentant qu'elles le touchaient à double titre, comme souverain seigneur de la Flandre et comme époux de l'héritière apparente de ce comté. Ils ne comprenaient point, disaient-ils, que les ambassadeurs français n'eussent pas insisté davantage en ce qui touchait une mission donnée également par le roi, et qu'ils n'eussent pas au moins exigé que l'affaire fût soumise aux officiers d'Artois. Il importait d'autant plus au roi de France d'intervenir dans les différends des trois états avec Maximilien, que celui-ci était l'allié des Anglais, «anciens ennemis de la France;» les états de Flandre l'acceptaient d'ailleurs pour juge; ils étaient prêts à se défendre devant les pairs et devant le parlement, et leur unique désir était de voir la voie de justice succéder à la voie de fait, tandis que des mesures prises dans le même but affranchiraient des entraves fiscales «le bien et entrecours de la marchandise tant au royaume que ès pays de monseigneur le duc Phelippe.»
Des instructions secrètes portaient que les ambassadeurs flamands s'adresseraient particulièrement au duc de Bourbon. Ils devaient lui présenter l'exposé des griefs de la Flandre contre Maximilien, en l'accusant d'avoir juré le traité d'Arras et de l'avoir violé presque aussitôt par haine contre le roi Charles VIII, qu'il nommait «le plus grand adversaire qu'il eult,» de s'être montré constamment hostile à la paix, d'être guidé par des conseillers allemands qui voulaient priver le duc Philippe de son héritage, d'avoir choisi pour confident le sire d'Aremberg, coupable du meurtre de l'évêque de Liége. Ils devaient rappeler au duc de Bourbon «comment il estoit obligié à aydier le droit et l'heritage de monseigneur le duc Phelippe, car il estoit le plus prouchain du sang en tel façon que se mondit seigneur et la royne sa sœur alloient de vie à trespas, leurs pays et seigneuries succéderoient, après monseigneur de Ravestein, à l'aisné de la maison de Bourbon.» Ils étaient aussi chargés de communiquer aux princes du sang la copie des lettres échangées entre Maximilien et les conseillers du duc Philippe, et, de plus, une consultation signée par douze docteurs de l'université de Paris, qui portait que Maximilien n'avait aucun droit au gouvernement des Etats de son fils, et que lors même que les conventions matrimoniales ne l'en eussent point formellement exclu, il s'était rendu indigne de toute tutelle et de toute mainbournie.
Tandis que le comte de Romont s'acquittait de sa mission, l'archiduc d'Autriche se rendait dans le Hainaut pour se faire remettre les députés des états de Flandre, qui avaient été conduits au château de Berlaimont. Il était arrivé à Cambray et logeait à l'abbaye de Saint-Aubert, quand une vive querelle s'éleva entre Lancelot de Berlaimont et Philippe de Clèves, fils du sire de Ravestein; peut-être se rapportait-elle à l'arrestation des ambassadeurs flamands, peut-être n'avait-elle d'autre source que la faveur accordée à Guillaume d'Aremberg, dont le sire de Berlaimont avait épousé la fille. Quoi qu'il en soit, des reproches l'on passa aux défis: aux défis succéda un combat à mort, et quelques archers, accourant au secours de Philippe de Clèves, tuèrent Lancelot de Berlaimont à coups de piques et de hallebardes.
Il ne paraît point que Maximilien ait cherché à punir les auteurs de ce meurtre: bien qu'il aimât beaucoup le sire de Berlaimont, il craignait de réveiller de nouvelles divisions parmi ses partisans au moment où il se préparait à commencer la guerre afin de prévenir par des victoires la médiation de Charles VIII. Dans les premiers jours de février 1483 (v. st.), il quitta le Hainaut avec l'armée qu'il avait ramenée de la Hollande, passa devant Lille, qui lui ferma ses portes, et s'avança jusqu'à Bruges: son premier soin fut de ranger immédiatement ses hommes d'armes en ordre de bataille devant la porte de la Bouverie et devant celle des Maréchaux, en faisant sonner toutes ses trompettes. Déjà il avait envoyé un héraut vers les magistrats; mais l'échevin François de Bassevelde ne lui permit pas de pénétrer dans la ville. «Allez dire à votre maître, lui avait-il répondu, que s'il a quelque chose à demander aux magistrats, ils lui donneront audience dans la salle des délibérations, où ils sont réunis, pourvu qu'il n'amène pas plus de dix ou de douze personnes avec lui.» Maximilien avait compté inutilement sur un complot qui s'était formé à Bruges en sa faveur. On le soupçonnait aussi de nourrir des projets contre le port de l'Ecluse; mais il était bien gardé, et l'archiduc d'Autriche se vit réduit à se retirer vers Oudenbourg.
Les amis de Maximilien n'avaient rien fait pour le soutenir lorsqu'il était devant Bruges. En s'éloignant, il les abandonnait à son tour au ressentiment de ses ennemis. On se livra à d'actives recherches sur le complot qui devait ouvrir la ville aux Allemands, et l'on découvrit qu'il était dirigé par les sires de Ghistelles et de Praet, et qu'il comptait parmi les bourgeois de nombreux adhérents. Le 28 février, l'échafaud s'éleva sur la place publique. Les premiers suppliciés sont des hommes obscurs: c'est un serviteur de l'ancien écoutète, Jean Vander Vicht; c'est un clerc nommé maître Urbain; mais bientôt la hache du bourreau n'épargne plus les têtes les plus illustres. Le 5 mars, messire Jean Breydel, ancien bourgmestre de Bruges, et le sire d'Aveluys, ancien maître d'hôtel de la duchesse Marie partagent le sort de plusieurs membres des métiers atteints par les mêmes accusations. Roland Lefebvre, receveur général de Flandre, est traîné au Steen: une sentence d'exil frappe Pierre Lanchals, Georges Ghyselin, Jacques de Heere, Jacques de Vooght, le bâtard de Baenst; Corneille Metteneye est condamné à six mois de captivité dans une prison où la lumière ne pénètre point.
A Gand, de semblables rumeurs de trahison avaient troublé la paix publique. On y alla même, si l'on peut ajouter foi au récit très-douteux de Pontus Heuterus, jusqu'à retenir un moment prisonnier le comte de Romont.
Il est plus certain que le 17 avril 1483 (v. st.), les trois membres de Flandre, réunis à Gand, présentèrent au jeune duc Philippe un long mémoire par lequel ils déclaraient contester à Maximilien le droit de présider les assemblées de l'ordre de la Toison d'or, aussi bien que celui de porter les titres et les insignes des nombreux Etats de la maison de Bourgogne. L'irritation qui régnait parmi les communes devenait de plus en plus vive, lorsque le grand bâtard de Bourgogne arriva à Bruges, où on le reçut avec de grands honneurs (19 mai 1484). Il venait, au nom du roi Charles VIII, tenter un dernier effort pour le rétablissement de la paix.
Dès le 5 décembre 1483, Charles VIII, en promettant aux villes de Flandre qu'il serait sursis pendant dix ans aux droits de ressort et d'appel revendiqués en matière criminelle par le parlement de Paris, avait annoncé l'intention de respecter les priviléges du pays de Flandre, «_hanté et fréquenté de marchands étrangers plus que nul pays qui soit deçà la mer Océane_.» Cette déclaration importante n'était que le préliminaire d'une alliance plus étroite entre la France et la Flandre. Les états généraux devaient se réunir à Tours, et, quel que fût le peu de durée de leur session, ils allaient former une véritable assemblée nationale, investie d'une puissance incontestée. Les états de Flandre et de Brabant s'adressèrent aux états généraux de Tours pour réclamer leur appui et le maintien du traité d'Arras. D'états à états, les négociations étaient aisées à mener à bonne fin: leur premier résultat était l'intervention du roi de France. Il était douteux toutefois que Maximilien consentît à l'accepter, même après avoir échoué dans son expédition en Flandre. Le grand bâtard de Bourgogne, qui s'était rendu à Bruxelles pour la lui offrir, obtint à grand'peine que les chevaliers de la Toison d'or transféreraient le siége de leurs délibérations à Termonde.